2008 : Mahiedine Mekhissi, fabriqué en Chine (1/2)

Par le 14 mai, 2018

Le 18 août 2008, à Pékin, Mahiedine Mekhissi devient vice-champion olympique du 3000m steeple, à la surprise quasi-générale. Les soupçons de dopage pleuvent quelques minutes après le franchissement de la ligne. Retour sur le contexte de cette course à travers deux voix qui l’ont vécu.

Les personnages

Zouhir Foughali, entraîneur de Mahiedine Mekhissi qu’il côtoie depuis la classe de CM1 [1]

Franck Chevallier, directeur technique national (DTN) de l’athlétisme français depuis 2005 [2]

Acte 1 : l’avant-course

« Je me suis aperçu dès le début que Mahiedine avait un don. Vu sa morphologie, je savais qu’il allait cartonner. » [1] Un tel pronostic, formulé avant la puberté du garçon, aurait pu s’écraser contre le mur de la réalité, à la façon de milliers d’autres exprimés devant des surdoués précoces – sportifs ou non. Mais ni les tentations de la jeunesse, ni les conditions de vie et d’entraînement, n’ont ébranlé la motivation et la confiance du jeune Rémois.

Malgré tous les espoirs qu’il place dans son poulain, Zouhir Foughali n’en reste pas moins prudent. Il l’aguerrit petit à petit, à son allure, sans se presser. Au fil des ans, Mekhissi encaisse des charges d’entraînement de plus en plus lourdes et passe des caps chronométriques importants. « Les gens disaient que ce n’était pas normal. Mais si, c’était normal ! Je commençais justement à l’entraîner par rapport à son niveau. » [1]

« Je ne connais pas beaucoup de gens qui auraient pu faire ce qu’il a fait. »

Un peu plus au sud, à la Fédération française d’athlétisme, Franck Chevallier enfile son nouveau costume de DTN. Les championnats du monde ont eu lieu à Paris deux ans plus tôt, le bilan sportif fut excellent, la génération gagnante Mehdi Baala/Christine Arron/Eunice Barber tire progressivement sa révérence. « A priori, tout va bien quand j’arrive. En tout cas, on peut le penser. » [2] En réalité, la poussière du dopage s’accumule sous le tapis. « Ça commence à bruisser très fort dans les couloirs. » [2] Des entraîneurs agacés, professionnels ou non, lui font remonter des progressions anormales et des performances qui excèdent les courbes logiques de progression. « J’ai une réunion avec le médecin fédéral de l’époque, durant laquelle on décide de renforcer le suivi longitudinal. » [2] Passeport biologique du sportif, ce dispositif n’est pas un contrôle anti-dopage, mais bien davantage un outil de prévention. Il consiste à la réalisation d’au moins trois prises de sang par an. « La conséquence, c’est qu’il y a huit athlètes qui tombent en deux ans. » [2] Dans toutes les disciplines. « Tous les gens qui vous disent qu’il n’y a pas de dopage chez eux, c’est parce qu’ils ne cherchent pas. Parfois, c’est compliqué, parfois, ça demande un peu plus de réflexion, mais quand on cherche, on trouve. » [2]

Mahiedine Mekhissi ne semble pas préoccupé par ces faits. En 2007, après une expérience à l’INSEP qui tourne court, il retourne auprès de son entraîneur historique en vue des Jeux Olympiques. « Quand il est revenu, il était blessé. Je connaissais des kinés, des ostéos, on a fait les radios qu’il fallait et on l’a soigné. Il a habité avec moi dans mon 30m², à Melun (77), pendant près de six mois. C’était un guerrier. Je ne connais pas beaucoup de gens qui auraient pu faire ce qu’il a fait. » [1]

Médaille et fines herbes

Le milieu athlétique se méfie de chaque performance suspecte, et « le demi-fond est devenu paranoïaque ». [2] Aucune alerte, aucun fait ne laisse pourtant penser que Mahiedine sort des clous. Son suivi longitudinal ne présente aucun relevé litigieux. « Il fait partie des jeunes qu’on voit arriver depuis un petit moment, et dont le profil très particulier, issu de disciplines plus courtes, les amène à pouvoir tirer leur épingle du jeu en championnat ou dans des courses tactiques. » [2]

Le jeune homme admire beaucoup son compatriote Bouabdellah (Bob) Tahri, l’un des rares capables de contester la suprématie kényane sur le 3000m steeple. Il veut le rejoindre sur la piste de Pékin et fait de la qualification aux Jeux son objectif principal. « Je savais qu’il avait largement les qualités pour y aller. Plus on avançait dans le temps, mieux on était. » [1] Sa jeunesse est un atout. Personne ne le connaît. Aucun adversaire ne s’en préoccupe. A 23 ans, la pression lui est étrangère et il n’a rien à perdre.

Une fois son passeport tamponné pour la Chine, Mekhissi monte en puissance. Le 29 juillet 2008, lors du meeting de Monaco, il bat le kényan Wesley Kiprotich au sprint et signe un temps de 8’17’22. De bonne augure. « Il a super bien couru. À partir de cet instant, on va à Pékin pour faire une médaille. On ne l’a dit à personne, c’était entre lui et moi. J’étais très confiant. Je me disais même qu’il pouvait approcher le record du monde » [1], homologué à 7’53’63, en 2004.

Un troisième Français s’est également qualifié pour les Jeux : Vincent Zouaoui-Dandrieux, 27 ans et un temps de 8’14’74 comme référence personnelle, réalisée au meeting de Paris Saint-Denis. En se classant cinquième de cette course, il termine juste derrière Bob Tahri qui, en 8’12’72, signe le meilleur temps de sa saison.

Pékin serein

Mekhissi se rend en Chine accompagné de son entraîneur, qui doit changer d’identité pour circuler librement. « J’avais une accréditation un peu spéciale. C’était une magouille fédérale. La Fédération ne nous voyait pas aller aux Jeux Olympiques, on les a « surpris ». Je leur avais donné mon passeport en amont pour qu’ils me fassent les papiers, mais ils ne m’ont pas cru. Ils me l’ont pris à la dernière minute. J’ai donc eu l’accréditation d’un athlète présélectionné mais qui n’avait pas fait les minimas. » [1] La photo ne correspond évidemment pas, et Zouhir Foughali doit ruser. Mais il a obtenu l’accès au village olympique et peut suivre son athlète comme son ombre. « Je ne voulais pas qu’on lui casse la tête. » [1] Mahiedine Mekhissi suit les épreuves de boxe et d’athlétisme à la télévision.

Le 16 août, à 9h20 heure locale (3h20 en France), les séries du 3000m steeple démarrent. Chaque coureur français doit affronter un ogre kényan : Tahri vs. Kipruto, Mekhissi vs. Kemboi, Zouaoui-Dandrieux vs. Mateelong. « Avec Mahiedine, on se prenait tous les deux en photo pendant l’échauffement. On rigolait. C’était un championnat comme les autres. On était sûr de nous. » [1] Les deux premiers Français se qualifient aisément, le troisième échoue. Il y aura deux représentants tricolores en finale.

Le même jour, Franck Chevallier tient une conférence de presse. « Tous les journalistes sont sur Bob Tahri, a priori favori de l’épreuve pour l’Equipe de France. Mais je leur explique que ça dépendra des Kényans. Bob n’a une chance de monter sur le podium que s’ils décident de faire une course au train. On sait qu’il est capable de les suivre sur ce rythme et de se caler derrière eux jusqu’à la ligne d’arrivée. Si jamais ils ne font pas le boulot, je leur explique que c’est Mahiedine qui peut tirer son épingle du jeu. Très peu de coureurs peuvent aller le chercher sur les 500 derniers mètres. » [2]

Le lundi 18 août au matin, Mahiedine Mekhissi regarde les finales des JO d’Athènes 2004 et des Mondiaux d’Osaka 2007. Il fait une sieste, prend une douche froide, boit un café, puis prend la navette de 18h30. Arrivé au stade de l’échauffement à 19h, il met son casque pour s’isoler. Du rap français. Les finalistes du 3000m steeple sont appelés sur la piste. A 21h10 heure locale (15h10 en France), les quinze aspirants à la médaille d’or se placent sur la ligne de départ. En série, Mekhissi a battu la meilleure performance de sa saison en 8’16’95. Dix de ses concurrents ont fait mieux que lui en 2008.

(A suivre dans la deuxième partie.)

Illustration : Luisa Touya (visible ici)

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