2008 : Mahiedine Mekhissi prend l’argent (2/2)

Par le 16 mai, 2018

Le 18 août 2008, à Pékin, Mahiedine Mekhissi devient vice-champion olympique du 3000m steeple, à la surprise quasi-générale. Les soupçons de dopage pleuvent quelques minutes après le franchissement de la ligne. Retour sur cette course à travers quatre voix qui l’ont vécue – pour connaître le contexte, lisez la première partie.

Les personnages

Zouhir Foughali, entraîneur de Mahiedine Mekhissi qu’il côtoie depuis la classe de CM1 [1]

Franck Chevallier, directeur technique national (DTN) de l’athlétisme français depuis 2005 [2]

Bob Tahri, deuxième Français de la finale olympique, cinquième des Mondiaux d’Osaka 2007 [3] (propos issus du journal L’Equipe du 30 décembre 2008)

Gilbert Marcy, président du club d’athlétisme de Reims (EFSRA), où a débuté Mahiedine Mekhissi, depuis 1995 [4] (propos issus du journal L’Equipe du 30 décembre 2008)

Acte 2 : la course

« On your marks ». Le pistolet retentit, et les quinze adversaires sont lâchés. Mahiedine Mekhissi se place d’entrée en deuxième position, dans la foulée d’Ezekiel Kemboi, champion olympique en titre et meilleur record personnel des finalistes. Bob Tahri franchit la première barrière au milieu du peloton. Malgré l’admiration du premier Français pour le second, aucune stratégie collective n’a été mise en place. « A cette époque-là, il y avait une certaine rivalité. Et quand il s’agit de course, tu n’as pas d’amis. C’est la guerre ! Dans des championnats comme ça, il n’y a pas de courses d’équipe. Ça n’existe pas. » [1] « Chacun avait ses qualités. Ils savaient que ça dépendrait de la configuration de la course. » [2]

La course démarre sur un rythme lent, aucun athlète ne dicte le tempo. « Je suis dans la tribune au niveau du départ du 100m, avec tout le staff fédéral. La médaille d’or, on ne l’a jamais imaginée. En tout cas, on n’imagine pas que les Kényans puissent être défaillants à ce point-là. On sait qu’il peut y avoir une place sur le podium. La troisième place, a priori. » [2] Aux 1500m, les positions n’ont pas sensiblement évolué. L’Américain Anthony Famiglietti est passé devant, les deux Français suivent à quelques longueurs.

« Très rapidement, on se rend compte que les Kényans ne veulent pas faire le boulot, et qu’ils ne sont pas relayés par les Ethiopiens. Les Africains ont décidé de ne pas emballer la course. Ils ont peur de Bob qui leur ont collé aux basques sur les derniers meetings ; ils ne veulent pas l’emmener. » [2] Les tours passent, le rythme ne s’accélère pas franchement. Il s’intensifie sur les deux derniers 400m, et tout porte à croire que Tahri n’arrivera pas à suivre jusqu’au bout. En revanche, Mekhissi tient tête. C’est le tempo qu’il préfère, c’est le genre de courses qui favorise son profil. Il galope parmi les favoris lorsque la cloche signale le dernier tour. Il tente de trouver une position favorable, mais se fait légèrement déséquilibrer par le Kényan Richard Mateelong dans le virage. « Il a un petit frein, et pour repartir à ce niveau-là, c’est très compliqué. » [1] Le Français perd un peu de vitesse. « Les bousculades, ça fait partie de la course. S’il avait été mieux placé, il n’aurait pas été bousculé. » [2]

« Si le Kenyan ne le gêne pas dans le virage, pour moi, il est champion olympique »

A 200m de l’arrivée, il reste cinq postulants à la victoire : Mahiedine Mekhissi, les trois Kényans Ezekiel Kemboi, Brimin Kipruto, Richard Mateelong, ainsi que l’Ethiopien Yacob Jarso à quelques mètres derrière. Mekhissi remonte, grappille, et passe en tête après la rivière. Mateelong est à la corde, à sa gauche, et Kipruto revient fort à sa droite. Kemboi craque, Jarso a trop de retard. Les trois premiers abordent l’ultime obstacle quasiment alignés. Le 35e. Ils doivent franchir cette barrière de 91,4cm après plus de 8mn de course. Et avaler les 50m restants avec ce qu’il reste au fond du ventre.

Kipruto poursuit sur sa lancée, gagne un mètre sur sa réception et commence à sprinter. Mekhissi lui résiste, mais ne parvient pas à combler le retard. 8’10’49. Il lui manque 15 centièmes. Mateelong est troisième. Le podium se tient en moins d’une seconde. « Il fait une course de maître, il n’y a rien à dire. Mais si le Kenyan ne le gêne pas dans le virage, pour moi, il est champion olympique. » [1] Après les soubresauts qu’a connus l’athlétisme ces dernières années, cette médaille d’argent s’avère une sacrée bouffée d’oxygène. « Vu la densité des Africains sur cette discipline, c’est exceptionnel qu’un Français puisse tirer son épingle du jeu. C’était trop compliqué pour Bob parce qu’il n’avait plus les qualités de vitesse suffisantes. » [2] Le second Français de la finale, cinquième de la course, commente sobrement la performance de son cadet. « En athlétisme, il n’y a pas de médaille au mérite. Il est jeune, il confirme son potentiel, il est vice-champion olympique, il progresse, ça fait de l’émulation. » [3]


Une partie de la course est visible ici.


Le rayon de soleil va rapidement disparaître derrière un épais nuage de suspicion. « Dans la demi-heure qui suit l’arrivée, je reçois un mail de la part d’un ami, qui me renvoie vers un article de L’Equipe. Des responsables de la Fédération y parlent de moi en mal et disent qu’ils ne me connaissent pas, et l’entraîneur d’un athlète français nous accuse de dopage. J’étais tout le temps en lien avec le responsable du demi-fond. Il était au courant de toutes les compétitions qu’on avait programmées, de nos heures et de nos lieux d’entraînements. » [1] A la sortie du stade, les journalistes demandent des détails. Qui est Zouhir Foughali ? D’où vient Mahiedine Mekhissi ? Comment a-t-il atteint ces performances aussi rapidement ? « Ça fait presque quatre ans qu’il passe très régulièrement le suivi longitudinal, et il n’y a pas le moindre doute sur son profil. Je n’ai pas de raisons de penser que Mahiedine triche. Ça ne veut pas dire qu’il ne triche pas, mais je n’ai aucun soupçon sur lui. Publiquement, je n’ai donc aucune raison de ne pas dire la vérité. » [2]

« Pour moi, c’est l’athlète le plus doué
en France sur demi-fond »

Le lendemain, le surlendemain, la semaine suivant la course, les articles s’accumulent et les témoins défilent à la barre pour accuser le néo-médaillé d’argent : « Questions d’argent », titre L’Equipe en Une. « Histoire d’une médaille surprise », commente Le Monde. Il n’y a pas de preuves tangibles ? Qu’importe. Seul avec son extincteur devant une forêt qui brûle, Franck Chevallier ne peut que constater les dégâts. « La presse fonctionne ainsi, il faut faire de l’émotion, du buzz. C’est Bob qui avait été choisi. Mahiedine était jeune, personne ne le connaissait vraiment. On l’avait testé sur la Coupe d’Europe, on savait qu’il était fort sur 1500m et sur les derniers 500m du 3000m steeple. C’était la course idéale pour lui. Ce jour-là, ce n’est pas Bob qui est défaillant, ce n’est pas Mahiedine qui est particulièrement brillant, c’est juste les Kényans qui ne font pas le boulot. » [2]

Quelques voix s’élèvent peu à peu dans le tumulte pour défendre le passé de Mekhissi et tenter de laver son honneur. « Un gamin turbulent, mais un bon gamin. Il nous a occupés des samedis et des dimanches, il prenait des soufflantes dans mon bureau. Aujourd’hui, c’est un garçon posé, calme, introverti dans la vie, mais qui écoute ce qu’on a à lui dire. Moi, je n’ai pas de doute sur lui. Je sais qu’il est propre. » [4] L’intéressé prend la parole pour calmer l’affaire, et démontre sur la piste que sa performance n’a rien d’exceptionnelle : le 29 août, il termine 2e du meeting de Zurich en 8’08’95, battant à nouveau son record personnel.

Dix ans plus tard, son entraîneur de l’époque ressasse les regrets. « C’était de la jalousie, bien sûr ! C’était pour nous démonter ! Ç’a marché, en quelque sorte, parce que je me suis mis à l’écart pendant six mois, et ça nous a séparés. Malheureusement. Il aurait pu faire 7’55 sur 3000m steeple. Et même moins de 3’30 sur 1500m. Ç’aurait pu changer son histoire ! Pour moi, c’est l’athlète le plus doué en France sur demi-fond, personne ne lui arrive à la cheville. » [1]

Illustration : Marc Sullivan

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