A la dérive

Par le 9 novembre, 2018

Tous les vendredis, une oeuvre causant de sport décryptée par nos soins. Aujourd’hui, A la dérive (EU, 1986)

Stevan Callahan est un marin intelligent et rusé. Il veut confronter à des adversaires son bateau baptisé Napoleon Solo qu’il a fabriqué de A à Z. Il prend part en octobre 1981 à la Mini-Transat qu’il abandonne après avoir dû affronter un cyclone. Fin janvier 1982, il repart des Canaries, direction Antigua et les Caraïbes. Mais le 4 février, il entend quelque chose.

Bang ! Une explosion assourdissante étouffe les sons plus subtils de fibre de bois tordue et ceux de l’assaut de la mer. Je bondis. L’eau tonne au-dessus de moi comme si j’avais été subitement jeté dans le lit d’une rivière en furie. Cela vient-il de l’avant ? De l’arrière ? La moitié d’un côté est-elle partie ? Je n’ai pas le temps. Je tâtonne avec le couteau glissé dans son étui près de la table à cartes. Déjà l’eau m’arrive à la taille. Le nez du bateau s’incline en profondeur. Solo fait comme une halte, sur le point d’entamer un plongeon à soulever le cœur. Il va vers le fond, vers le fond ! Je me parle en même temps que j’agis. « Libère le paquetage du nécessaire de survie ! » Mon cœur crie. « Tu as perdu Solo. »

En un rien de temps, il libère le radeau de survie (un modèle pour six personnes), un peu d’eau, de nourriture et quelques affaires : éponges, fusées parachutes, réflecteur radar, trousse de secours, cartes de survie, lampe de poche… Il s’estime à 450 milles au nord des îles du Cap-Vert, à 450 milles des routes de navigation les plus proches et à 1800 milles des Antilles.

Depuis mes treize jours à la dérive, j’ai mangé seulement un kilo et demi de nourriture. Mon estomac est noué, mais l’inanition est plus subtile qu’une simple douleur croissante. Mes mouvements sont plus lents, plus épuisants. La graisse est partie. Désormais, mes muscles se nourrissent d’eux-mêmes. Des visions de nourriture claquent devant moi comme des fouets. Je me sens un peu autre.

Les dessins qui traversent le livre sont de lui. Le journal de bord qu’il écrit au fil des jours tient lieu de journal de survie. Les premiers jours, Callahan pense à un sauvetage immédiat, par avion (grâce à l’EPIRB, le signal radio de détresse indiquant sa position) ou par bateau. Le 14 février, il rencontre son premier navire pour lequel il gâche six fusées, sous l’euphorie. Une semaine plus tard, un deuxième frôle son radeau.

J’allume une fusée à fumée orange qui siffle et fait flotter un djinn fauve sous le vent, près de l’eau. Mes yeux fouillent la passerelle et le pont à la recherche de signes de vie. Le bateau est tellement près maintenant que même si un gibier se hâtait en traversant mon champ de vision, je serais capable de dire comment il est vêtu. Mais la seule chose qui bouge, c’est le bateau lui-même. (…) Je crie aussi fort que je peux, jusqu’à ce que ma voix se brise. Je sais qu’elle doit être noyée par le vacarme à bord du navire. Peu importe, ça soulage de rompre le silence. Il passe, un si joli bateau… Dommage. En vingt minutes, il a disparu à l’horizon.

A la dérive vers où ?

Bien vite, il ne pense plus qu’à survivre. A l’aide des éléments qu’il a pu récupérer au sein de Solo, il se fabrique un environnement à peu près serein et fait cap à l’ouest. Son radeau est baptisé Petit Canard en caoutchouc.

Chaque jour semble plus long. A mon quarante-deuxième à bord du radeau, la mer est aussi plate et chaude qu’un toit de tôle en août sous l’équateur. Le soleil dans le ciel est rejoint par des centaines de ses semblables qui étincellent sur les rides de l’eau. Il n’y a rien à faire pour essayer de me déplacer avec Petit Canard. Nous sommes là comme un point final dans un livre aux pages blanches.

Chaque nouvelle journée sonne autant comme un espoir à sa survie que comme une accumulation croissante de souffrances et de mal-être. Mais il garde le moral et s’efforce de regarder vers l’avenir et l’horizon. Il se fabrique un distillateur pour l’eau potable et pêche des poissons grâce à son harpon. Les requins l’importunent mais n’attaquent pas son radeau. Bien que physiquement diminué, Callahan semble aller bien.

A présent, l’habitat dans lequel je vis, « cité du Petit-Canard », est devenu un faubourg de bon voisinage. Les poissons et moi sommes entre intimes, je peux bavarder avec chacun d’eux en privé, répandre rumeurs et ragots. Je distingue le « coup de coude » d’une daurade des coups de bec d’un baliste ou du raclement d’un requin, de la même manière que vous reconnaissez vos différents voisins par la façon dont ils frappent à la porte de derrière. (…) J’adore mes petits compagnons et leur toute petite cité. Pas de tracas de politique, d’ambition ou d’hostilité. Une vie simple, sans mystère, sans inquiétude.

Un nouveau sens à sa vie

Dans un intéressant exercice de récit parallèle, il raconte ponctuellement les recherches menées par sa famille et ses amis en Amérique du Nord. Sur ce vaste territoire qu’est l’Atlantique, il est littéralement impossible de retrouver quelqu’un sans avoir un quelconque indice de son naufrage ou de sa position. Il est conscient d’être complètement isolé. Mais par l’évocation de ce récit, il montre qu’il tient sur ce radeau parce qu’il se sait soutenu par ses proches.

Mais chaque jour qui passe, ceux qui connaissent la mer sont de plus en plus conscients de mes minces chances de survie. Un autre homme, dans toute l’histoire, a survécu aussi longtemps seul en mer. Frisha [son ex-femme] s’est repliée sur elle-même, cachant ses craintes derrière ses études de botanique. Ma famille n’a pas encore pris conscience que son énergie n’aboutira jamais à des recherches. Au mieux, leur travail leur donne une occupation, évitant à leur confiance de s’en aller à la dérive. On considère avec une pitié croissante ceux qui me croient encore vivant quelque part.

En ouvrant ce livre, le lecteur sait qui (Steven Callahan), sait quoi (une survie), sait pourquoi (un naufrage), sait combien (76 jours). Dès lors, le seul intérêt est de savoir comment. Comment a-t-il fait pour tenir ? Par quelles sortes de malheur est-il passé ? Toute la force du récit est là. Callahan retranscrit ces deux mois et demi comme une épreuve de fond, pendant laquelle les douleurs physiques s’ajoutent aux coups de mou psychologiques. Il décrit avec une absolue minutie ses gestes de réparation quotidiens, ses observations teintées de mélancolie vers l’horizon et le ciel, ses réflexions sur son environnement et son adversité. Un tel combat reconsidère le sens d’une vie.

Je me demande (…) pourquoi m’ont-elles [les daurades] fourni la quantité de nourriture juste suffisante pour tenir 1800 milles marins ? Je sais que ce sont seulement des poissons et que je suis juste un homme. Dans cette vie, nous faisons ce que nous devons faire, et uniquement ce que la nature nous permet. Pourtant, parfois, la trame de l’existence forme un dessin fantastique. J’avais vesoin d’un miracle, et mes poissons me l’ont offert. Cela et bien davantage. Ils m’ont montré que les miracles nagent, volent, marchent, tombent en pluie et s’éloignent en formant des rouleaux tout autour de moi. Je regarde l’arène magnifique de la vie. Les daurades paraissent presque sauter dans les bras des pêcheurs. Je ne me suis jamais senti aussi humble, aussi paisible, aussi libre, aussi détendu.

Edité chez Robert Laffont

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