« A très haut niveau, la part du mental dans une victoire est supérieure à 50% »

Par le 12 mars, 2018

« La psychologie, c’est l’art de posséder les gens avant qu’ils vous possèdent », disait Lino Ventura dans La bonne année, de Claude Lelouch. Le gangster qu’il y incarnait avait tout saisi de la manière dont il pouvait influencer ses amis, et surtout ses ennemis.
Dans le sport aussi, la psychologie et le mental peuvent faire la différence. Pour autant, si la préparation physique apparaît aujourd’hui comme un préambule indispensable à toute activité de haut niveau, la préparation psychologique et mentale ne fait pas (encore) l’unanimité. Quatre professionnels convaincus de son efficacité nous parlent de leur métier et de leurs vécus.
Interview croisée, première partie : comment la définir, quel est son intérêt et pourquoi travailler avec les entraîneurs.

Les intervenants

Claire Apiou, psychologue du sport au CREPS (Centre de Ressource, d’Expertise et de Performance Sportive) des Pays de la Loire
Sebastian Gomez, psychologue au sein du Montpellier Méditerranée Métropole Taekwondo, plus grand club de taekwondo de France en nombre de licenciés
Raphaël Homat, préparateur mental, travaillant principalement avec des footballeurs
Stéphane Matheu, coach de la team de poker Winamax et ancien joueur de tennis professionnel

En quoi consiste la préparation mentale ?
RH : Déjà, il faut faire la différence entre la psychologie du sport et la préparation mentale. On a des compétences différentes. Un psychologue du sport est d’abord psychologue, donc il va t’écouter sur le bien-être, peut-être aller chercher des choses sur ton enfance… Ce n’est pas des trucs que je vais faire. Ce n’est pas mon métier, je ne suis pas compétent pour ça.
SG : En tant que psychologue du sport, on a un rôle en tant que soignant. Je fais de l’accompagnement quotidien auprès de jeunes qui ont une vie à côté, et c’est ça qui est le plus difficile à gérer. Par exemple l’angoisse des études. Ils viennent me voir en individuel, on discute. Parfois c’est planifié, parfois pas. Parfois ils viennent de leur propre initiative, parfois on programme des entretiens avec certains athlètes. Mais je crée aussi un espace ouvert à la parole pour qu’ils puissent se concentrer, se retrouver, et pointer la source du problème.
RH : On peut parler de problèmes psychologiques au début, c’est très intéressant l’anamnèse, à savoir comprendre le parcours de la personne. Mais la dépression, le deuil, ce sont des choses que je ne vais pas savoir traiter. Et pour être clair, ça ne m’intéresse pas. Auprès d’un sportif qui vient me voir, je vais évaluer ses qualités mentales : essayer de comprendre la situation dans laquelle il peut être inhibé, celle dans laquelle il peut être galvanisé… L’idée, c’est de faire un portrait assez complet. J’analyse, je propose au sportif une planification, et puis on repart sur une collaboration de travail mental. On est sur des sciences molles, on n’est pas sur des choses aussi palpables que : « j’ai amélioré mon 20m départ arrêté de trois dixièmes ». On est davantage sur du ressenti. Mais ça a aussi de la valeur. Si le sportif te dit : « je me sentais bien avant le match », il faut savoir ce qu’on a mis en place, ce qu’on a maîtrisé et ce qu’on peut reproduire la fois suivante.
SG : Le positionnement du psychologue est très important. Souvent, il attend de recevoir. Je crois au contraire qu’il faut être avec le sportif, accompagner, dans les entraînements, dans la compétition. En mai 2015, j’ai été au congrès de l’association internationale de psychologie appliquée au football. Il y avait des psychologues du Celtic Glasgow, de Barcelone, d’Arsenal, et on avait tous le même discours : notre place n’est pas acquise. Celui du Bayer Leverkusen m’a dit : « il faut que les jeunes puissent venir me parler, il faut que je puisse ouvrir un espace dédié à la parole ». Il était proactif. Je ne le sentais pas en attente.

Est-ce que vous pouvez évaluer la part du mental dans la victoire d’un joueur lors d’un match ou d’un tournoi ?
SM : En poker, comme en tennis, elle est super importante. A très haut niveau, je dirais qu’elle est supérieure à 50%. A priori, quand un joueur de tennis est meilleur que l’autre, il gagne. Une erreur d’arbitrage ou un let, ça arrive, mais ça reste des faits marginaux. Au poker, ça arrive très souvent que des joueurs soient éliminés alors qu’ils ont pris une meilleure décision que l’adversaire.
RH : Je n’aime pas trop dire que la performance, c’est X% de mental. Ça ne veut pas dire grand-chose pour moi. La performance, c’est un cocktail, un smoothie. Elle dépend de qualités physiques, techniques, sociales, etc. Et mentales. Nous, on voit juste le sommet de l’iceberg, mais c’est dur de le qualifier.
SM : Dans le poker, il y a un aspect qui existe très peu dans les autres sports individuels, c’est la gestion de l’injustice. On peut passer un an à prendre les meilleures décisions et à ne rien gagner, parce qu’on n’a pas eu de chance. Mentalement, c’est hyper dur de traverser cette période sans se laisser affecter, et de rester performant dans le temps : toutes les fois où on se prend un sale coup, où l’adversaire va prendre une décision farfelue injustement récompensée grâce à la chance… Les types qui jouent 12-13h par jour, ils prennent beaucoup de sales coups, et il faut savoir les encaisser, rester neutre, gérer ses émotions et continuer à prendre des bonnes décisions.

« Plus tu montes dans le haut niveau,
plus le mental va prendre de la place »

Dany Perray me disait récemment qu’à très haut niveau, la différence se joue sur le mental. Vous êtes d’accord ?
SG : Ah oui ! Début février, j’ai assisté à un match de tennis à l’Open sud de France, à Montpellier, entre le 56e et le 36e mondial. Vingt places d’écart. Ils jouaient pourtant de la même manière. C’est le mental qui fait la différence.
SM : On sort d’une ère tennistique où quatre mecs ont tout gagné. Ces quatre mecs ne tapent pas tellement mieux la balle que le 5e ou 6e mondial, qu’un David Ferrer qui n’a jamais réussi à gagner un Grand Chelem. Ils sont tous très bien préparés, donc qu’est-ce qui fait l’écart ? La capacité d’être performant sur un ou deux instants à gros enjeux, où il faut être capable de délivrer le meilleur coup possible, prendre la meilleure décision possible en étant dans l’instant présent.
SG : Les joueuses et joueurs de tennis de haut niveau, on leur demande d’envoyer 100 balles au même endroit, ils vont toutes et tous les envoyer à cet endroit. La différence, c’est la 101e balle : l’un va la mettre à cet endroit, et pas l’autre.
CA : Je travaille beaucoup avec les cyclistes, et lorsqu’ils parcourent des longues distances, il y a forcément un moment où ils ont mal aux jambes. A cet instant, il y a ceux qui se disent : « j’ai mal aux jambes, mais tout le monde a mal aux jambes, ça va passer et ça ira mieux », et ceux qui se disent : « j’ai trop mal aux jambes, je n’y arriverai jamais ». Le mental fait vraiment la différence. Il faut se détacher de ses difficultés, s’imaginer que c’est pareil pour les autres, et remettre ses objectifs en place.
RH : Quand je discute avec des sportifs et qu’ils me racontent leurs parcours, ils étaient très souvent les meilleurs à 10-12 ans. Ils avaient une longueur d’avance sur les autres. Quand ils arrivent au haut niveau, ils ne se retrouvent qu’avec des gars qui étaient meilleurs que les autres à 10-12 ans. Ce qui peut faire la différence, c’est la manière dont tu vas gérer tes défaites, tes frustrations, tes émotions… J’aurais tendance à dire que plus tu montes dans le haut niveau, c’est-à-dire que tu es excellent tactiquement et physiquement, plus le mental va prendre de la place.
CA : Je me souviens d’un entretien que j’ai eu avec un skipper. Il me racontait que, pendant une course, il avait l’impression d’être scotché. Il n’avançait pas. Il ne pouvait pas faire ses réglages. Il regardait son adversaire à quelques mètres de lui et il se posait la question : « pourquoi ça a l’air de fonctionner pour lui et pas pour moi ? » Le soir, les deux skippers ont échangé sur leur course et ils se sont rendus compte qu’ils avaient exactement les mêmes problèmes. Si on pense qu’on est le seul à être en difficulté, le moral lâche.
SM : Quand tu lis ou écoutes les interviews des sportifs, ils parlent tout le temps de mental. Même au tennis, c’est rare d’entendre : « aujourd’hui, j’ai super bien frappé mon coup droit ». Ce qu’ils t’expliquent, c’est plutôt qu’à un moment, ils ont senti qu’ils étaient bien, ou qu’ils avaient besoin de se ressaisir. Concrètement, le mec va frapper un passing shot au bon moment. La question, ce n’est pas la technique. Ce passing shot, il l’a fait un million de fois à l’entraînement, et il a toujours su le faire. La question, c’est pourquoi les autres mecs, dont je faisais partie, sont capables de parfaitement frapper un passing shot à l’entraînement et de systématiquement le rater aux moments importants ?

Stéphane, vous parlez souvent de votre deuxième tour des qualifications de Roland-Garros contre le Roumain Adrian Voinea, en 1995. Racontez-nous.
SM : Je perdais 6-2 / 5-2 / 15-40, je sauve les deux balles de match, je gagne le deuxième set, je mène dans le troisième set, j’ai quatre balles de match, et je finis par perdre. Et j’ai ruminé ce match pendant le reste de ma carrière. Je ne m’en suis jamais vraiment remis. Voinea était 40e deux semaines plus tard parce qu’il avait atteint les quarts de finale du tournoi, et j’étais toujours 300e mondial à faire mes Challengers. Cet été-là, j’ai perdu six ou sept matchs en ayant eu des balles de match. C’était une névrose ! Je n’ai jamais passé ce cap. Si j’étais aujourd’hui mon coach de mon moi d’il y a 25 ans, je me dirais : « tu es au deuxième tour des qualifications de Roland-Garros, tu as eu quatre balles de match contre un mec qui devient 40e deux semaines plus tard en battant trois joueurs du top 20, tu as le niveau ! » Malheureusement, ça ne m’est jamais venu à l’esprit durant ma carrière. Je l’ai passée à ronger ce match. Il y avait pourtant plein de choses positives : mon niveau de jeu, ma remontée, etc. Mais à l’époque, je n’avais pas ce recul-là. Je suis persuadé qu’avec un tel état d’esprit, j’aurais pu surfer sur une dynamique positive ; les matchs avec les balles de match, je les aurais probablement gagnés. Ça aurait été tout à fait différent.

« Aujourd’hui, quand tu rates un truc,
la Terre entière le sait deux minutes plus tard. »

Est-ce qu’il vous arrive de travailler avec des entraîneurs ?
CA : Pas avec tous, parce que pour certains, faire la demande, c’est avouer aux dirigeants de leur club qu’ils n’ont pas la capacité à faire face tout seul.
SG : Les entraîneurs ont souvent le désir de tout contrôler, surtout la vie de l’athlète. Mais pour moi, il faut que l’entraîneur sache qu’on est un outil de plus, qui va aider au bien-être du groupe et du staff, et ça peut être un outil à la performance. Ce n’est pas une question de désir, mais de méconnaissance. A partir du moment où on connaît le travail du psychologue, on est plus ouvert à son intégration dans l’institution.
CA : Un jour, un entraîneur de handball niveau national mais non professionnel, a demandé à me voir parce que ses joueurs faisaient de très bons entraînements sans que les résultats ne suivent. On s’est entretenu, et il s’avérait que l’entraîneur avait une pression énorme des dirigeants. Et cette pression était ressentie par les joueurs. En travaillant avec l’entraîneur, on s’est recentré sur son propre objectif sportif, et les joueurs ont recommencé à avoir des résultats. Or, je n’étais intervenu qu’auprès de l’entraîneur.
RH : Pour ma part, je n’ai jamais travaillé réellement avec un coach. Mais certains sont un peu réfractaires à la préparation mentale. S’il ne me connaît pas, il va peut-être penser que je lui sape de l’autorité, que je mets le bordel dans son groupe. Je suis toujours très clair avec les sportifs : il faut savoir rester à sa place.
CA : De fait, l’entraîneur est primordial, mais il ne peut pas tout faire. Aujourd’hui, on est conscient qu’il ne peut pas individualiser les choses de la même façon. Une relation entraîneur-entrainé est importante, mais il s’y passe des choses que l’entraîneur ne peut pas gérer. Et c’est bien d’avoir quelqu’un d’un peu extérieur pour organiser ces choses-là autrement.
RH : Le coach doit rester le chef d’orchestre. Mais je pense que c’est très important d’avoir quelqu’un de compétent à l’extérieur du club qui va t’écouter. J’ai énormément de sportifs de haut niveau qui m’ont dit : « j’étais très content d’avoir une relation directe avec toi, je savais que les murs n’avaient pas d’oreilles ». Je connais aussi des joueurs de football qui voient leurs propres kinésithérapeutes. Parce que s’ils avouent leurs douleurs à celui du club, il va en parler au médecin, qui va en parler à l’entraîneur, qui va les mettre sur la touche pendant trois semaines. C’est un mécanisme de protection.

Est-ce plus facile de travailler avec un entraîneur s’il a été sportif de haut niveau ?
CA : Oui et non. Quand on connaît vraiment le sport, ça peut aider à comprendre le sportif. L’écueil serait de penser que le sportif dont on s’occupe a forcément les mêmes facilités et difficultés que soi-même. Des anciens sportifs de haut niveau devenus entraîneurs m’ont par exemple expliqué qu’ils ne comprenaient pas que leurs joueurs soient incapables de faire ce qu’il leur demandait. Il faut prendre un peu de recul, et garder l’esprit ouvert. Ce qu’on n’a jamais réussi à le faire, peut-être qu’un autre le réussira. Et inversement.
RH : Les entraîneurs qui disent : « je n’ai pas eu besoin de préparation mentale à mon époque, je ne vois pas pourquoi mes joueurs en auraient besoin » sont dans le faux. Aujourd’hui, quand tu rates un truc, la Terre entière le sait deux minutes plus tard. On te caricature, on te détourne, tu reçois 3000 messages sur Twitter et Instagram  qui se foutent de ta gueule… Je crois que ça n’existait pas à leur époque. Si ces entraîneurs voient la préparation du sportif actuel uniquement au travers de leur vécu, ils ratent un truc dans le football moderne.

(A suivre dans la deuxième partie)

Le site de Raphaël Homat est ici.

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