Cyclisme

Alfonsina Strada et les prémices éclatantes du cyclisme féminin

Elle a le prénom d’une chanson de Mercedes Sosa et le nom d’un film de Federico Fellini. Alfonsina Strada était Italienne et fut la seule femme à courir un des trois grands Tours cyclistes (France, Espagne, Italie). Récit d’une vie étonnante.

1924. 12e édition du Giro d’Italie, course cycliste organisée par le quotidien sportif La Gazzetta dello Sport. La course, longue de 3613km, doit débuter le 10 mai. Des désaccords d’ordre financier éclatent au cours des semaines précédentes. L’économie italienne d’après-guerre est encore fragile et les sponsors sont trop rares. Emilio Colombo, le directeur du journal, propose aux coureurs de payer les hôtels et la nourriture mais ne veut ni voiture d’équipe, ni manager, ni mécanicien. Ces divergences entre cyclistes et organisateurs conduisent les vainqueurs des cinq dernières éditions, Costante Girardengo (1919 et 1923), Gaetano Belloni (1920) et Giovanni Brunero (1921 et 1922), à ne pas prendre le départ. La course s’en trouve considérablement affaiblie.

Sur les 90 participants présents à Milan ce 10 mai se trouve un certain Alfonsin Strada, dossard 72. Les journalistes pensent à une erreur et rajoutent un ‘o’ à son prénom. Mais quatre jours plus tard, La Gazzetta révèle le pot aux roses dans un article intitulé « Alfonsina et le vélo » : une femme court bien l’un des plus grands tours cyclistes du monde avec 89 autres hommes ! « En seulement deux étapes, la popularité de cette petite fille est devenue plus grande que tous les champions manquants réunis », écrit Colombo comme un pied-de-nez à tous ceux qui ont boudé sa course. On imagine bien les responsables du Giro au courant du leurre, ayant présumé de la publicité que Strada ferait pour l’épreuve. Et leur petite manœuvre fonctionne.

33 ans, 1,58m, short noir et pull à son nom, elle termine sans ciller les six premières étapes, dont trois de montagne (1637,5km cumulés). La septième se court de Foggia à l’Aquila, 304km d’un parcours très difficile. Les routes du sud de l’Italie ne sont pas pavés et contraignent les organisateurs à remorquer les participants avec des motos et des voitures. Alfonsina chute dans une descente. Son genou gonflé la fait souffrir. Elle termine néanmoins dans les délais.

Chaque participant reçoit quotidiennement un quart de poulet rôti, 250 grammes de viande, deux sandwichs au prosciutto et au beurre, deux sandwichs à la gelée, trois œufs crus, deux bananes, 100 grammes de biscuits, 50 grammes de chocolat, ainsi que quelques oranges et pommes. A chaque jour d’étape succède une journée de repos. Mais la fatigue se fait sentir.

La huitième étape lie L’Aquila à Pérouse. 296km de vélo, un vent terrible et une pluie soutenue. Des conditions affreuses pour rouler. Déjà atteint par ses douleurs physiques, le moral de l’Italienne baisse encore davantage lorsqu’elle casse son guidon. Elle cherche une solution. Une femme présente sur la route casse son manche à balai en deux et le lui donne. Alfonsina bricole un guidon en bois et repart. Malgré sa volonté et le soutien des spectateurs, elle arrive à Pérouse avec quatre heures de retard sur le vainqueur. Hors délai. Disqualification.

La décision, plutôt juste si l’on considère que le jury applique les mêmes règles à Alfonsina qu’à ses homologues masculins, ne fait pas l’unanimité chez les observateurs. Pire, elle pourrait provoquer un désintérêt massif pour la fin du Giro tant la foule a pris fait et cause pour la coureuse. La chose inquiète Colombo. Il décide donc de laisser terminer l’Italienne sans prendre son temps en compte, en continuant de lui offrir le gîte et le couvert.

Un vélo en échange de poulets

Longue de 415km, l’antépénultième étape voit le peloton rejoindre l’Etat libre de Fiume. Elle chute à nouveau et coupe la ligne avec 25 minutes de retard sur Romolo Lazzaretti, le lauréat du jour. Elle est épuisée. Mais les spectateurs l’ont attendu et l’acclament avec un enthousiasme démesuré. Elle poursuit la course jusqu’à Milan, galvanisée par le soutien populaire, en respectant le même calendrier et les mêmes règles que ses concurrents. Le 1er juin, Giuseppe Enrici est déclaré vainqueur du 12e Giro. Soixante participants ont abandonné. Absente du classement officiel, Alfonsina a terminé la course.

Être la seule femme à avoir couru un grand Tour cycliste, et avoir réussi à s’extraire de la posture publicitaire voulue par Colombo pour devenir la favorite du peuple : tel est le principal fait d’armes de sa vie. Ce n’était pas son premier, ce ne sera pas son dernier.

Deuxième d’une famille paysanne de huit ou dix enfants (les sources divergent à ce niveau), elle naît en 1891 près de Modène, au nord de l’Italie. Lorsqu’elle a 10 ans, son père rentre chez eux avec un vélo qu’il a échangé contre des poulets avec un médecin du coin. Ce moyen de locomotion devient l’objet de son émancipation.

Dans sa petite campagne italienne, tout le monde la traite de folle, mais elle ne se résigne pas et défie la société hautement conservatrice de l’époque. Elle prétexte parfois une visite à l’église pour se rendre à une course cycliste dans la ville voisine. Elle gagne des prix. Elle établit le record féminin de vitesse – qui tient 26 ans. Sa famille exige qu’elle se marie, s’installe et devienne couturière. En 1915, Alfonsina épouse Luigi Strada, un plaqueur sur métaux et graveur. Son nouveau mari lui offre un nouveau vélo pour cadeau de mariage. Ses parents sont consternés. Les deux époux partent s’entraîner à Milan.

Elle bat le record féminin de l’heure en 1938 : 35,28km/h

Elle participe au tour de Lombardie en 1917, une course d’un jour prestigieuse. Aucune règle n’interdit à une femme d’y participer, et la première Guerre Mondiale ayant considérablement réduit le nombre d’inscrits, sa présence est une aubaine pour les organisateurs. Après 204km, elle termine 31e. Elle réitère sa venue en Lombardie l’année suivante et se classe 21e.

Alfonsina n’est pas autorisée à participer au Giro en 1925 ; le machisme de la société d’alors ne s’est pas volatilisé d’un coup de pédale. Elle essaie de gagner de l’argent avec le vélo : expositions, démonstrations, en Espagne, au Luxembourg, en France. Elle bat le record féminin de l’heure en 1938 : 35,28km/h – la marque tient 17 ans.

Après la mort de Luigi Strada en 1946, elle se remarie avec le pistard Carlo Messori et ouvre une boutique de cyclisme. Elle continue de pratiquer le vélo ; comment pourrait-elle arrêter ? Messori meurt en 1957. Alfonsina revend le magasin et se sépare de quelques médailles gagnées au cours de sa vie pour acheter une Moto Guzzi de 500cm3.

Elle décède deux ans plus tard, au retour d’une course professionnelle. Reconnue des initiés, elle y était probablement une anonyme parmi celles et ceux qui l’avaient admirée 30 ans auparavant, sur les routes italiennes qui avaient construit sa légende. Et écrit l’une des premières pages du cyclisme féminin. 

Photographies : DR