Jeux décisifs

Aurélie Muller, une année d’eau et de bas (1/2)

En juillet 2015, Aurélie Muller devient championne du monde du 10km en eau libre. Retour sur ce premier sacre français de la discipline féminine avec trois témoins de cette époque.

Muller de rien, à l’arrivée du 10km des championnats du monde 2015 (photo Getty images)

Les personnages

[1] Aurélie Muller, nageuse d’eau libre dont la première compétition d’envergure remonte aux championnats du monde 2008

[2] Stéphane Lecat, triple médaillé aux championnats d’Europe à la fin des années 90, directeur de l’eau libre à la Fédération Français de natation depuis 2013

[3] Philippe Lucas, entraîneur de natation basé à Narbonne

Acte 1 : tenter, échouer, recommencer

Ailleurs. L’inconnu. Le grand départ. Il faut partir. Maintenant. Tout quitter, tout abandonner, envisager une nouvelle vie. Au sortir d’une décevante quatrième place sur le 10km des championnats d’Europe 2014 (« elle est encore première à 60m de l’arrivée » [2]), la décision d’Aurélie Muller, 24 ans, ne souffre d’aucune ambiguïté : elle veut changer d’air. « J’étais dans un club, le Cercle nautique de Sarreguemines, où je me suis formée et construite. Mais au bout d’un moment, je voyais que je n’arrivais plus à progresser. J’étais la plus vieille et la plus forte du groupe, j’avais eu le même entraîneur pendant 8 ou 9 ans, j’étais la seule à faire du demi-fond. J’en avais un peu marre. J’avais besoin de m’ouvrir, de voir ce qui se passait ailleurs. » [1]

Stéphane Lecat lui parle de Ron Jacks, « un des meilleurs entraîneurs du monde en eau libre ». [2] Le projet la séduit. « Le Canada me plaisait bien, et ce qu’on m’avait vendu au départ était plutôt pas mal. » [1] Elle a besoin de comprendre la nature de son projet : où elle veut aller, quels objectifs elle veut atteindre. « Elle était arrivée à un moment de sa carrière où elle n’avait pas le choix. Se retrouver à 16000km avec une culture différente, un entraîneur de très haut niveau qui avait des médailles olympiques en eau libre, c’était une opportunité pour elle. On allait savoir si elle avait vraiment envie de devenir une championne ou pas. » [2]

« Tu es sûre que tu veux aller là-bas ? »

Malgré le décalage horaire, Aurélie est en contact téléphonique plusieurs fois par semaine avec Stéphane. Les mois passent, les doutes naissent. « Elle me dit qu’elle pense revenir. Mais ce n’est pas possible ! Si elle revient maintenant, ce n’est pas le projet qu’elle avait, ce n’est pas ce qu’elle souhaitait. » [2] Elle en bave sur les distances – 8km matin et soir, deux fois plus qu’à Sarreguemines –, veut accentuer sa préparation physique et faire partie d’un groupe de nageurs – au Canada, ils ne sont que trois. « Je vois bien que ça ne fonctionnera pas. Ron était vraiment axé sur l’endurance. Je pense qu’il faut avoir un minimum de vitesse sur 800m et 1500m pour pouvoir accélérer dans le sprint d’un 10km. J’avais le fond, mais il me manquait ça. Je décide de rentrer au mois de février [2015]. » [1]

De l’autre côté de l’Atlantique, Stéphane demande à Philippe Lucas s’il est prêt à accueillir Aurélie dans son groupe de Narbonne (Aude), « sans qu’elle le sache. Il m’avait dit oui. Tout était en place, mais ça devait venir d’elle. » [2] L’entraîneur a un œil sur elle depuis quelques années. « Elle était vice-championne du monde sur le 5km [en 2011]. Je la connaissais en tant que nageuse, pas en tant que personne. C’était quelqu’un dont j’avais envie de m’occuper. » [3] Dans son groupe figure notamment Sharon van Rouwendaal, la championne d’Europe 2014 du 10km. « Je voulais savoir si Aurélie voulait se confronter aux meilleures mondiales et devenir l’une d’elles. » [2] Plusieurs solutions s’offrent à la Française, mais elle choisit le sud. « Philippe avait un bon groupe, des nageurs de tous les niveaux dont quelques-uns qui faisaient de l’eau libre. J’avais besoin d’un challenge, et je ne voyais pas qui d’autre pouvait m’entraîner en France. » [1]

« En arrivant chez Philippe, c’était catastrophique »

Avec le recul, la transition canadienne fut bénéfique. « J’ai vraiment appris à nager longtemps. En arrivant chez Philippe, mon corps savait le faire. J’ai adoré travailler avec Ron Jacks, mais c’était un trop gros changement par rapport à Sarreguemines. J’avais besoin qu’on me pousse et qu’on me montre un peu d’intérêt. » [1] Quelques mois à l’étranger qui ont peut-être tout changé. « Si Aurélie ne va pas au Canada en 2014, je ne suis pas sûr qu’elle soit championne du monde en 2015. Mais ça, on ne le saura jamais… » [2]

La Nééerlandaise Sharon van Rouwendaal et l’entraîneur Philippe Lucas, en 2014 (photo DDM, René Mari)

Acte 2 : un nouveau bassin

Elle arrive à Narbonne fin février, à plat. « Elle n’avait pas nagé depuis un mois, elle était à la ramasse. Il a fallu la remettre d’aplomb, ç’a été compliqué. » [3] Aurélie découvre la personnalité d’un homme dont elle ne connaissait que le personnage médiatique. « J’avais montré l’émission Intérieur Sport à mes parents sur Amaury Leveaux [diffusée sur Canal+ en 2012], et ma mère m’avait dit : ‘Tu es sûre que tu veux aller là-bas ?’ Ce que j’aime chez Philippe, c’est qu’il fait travailler. Parfois trop, mais il est passionné, et hyper investi. Au bord du bassin, il donne les temps, il encourage. S’il croit en toi, il ne te lâche pas. » [1] Cinq mois les séparent des championnats du monde de Kazan (Russie), et le temps presse. « A ce moment-là, je pense seulement à la qualification pour les JO. » [2] Il faut pour cela terminer dans les dix premières du 10km, la seule distance olympique. En mars, personne n’envisage sérieusement une médaille.

Réduire la relation entre Aurélie Muller et Philippe Lucas à une opposition de tempéraments – elle la Belle, chétive et guillerette ; lui la Bête, franc et turbulent – serait nier les valeurs humaines qui les rassemblent : le partage, l’enthousiasme, le courage. « C’est une fille très intelligente, sérieuse et appliquée. A l’entraînement, elle a parfois la tête un peu ailleurs, il faut la rappeler à l’ordre. » [3] Elle parcourt entre 16 et 20km par jour du lundi au samedi matin, « soit dix séances de nage et deux de musculation ». [1]

« Aurélie faisait des choses qu’elle pensait ne pas pouvoir faire »

Et elle part de loin. « En arrivant chez Philippe au mois de mars, je ne suis pas en sous-entraînement mais je n’ai pas fait énormément de séances. C’était catastrophique. Je me souviens d’un meeting à Bordeaux [le 28 février 2015], j’avais nagé 17’11 au 1500m. Et là, je m’étais dit : ça va être compliqué. » [1] Elle termine à 34 secondes de Sharon van Rouwendaal et à 19 secondes de Coralie Codevelle, ses deux collègues d’entraînement. Leur présence, ainsi que celle d’autres nageurs d’eau libre, permettent à Aurélie d’ouvrir les yeux sur ce qui lui reste à accomplir. « C’est important d’avoir un groupe de qualité. Quand on est toute seule, on oublie la réalité et la dureté du haut niveau, mais quand vous êtes plusieurs, ça vous revient dans la gueule vite fait. » [3]

Elle empile consciencieusement les séances. « Un mois et demi se passe, je retrouve mes sensations de vitesse, je garde mon travail d’endurance. » [1] Le 18 avril 2015, elle gagne une manche de Coupe du monde à Nouméa (Nouvelle-Calédonie), qualificative pour les championnats du monde. Un sourire qui en appelle d’autres. « Je reprends confiance en moi. » [1] Ouverte au dialogue, Aurélie s’en remet à l’expérience des deux hommes. « L’avantage qu’on a eu, c’est qu’elle nous écoutait. Elle nous faisait totalement confiance. Autant Philippe sur l’entraînement que moi sur la stratégie pendant les épreuves. » [2]

Aurélie Muller parée d’un chapeau couleur or à Nouméa, en avril 2015 (photo FINA)

La nageuse ne ressent pas le besoin de travailler spécifiquement la préparation mentale. Côtoyer Philippe Lucas au quotidien lui permet de progresser naturellement sur cet aspect. « Tu fais des choses avec lui que tu ne pensais pas pouvoir faire un jour. Il repousse toujours tes limites. » [1] Une simple affaire de volonté ? « Ce n’était pas une fille qui s’était entraînée très très dur. Elle avait fait du bon travail avec ses entraîneurs précédents, bien sûr, mais elle n’avait jamais travaillé sur des choses comme je lui demandais. Elle progressait au fil des mois, et surtout, elle prenait confiance en elle. Elle faisait des choses qu’elle n’avait jamais faites, qu’elle pensait même ne pas pouvoir faire. » [3]

Peu avant les championnats du monde, l’Equipe de France part en stage trois semaines en Sierra Nevada (Espagne). « Aurélie est dans une forme très élevée. C’était dur, on nageait beaucoup – environ 20km par jour – mais il n’y a pas une journée où elle n’était pas en forme. Dans ma tête, sans lui dire, je passe de ‘Ce serait bien qu’elle soit dans les dix premières pour se qualifier aux JO’ à ‘Elle peut aller chercher une breloque’. » [2]

(A suivre dans la deuxième partie)