Jeux décisifs

Aurélie Muller : deux heures, deux secondes, une médaille d’or (2/2)

En juillet 2015, Aurélie Muller devient championne du monde du 10km en eau libre. Retour sur ce premier sacre français de la discipline féminine avec trois témoins de cette époque.

Aurélie Muller en or (photo FFN)

Les personnages

[1] Aurélie Muller, nageuse d’eau libre dont la première compétition d’envergure remonte aux championnats du monde 2008

[2] Stéphane Lecat, triple médaillé aux championnats d’Europe à la fin des années 90, directeur de l’eau libre à la Fédération Français de natation depuis 2013

[3] Philippe Lucas, entraîneur de natation basé à Narbonne

Acte 3 : Kazan, la fièvre dans le sang (la première partie est ici)

Mardi 28 juillet 2015, 12h. Soleil parfois dissimulé par quelques nuages, 25 degrés, 2 km/h de vent, 42% d’humidité. « L’eau était sans doute à 19-20°. » [1] Les conditions idéales ? « Il n’y a pas de conditions idéales, c’est ce qui fait la richesse de la discipline. Le nageur idéal, c’est celui capable de s’adapter à toutes les situations de la course : les vagues, le courant, la température, bien se placer, jouer avec les adversaires… » [2]

Dans la foulée d’un stage espagnol fort encourageant, Aurélie Muller se trouve « très sereine. L’objectif, c’est de me qualifier pour les Jeux Olympiques. » [1] Elle a encore en tête son échec en 2012. « Je ne veux pas les rater une fois de plus. » [1] Elle voit Sharon van Rouwendaal sur la ligne de départ, sa compagne d’entraînement. « On se souhaite bonne chance, c’est tout. On est dans notre compétition. » [1]

« La course ne se déroule jamais comme on l’a imaginée »

55 filles venant de 34 pays s’agitent côte-à-côte, prêtes à plonger dans la rivière Kazanka. La plus vieille a eu 40 ans la veille, la plus jeune a 14 ans. « Ce qui est important au départ, c’est de ne pas prendre de coups, ne pas se blesser. Parfois, la première bouée est à 400m, ça dure 5 minutes, il y a 70 filles qui veulent tourner au même moment, c’est très chaud. A Kazan, on avait une grande ligne droite avant la première bouée. » [1] L’assurance d’éviter les embouteillages. « Un jour, j’ai vu une Italienne rater sa qualification pour les JO parce qu’elle a loupé son départ et pris une mauvaise bouée comme repère. » [2]

Le début de course se passe « hyper bien » [1], sa stratégie est élaborée à l’avance. « Elle discute beaucoup avec Stéphane. Je donne mon avis, elle réfléchit. Ensuite, c’est pendant la course qu’on voit s’il y a l’opportunité de faire quelque chose. » [3] « On a toujours 3-4 situations préparées. On en a besoin, c’est rassurant. Mais la course ne se déroule jamais comme on l’a imaginée. » [1]

La veille, Stéphane lui a envoyé un message : « Demain, on va vraiment rigoler ». La forme de sa protégée l’épate. « Il y a très peu de moments dans une carrière où on se sent comme ça. C’était un moment où elle ne faisait qu’un avec l’élément liquide. Tout semblait facile. Quand on lui demandait quelque chose, elle l’appliquait sans aucune difficulté, que ce soit en termes techniques ou de vitesse. » [2]

« C’est qui, cet avion de chasse ? »

Pendant la course, il se situe sur l’un des deux pontons de ravitaillement. « Il y en a deux sur le 10km, et elle ne devait pas ravitailler de mon côté. » [2] Changement de stratégie ? Besoin de se sentir encouragée ? Elle passe la première moitié de la course « dans les pieds des filles » [1], et vire première au 5e kilomètre. Personne n’est cependant lâché. « Quand j’ai commencé l’eau libre, en 2007, j’étais capable de faire un 10km sans me ravitailler. Je prenais des petits gels que je mettais dans mes maillots. Et puis, j’ai fait 2-3 courses et j’ai bien vu que c’était indispensable. » [1]

La course dure près de deux heures. Il faut parer à l’ennui. « J’attends. Parfois, c’est bien filmé ; parfois, non. On ne voit pas toujours bien. Tu as quand même un panneau d’affichage qui t’indique les classements, les écarts… » [3] Le calme demeure sur les rives de l’affluent de la Volga. Jusqu’à l’approche du 8e kilomètre.

Acte 4 : 28 minutes

« A 2500m de l’arrivée, je décide de partir. Ça se passe en une demi-seconde. Bim, on y va, et on verra ! Ça passe ou ça casse. » [1] Stéphane bout sur son ponton. « Je vois une nageuse détachée du groupe alors que personne ne l’était 250m auparavant. Je suis à côté d’un Canadien francophone et je lui demande : ‘C’est qui, cet avion de chasse ?’ Je ne la reconnais pas tellement elle va vite, tellement elle est impressionnante ! Je la vois passer, je la reconnais, je l’encourage. Je me dis qu’elle est partie a minima pour une breloque, et peut-être pour le titre. » [2]

En dépit d’une forme qui pourrait la faire rêver de podium, elle pense d’abord à sa qualification pour les Jeux Olympiques. « Je me dis qu’il n’y a pas dix filles qui vont me passer devant. » [1] Elle creuse un petit fossé sur ses poursuivantes, « mais à ce moment-là, il reste 28mn de course, c’est long ! Si elle a fait un petit trou sans produire trop d’efforts, ça va. Si elle a produit un effort important, ça peut être difficile. En l’occurrence, elle se sentait bien. » [3]

« Elle a pris 10-15m d’avance. Ça, ce n’était pas prévu. »

Sa décision de s’échapper semble spontanée, prise sur un coup de tête. « Je ne l’avais pas du tout prévu. » [1] En réalité, cela faisait partie du plan. « On s’était dit qu’à 2500m de l’arrivée, il fallait qu’elle parte. C’était son point fort. Peut-être qu’elle ne s’en souvient pas, mais on l’avait défini comme ça. On a quand même été étonné : elle devait passer devant et imposer un rythme élevé, mais là, elle a pris 10-15m d’avance. Ça, ce n’était pas prévu. » [2]

Elle est plus forte que ses poursuivantes. Seule Sharon van Rouwendaal est capable de la suivre jusqu’au bout. « Dans la dernière ligne droite, je sens Sharon dans mes pieds. Je regarde à droite, à gauche, à droite, à gauche, pour ne pas qu’elle me remonte. Et je gagne ! » [1] Pour deux secondes d’écart. La Brésilienne Ana Marcela Cunha arrache la troisième place, à plus de vingt secondes de la Française.

Aurélie vient de remporter le 10km des championnats du monde. « C’est quand même fou ! Je suis très heureuse, quand même un peu surprise. » [1] Cinq mois auparavant, elle prenait tout juste ses marques avec Philippe après un mois sans entraînement. Ce résultat la conforte dans ses choix. Elle ne pense plus du tout à la qualification pour les Jeux Olympiques qu’elle vient d’acquérir. « Tout de suite après, je pense aux autres courses dans lesquelles je suis engagée : le relais et le 25km. » [1]

Le jeudi 30 juillet à 12h, Aurélie fait partie du relais français en compagnie de Marc-Antoine Olivier, 6e du 10km, et de David Aubry, 17e du 5km. « On pensait qu’on avait de grandes chances de jouer le podium. Ça ne s’est pas passé comme prévu. Les garçons n’ont pas réussi à trouver le bon tempo par rapport à Aurélie. Je crois me rappeler qu’elle trouvait que les garçons n’avaient pas nagé assez vite. C’était plus un problème tactique. On a été déçus. » [2] La France termine 11e.

Enfin le samedi 1er août à 8h15, elle est au départ de son tout premier 25km. « Evidemment, je suis confiante. Je n’ai rien à perdre, c’est le dernier jour, on verra bien. Au pire, c’est un bon entraînement. Je plonge. » [1] La distance peut effrayer à première vue ; en réalité, tout vient de la capacité des athlètes à pouvoir  l’intégrer. « Le 25km, il faut l’avoir dans la tête. Ce n’est pas plus dur qu’un 10km ! C’est plus long, mais ça nage moins vite : environ 1’14 de moyenne sur 100m. Ça n’avance pas ! » [3]

« Elle fait toujours des conneries. Elle n’écoute pas assez Stéphane. »

Un tour. Deux tours. Trois tours. « Je m’ennuie un peu. 25km, c’est très long. J’essaie d’être patiente. » [1] Sur le ponton, Stéphane rivalise d’inventivité. « Il fallait lui trouver des choses qui permettent de la faire sortir de la course tout en y restant. Je me rappelle que j’avais acheté un masque que je portais au moment du ravitaillement. Ça l’avait fait marrer. » [2] Elle est troisième à mi-parcours. « Je suis finalement rattrapée par l’Allemande Angela Maurer, et je finis quatrième. Déçue, mais finalement assez contente pour ma première expérience. » [1]

Une place qui ne ravit qu’à moitié les deux hommes. « C’est correct. Mais elle fait toujours des conneries. Elle n’écoute pas assez Stéphane. » [3] « Ça reste plus de cinq heures d’efforts, et elle n’a jamais réussi à avoir la patience et à appliquer la stratégie qu’il faut sur un 25km. Je suis convaincu qu’elle est capable d’en gagner un. » [2] Son grand défi 2019 ?

Aurélie Muller a tout quitté et tout abandonné à Sarreguemines pour envisager une nouvelle vie. Pas celle qu’elle avait initialement imaginée, mais l’une de celles qui fait grandir.