Bertrand Valcin : « A Rio, j’ai vécu une explosion » (1/2)

Par le 21 mai, 2018

Bertrand Valcin est arrivé au CREPS de Montpellier en novembre 2008, deux mois après Kévin Mayer. Les deux hommes se sont rencontrés, se sont appréciés, et ne se sont plus quittés…
Cela pourrait être le synopsis d’une comédie romantique sirupeuse avec Hugh Grant ; c’est plus simplement l’histoire d’un duo gagnant entre un vice-champion olympique de décathlon et son entraîneur. Celui-ci nous en dit un peu plus sur leur relation et ses principes de travail.
Première partie : le saut à la perche aux Championnats du monde 2017, sa carrière d’athlète de 800m, la gestion de ses doutes, Jean-Yves Cochand, Renaud Lavillenie.

Que faisiez-vous avant d’arriver à Montpellier ?

Après ma carrière, j’ai d’abord été entraîneur adjoint de Renaud Longuèvre. Il avait un bon groupe de haut niveau, dont les sauteuses en longueur Eloyse Lesueur [double championne d’Europe et championne du monde en salle] et Manuela Galtier [championne du monde juniors]. En tant qu’ancien coureur de 800m, j’avais des lacunes techniques, je me suis donc rapproché de lui pour prendre le pli du haut niveau. Puis, je suis devenu conseiller technique régional en Ile-de-France, pendant un an. Je connaissais Tidiane Corréa, qui m’a proposé de prendre sa place ici. Il avait reçu une proposition de poste de la part du Ministère des Affaires Etrangères, et partait prendre en charge l’athlétisme francophone en Afrique. Je suis arrivé deux mois après Kévin – c’est l’un des plus anciens du groupe.

Vous avez été sportif de haut niveau ?

Quand je vois le niveau que j’entraîne aujourd’hui, je ne me considère pas comme tel… J’étais 3-4e français de ma discipline, rarement sur les podiums. En fait, j’ai eu une rupture du tendon d’Achille assez jeune, et pendant ma rééducation, j’ai pris conscience que je prenais plus de plaisir à entraîner, à accompagner les gens, qu’à vouloir performer sur une discipline exigeante et assez difficile. Je le faisais plus pour mon entraîneur que pour moi. On ne peut pas dire que je profite de mon expérience d’athlète de haut niveau pour entraîner, si ce n’est lors de ma dernière année, lorsque j’étais au sein du groupe de Bruno Gajer. J’ai eu la chance de côtoyer différents entraîneurs à l’INSEP.

C’est vous qui décidez de prendre Kévin Mayer sous votre aile ?

Jean-Yves Cochand était à l’époque manager des épreuves combinées, entraîneur de Romain Barras, et il était sur la fin de sa carrière. Je remplaçais poste pour poste Tidiane, qui avait la responsabilité de la structure et entraînait les jeunes. Ça s’est donc fait naturellement, et pas sous forme de mission qui m’a été attribuée. Kévin avait été vice-champion de France du décathlon en cadets l’année précédente. Jean-Yves avait un œil sur lui, notamment sur son tempérament, sa combativité. Je ne le connaissais pas plus que ça. On est tombé l’un sur l’autre. On a appris à se découvrir et à se tester. Ç’a très vite marché, l’hiver suivant a bien fonctionné. On a crée des liens au fur et à mesure.

« A Londres, Kévin était ultra-favori. Je l’ai senti comme un devoir de résultat »

Est-ce que vous considérez sa médaille d’or aux championnats du monde 2017, à Londres, comme un exploit ?

Pas plus que ça. En novembre 2008, je ne m’attends pas à tomber sur un gamin qui deviendra vice-champion olympique. Je suis loin de l’imaginer. Il a du tempérament, mais je n’ai pas encore assez d’expérience pour me projeter. L’entrainement n’est pas non plus une science exacte. On ne sait jamais comment peut évoluer l’athlète. Kévin était tout frêle, pas bien épais. Avec un peu de barbaque, et surtout avec sa forte tête, on savait que ça pouvait prendre. En 2010, il fait 7800 points en juniors. On me demande comment il peut évoluer, et je réponds : « Pour moi, il peut gagner 100 points par épreuve ». Ce n’est pas trop ma personnalité d’envisager des choses, de me positionner sur des performances. Quelques années plus tard, il fait 8800 points, gagnant donc en moyenne 100 points par épreuve. A ce moment-là, on sait qu’il y a vraiment quelque chose. C’est un athlète hors-normes. Dès qu’on met en place des choses, ça marche immédiatement. C’est riche et source de progrès.

Ce titre est donc la suite logique de son ascension ?

En juniors, il était avec [l’Allemand Kai] Kazmirek qui finit à peu près au même niveau de points l’été dernier [3e, à 280 points de Mayer]. Mais d’autres n’ont pas eu la même progression. J’ai des athlètes qui ont la même préparation, mais qui n’ont pas la même réponse ni à l’entraînement, ni dans l’approche mentale.

Quel est votre état intérieur pendant ces deux jours d’épreuves londoniennes ?

Ça n’avait rien à voir avec la médaille d’argent aux Jeux de Rio. A Londres, Kévin était ultra-favori, tout le monde le voyait déjà avec l’or avant même la première course. Je l’ai senti comme un devoir de résultat. On se devait d’être champion du monde et de répondre aux attentes. A Rio, c’était vraiment un accomplissement. On concrétisait les choses. Pour moi, ce n’est pas la même émotion. Ce qu’on aime en tant qu’entraîneur, c’est une évolution, c’est un progrès. A Rio, j’ai vécu une explosion. A Londres, c’était plutôt un soulagement. Il devait faire une performance, et non plus s’exprimer, s’engager, concrétiser ses entraînements. Ce qu’on a pu vivre saut à la perche reflète ça. Ç’allait à l’encontre de sa pratique.

Il doit absolument passer une barre pour être champion du monde, et il rate son 2e essai à 5,10m. Vous avez eu peur avant le 3e ?

Forcément, mais j’avais confiance en lui. On a souvent vécu des moments difficiles, et la compétition le libère et le transcende. Je croyais donc en sa capacité à se dépasser pour passer ce cap. Quand il part, je me ne dis pas qu’il va rater. Je ne me suis jamais dit ça.

Vous avez modifié le nombre de ses foulées du 1er au 2e saut, pourquoi ?

Kévin ne réussissait pas à sauter la perche en 14 foulées. Au 2e essai, on repasse à 10 foulées. Je pensais que c’était la solution à son problème, mais je n’avais pas osé lui dire. J’avais peur qu’il prenne ça comme un échec et un aveu de faiblesse. En fait, j’attendais l’opportunité, je ne la trouvais pas. Et c’est lui, après son premier essai, qui me demande : « On peut changer et réduire les foulées ? ». On a foncé. C’est quelqu’un d’instinctif qui a besoin de faire les choses par lui-même.

En passant de 14 à 10 foulées, il sort de sa zone de confort ? Il prend un risque ?

Ah oui, il y a un réel risque. Passer 5,10m en 10 foulées, c’est un record à l’entraînement avec un élastique, il ne l’a jamais fait en compétition. Là, c’est surtout un manque de profondeur. On ne pouvait pas savoir comment il allait réagir. Mais il a pris une décision, il a fait un choix, et je me dis qu’il a provoqué cette réussite. Au premier saut, il fallait se régler. Au deuxième, on passe à 10 foulées, on voit un peu mieux ce qui peut se passer, et on trouve la solution pour franchir la barre au 3e essai.

Et n’il était pas question de repasser à 14 foulées au 3e essai ?

On veut repasser sur 12 foulées, mais rien que ça… Il saute une barre à 5,30m avec deux foulées de plus, mais il n’avait plus d’énergie mentale pour faire quoi que ce soit. Nerveusement, ç’avait été très dur. C’était compliqué d’aller chercher mieux.

« Le doute tue, la certitude rend fou »

Il vient régulièrement vous voir entre les épreuves ou entre les essais. Vous lui prodiguez des conseils techniques ?

Il n’a pas spécialement besoin de consignes. Quand il bat le record d’Europe en salle [d’heptathlon, en mars 2017], il me reproche de ne rien lui dire. Je lui réponds alors qu’il n’a pas spécialement besoin de moi. Ma vision du coach, c’est de prendre du recul, de ne pas surcharger les athlètes de conseils techniques, car ils savent très bien ce qu’ils ont à faire. Je joue plutôt sur des mots-clés que sur des excès d’intentions techniques. Dans les moments difficiles, il faut trouver l’équilibre, ne pas lui montrer qu’il y a un souci, ne pas perturber l’athlète avec plein de consignes. Le souci de ce saut à la perche, c’était qu’il avait un problème de repères d’espace. J’ai donc essayé de montrer mon assurance en lui disant que les marques étaient bonnes et qu’il fallait piquer. Je ne suis pas sûr de lui avoir parlé d’une moindre intention technique, si ce n’est de rester sur son engagement, qui est la clé de sa réussite.

Est-ce qu’en tant qu’entraîneur, le doute est permis à l’égard de ses athlètes ?

Non. Mon dicton est : « le doute tue, la certitude rend fou ». C’est toujours aux moments où le doute surgit qu’il y a une pensée parasite, une chose qui empêche l’athlète de s’exprimer. J’essaie de tuer le doute. On commence à avoir des Renaud Lavillenie, des Kévin Mayer qui annoncent : « Je viens pour être champion du monde ». Ce n’est pas très français. Mais ils ont su y répondre. On a aujourd’hui des athlètes qui ont de moins en moins de doutes.

Et vous vous dites que si vous doutez, ça va rejaillir sur l’athlète ?

Ça se voit, oui. A Londres, pendant le saut à la perche, j’ai comme priorité d’essayer de montrer que je fais face et que je ne suis pas en train de m’effondrer. C’est dur. Les athlètes sont forts, ils ressentent les choses. Kévin et moi, ça fait 10 ans qu’on se côtoie, il commence à me connaître. J’ai évité au maximum de lui montrer mes doutes.

(A suivre dans la deuxième partie.)

Illustration : Luisa Touya (visible ici)

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