Bertrand Valcin : « Kévin Mayer n’a rien d’extraordinaire physiquement » (2/2)

Par le 23 mai, 2018

L’honorable carrière de Bertrand Valcin comme coureur de 800m lui a surtout appris l’exigence du haut niveau et fait côtoyer des entraîneurs réputés – nous en parlions dans la première partie. Son association avec Kévin Mayer tiendrait-elle d’un petit miracle ou d’un travail patiemment et savamment mis en place ?
Deuxième partie : la blessure, la reconnaissance, la confrontation avec les autres athlètes, Antoinette Nana Djimou, Romain Barras.

Les décathloniens n’ont quasiment pas d’autres objectifs que les championnats du monde et les Jeux Olympiques. Ça les obsède ? Comment vous gérez ça ?

Je le prends comme une force. Gagner tous les meetings de championnat comme les Américains, je n’y vois aucun intérêt. On a la chance que les Français se préparent uniquement pour les grands championnats. Ça permet de décupler l’énergie le jour J au lieu de la diffuser sur l’ensemble d’une saison. C’est très compliqué d’entretenir la flamme et l’état physique. Nous, on maîtrise l’entraînement. S’il y a un pépin physique, on peut prendre le temps nécessaire. Quand l’athlète arrive en championnat, il est frais ; c’est indispensable pour aller chercher une médaille. Les trois champions du monde français de l’été dernier ont tous un point commun : ils ont été retardés dans leur préparation. Pierre-Ambroise Bosse [800m] s’est blessé et a dû décaler toute sa saison ; il a retardé son pic de forme et est arrivé à Londres plutôt frais. Même chose pour Yohann Diniz, qui s’est aussi blessé et n’a pas pu faire de 50km dans l’année ; il a adapté sa préparation et est arrivé plus disponible. Les trois champions du monde français sont ceux qui n’ont pas fait de grosse saison estivale.

Les épreuves combinées sont les seules disciplines de l’athlétisme où l’athlète ne se bat pas contre un individu mais contre un temps, une distance, une hauteur. Qu’est-ce que ça implique pour vous, entraîneur ?

J’essaie de sortir de ce schéma. Pendant trop longtemps, on s’est battu pour faire des points. Non. Une compétition, c’est la confrontation des adversaires, c’est profiter de cette stimulation pour élever son niveau. J’ai toujours dit que Kévin ne battrait jamais un record en meeting en l’annonçant. En revanche, faire une performance à 8800 points dans le cadre d’un championnat en se laissant surprendre, c’est sa manière de fonctionner. Il n’est pas dans cette quête de performance et de points. Il n’est jamais en train de prendre sa tablette. Trop d’athlètes sont dans le calcul, et ça les fait plafonner. Si on se donne l’objectif de faire 10’70 sur un 100m, c’est se limiter, c’est courir après un temps. Alors qu’une performance découle d’un engagement total. J’essaie d’être dans cette philosophie avec les jeunes que je forme. Afin qu’ils soient dans la confrontation plutôt qu’à se battre contre des points.

Ils sont parfois dans des groupes d’athlètes qui ne sont pas toujours de leur niveau…

On s’y retrouve toujours. Kévin ne gagne pas les dix épreuves du décathlon. Sur 100m, il commence à remporter ses courses de niveau, mais il profite de la concurrence, même s’il est en retrait. Il est stimulé par les athlètes autour de lui. Quand on se lance sur une piste d’élan, il y a toujours une attente de performance, c’est logique, mais ce n’est pas ce qui doit animer leur geste. Sinon, ils perdent de l’énergie.

« Je dois au moins être au niveau
de l’exigence de Kévin »

Vous dites que s’il fait un décathlon tout seul, il ne battra jamais son record ?

Son statut de leader est complexe, parce qu’il se bat de plus en plus contre lui-même. C’est le cas du saut à la perche, on a vu la différence entre Rio, où rien n’est joué pour le podium et ça l’oblige à chercher les autres, et Londres, où tout ne dépend que de lui. Apprendre la retraite d’Ashton Eaton [double champion olympique et recordman du monde] a été une déception, parce qu’on appréciait ce duel. C’était une raison pour continuer de progresser.

Le décathlon fait-il de vous un spécialiste de toutes les disciplines de l’athlétisme ? Vous devez avoir un point de vue technique sur chacune d’entre elles ?

C’est Kévin qui me pousse à devenir spécialiste. Pendant un moment, on avait cette logique pluridisciplinaire, on n’allait pas au bout de l’exigence des disciplines. Aujourd’hui, quand il cherche à évoluer sur l’une d’entre elles, il se compare aux spécialistes, il sollicite des grands noms. Je dois au moins être au niveau de son exigence. En début d’année, on a travaillé le saut à la perche avec Philippe d’Encausse [entraîneur de Renaud Lavillenie]. C’est à moi d’élever mon niveau, d’avoir les moyens de répondre à ses attentes. Lui ne se dit pas : « Je suis un décathlonien, l’approximatif est tolérable ».

Vous subissez une petite pression ?

Oui, mais tant mieux. C’est une chance. On apprend des athlètes. Le travail avec d’Encausse a bouleversé mon approche. C’est profitable à Kévin, mais aussi aux jeunes que j’entraîne à côté. A titre personnel, je continue d’avancer, je ne stagne pas. Je dois constamment aller plus loin. Sinon, il n’y a plus de dynamique.

On vous voit ému aux larmes dans le reportage d’Intérieur Sport, lorsque Mayer se qualifié pour les JO 2016. Vous vivez ses victoires par procuration ?

Non, je ne pense pas. Je ne m’associe pas à une performance. J’ai beaucoup appris à ne pas me mettre en avant. Je sais prendre du recul. Mais j’ai la fierté d’avoir une reconnaissance de l’athlète. Elle me fait du bien. L’entraîneur est là pour le petit pourcentage de performance, mais c’est l’athlète qui fait tout. Aux derniers championnats du monde, on a reçu une médaille. C’est sympa, mais ce n’est pas notre place. A Rio, Kévin veut me mettre la sienne autour du cou. J’ai refusé. C’est sa réussite. J’y ai contribué, on ne sait pas à quelle hauteur, mais c’est déjà une fierté d’y avoir participé. Ça me suffit largement.

Dans ce reportage, Mayer dit qu’il a mal au genou, qu’il est souvent proche de l’abandon. A quel point joue la dimension mentale pour un décathlonien ?

On est satisfait lorsque Kévin arrive sans blessure en compétition. On a de grandes chances qu’il puisse s’exprimer à 100% parce qu’il a cette dimension mentale qui lui permet d’aller au-delà de lui-même. À partir du moment où il a un petit grain de sable dans la machine, il est pas du tout en mesure de s’exprimer. C’est là que mon rôle principal intervient : retrouver des solutions pour gérer les blessures, ne pas faire l’erreur de s’aligner sur des compétitions… Je n’ai plus aucune gêne à dire : « Tu fais une semaine complète avec Jérôme Simian, le préparateur physique, sans jamais t’entraîner. » Pour une remise en l’état complète. D’autres entraîneurs, en quête de reconnaissance, ont besoin de se sentir utile, et gardent un peu l’athlète entre leurs mains. J’ai cette capacité à savoir utiliser les personnes. Je me considère de moins en moins comme un entraîneur, et davantage comme un manager de la préparation de Kévin.

« Ce qui me plaît, ce ne sont pas
les performances, mais la tête, le mental »

Romain Barras a un rôle au sein de votre équipe. En quoi le fait d’avoir un ancien champion d’Europe [en 2010] vous aide ?

Kévin a dépassé Romain en terme de palmarès, mais c’est toujours son idole de jeunesse, sa référence. Si Romain peut lui apporter un petit conseil, un petit mot sur un stage, c’est toujours ça de gagné. Je sais que je peux l’utiliser ponctuellement. Aujourd’hui, il y a moins de besoins qu’avant, mais c’est surtout ce qu’il a apporté de cadets à espoirs qui a été intéressant.

Il y a au moins un point commun qui relie Antoinette Nana Djimou et Kévin Mayer, et sans doute d’autres, c’est la multitude de sports qu’ils ont pratiqués dans leur jeunesse. Comment repérez-vous celles et ceux qui vont marcher à l’avenir ?

Ce n’est jamais évident… La détection en athlétisme se fait toujours par les compétitions. Début février, j’étais au championnat de France des épreuves combinées. Il y avait Steven Fauvel, le champion du monde cadets, qu’on compare beaucoup à Kévin. C’est un gamin qui ne doute pas. Un athlète est en train de le titiller, il passe devant. Il sait aller au-delà de lui-même. Ce qui me plaît, ce ne sont pas les performances, mais la tête, le mental. Je suis persuadé que nous, entraîneurs français, sommes des grands spécialistes de la technique, de la préparation physique. Il n’y a rien de complexe. Mais la tête, on l’a ou on ne l’a pas. Le mental, c’est quasiment de l’acquis. Je cherche avant tout le combattant, l’athlète qui arrive à se dépasser le jour J. C’est ça qui m’intéresse. Je pense que Steven est bien lancé. Mais j’éviterai de lui mettre la pression et de le comparer à Kévin, parce que personne n’est comparable à un autre.

Un décathlonien n’a donc pas besoin d’être un monstre physique ?

On peut faire avec différents profils. A une époque, on n’avait que des gars de deux mètres et 100 kg. Maintenant, entre Ashton Eaton et Kévin, on s’est rendu compte que des gabarits explosifs d’1m85 pouvaient faire des bonnes choses. Je suis persuadé que Kévin n’a rien d’extraordinaire physiquement. Mais il a envie d’aller au bout de lui-même, il est exigeant mentalement et c’est ça qui le pousse. Les décathloniens sont des sportifs dans l’âme. Ils aiment la variété. On n’y vient pas par hasard. Ce sont aussi des athlètes très intelligents, parfois trop. Ils ressentent trop les choses. Mais à coacher, c’est très agréable, avec beaucoup d’échanges. Moi, je m’y retrouve.

Les succès de Romain Barras, de Kevin Mayer, d’Antoinette Nana Djimou ont-ils crée des vocations chez les jeunes ? Vous sentez qu’il y a un intérêt grandissant pour les épreuves combinées en France ?

Oui. Kévin cherche toujours à mettre la discipline en avant. Je n’ai jamais eu autant de caméra sur moi que cette année, même quand il y avait Romain Barras. Tant mieux, on va parler du décathlon. Lorsque Kévin est sur une piste, on parle de lui. On a réussi à mettre des triathlons dans des Diamond League et dans des grandes compétitions. On profite de cette notoriété pour essayer de faire évoluer la discipline, de développer une reconnaissance. Kévin voudrait même monter un événement sur Montpellier. Il faut continuer comme ça. Mon objectif n’est pas que tout le monde fasse des épreuves combinées, mais que le grand public connaisse les règles. Et puis que les jeunes en école d’athlétisme fassent des épreuves pluridisciplinaires afin qu’ils puissent se spécialiser tranquillement. Pour moi, c’est la meilleure formation possible.

Illustration : Marc Sullivan

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