Biathlon

Biathlon : éloge du frisson

Parce que le biathlon, ce n’est pas que Martin Fourcade et des skieurs en collant, on vous dit pourquoi il faut absolument s’intéresser à ce sport.

Anterselva, en Italie. Un petit village du Südtirol comme il y en a des dizaines. Quelques chalets, une épaisse couche de neige, des culottes de peau et un patois encore vivant. Un havre de paix droit sorti d’une brochure publicitaire vantant les bienfaits de l’air alpin. Et puis, une fois par an, cet immuable train-train est bousculé, le temps d’un long week-end. La grande caravane du petit monde du biathlon pose ses valises dans la station. Les tribunes, immenses derrière le pas de tir, se remplissent de milliers de spectateurs. Ils brandissent leurs drapeaux, italiens bien sûr, mais aussi allemands, autrichiens, russes ou norvégiens. Les Français ne sont pas en reste non plus, et ça tombe bien.

Sur la piste, les premiers athlètes viennent d’en finir avec l’épreuve de poursuite. Antonin Guigonnat a terminé 2e, devant ses compatriotes Quentin Fillon Maillet et Simon Desthieux, qui se sont battus pour la 3e place. Quelques secondes plus tard, un autre Français en termine. Habitué de la plus haute marche du podium, Martin Fourcade en a été éjecté aujourd’hui. Depuis le début de la saison, il en est souvent ainsi. Le meilleur biathlète français de l’histoire est dépassé par des plus jeunes que lui, des plus en forme, des plus adroits. Et c’est bon signe.

Cette promesse d’inattendu, c’est elle qui fait l’âme du biathlon

Se demander pourquoi on regarde du biathlon, c’est se demander ce que l’on aime dans le sport. La condition physique extraordinaire des athlètes ? Leur adresse ? L’éternelle part de chance ? Le suspense et les retournements de situation ? Il y a de tout ça dans ce sport et chez ces athlètes qui sprintent durant des kilomètres sur des skis fins comme des stalactites, qui touchent des cibles de quelques centimètres placées à 50 mètres, dans des conditions de neige et de vent variables selon les jours et parfois même les minutes.

Au pas de tir, le coeur vif

Une course de biathlon se vit comme un roman. Chacune développe sa trame particulière, qui se construit au fil des mètres. Avec ses temps forts et ses temps faibles, inversés selon que l’on est athlète ou spectateur. Il y a ces moments de ski, qui mettent en place le scénario. Les écarts qui s’y jouent sont la plupart du temps réduits. Le téléspectateur peut regarder d’un œil reposé le ballet qui s’offre à lui. Les skieurs, eux, sont au maximum de leur effort. Les bouches sont béantes, en quête désespérée d’oxygène. Les cœurs battent à tout rompre, dopés par l’adrénaline, et les cerveaux moulinent entre l’envie de mettre ses poursuivants loin derrière et la sagesse, qui impose d’en garder sous les farts pour préparer le prochain tir.

Sur la neige, c’est le silence. La tribune s’est fait cathédrale

Voici d’ailleurs le pas de tir qui apparaît. Le rythme des skieurs ralentit. L’on recherche son souffle, on reprend sa respiration, gagne quelques secondes. Dans son canapé, le téléspectateur s’est redressé. Son cœur bat un peu plus vite, ses muscles se sont imperceptiblement raidis. Autour de la télécommande ou d’un verre, sur le bras du canapé, ses doigts se sont resserrés.

Sur la neige, c’est le silence. Les éclats de voix, les encouragements et les cornes de brume se taisent subitement. La tribune s’est faite cathédrale. On n’entend plus que le frottement des skis sur la neige, le souffle des skieurs, qui choisissent leur place sur le pas de tir, décrochent le fusil de leur dos, épaulent. Quelques secondes de concentration, puis les tirs, qui claquent dans le froid. A chacun d’entre eux répondent les exclamations du chœur unanime du public, qui enfin relâche toute la tension accumulée.

Incertain jusqu’à la dernière cartouche

Sur l’écran du téléspectateur, les indications se multiplient. Chaque tireur a droit à son panneau incrusté dans l’image. Cinq cibles, toujours. Noires d’abord, blanches si elles sont touchées. Il faut un œil exercé pour saisir toute l’intensité du drame qui se joue là. Il s’agit de voir qui a réussi, qui a raté, qui va faire des tours de pénalité ou bien qui va piocher, bref, dans quel ordre les cartes auront été rabattues par ce tir juge de paix.

Jusqu’à l’ultime cartouche, la question demeurera : quel verdict livrera la loterie des carabines ? Le leader de la course, en tête depuis le début, résistera-t-il à la pression, ou bien s’effondrera-t-il en manquant la cible ? Tel athlète aura-t-il assez géré sa course pour réussir un tir parfait là où tous les autres ont échoué ? Cette incertitude, cette fenêtre légèrement ouverte, promesse d’inattendu, c’est elle qui fait l’âme du biathlon. Une âme qui continue d’habiter, année après année, d’anonymes chalets du Südtirol. 

Photographies : DR ; Martin Schutt/dpa-Zentralbild/dpa-Bildfunk ; Felgenhauer/NordicFocus