Du Blot dans la cervelle (1/2)

Par le 4 juin, 2018

Quintuple championne de France de judo (3 titres) et de lutte (2 titres), Lætitia Blot a pratiqué le football australien à Darwin, a enfilé le costume de Winnie l’ourson à Disneyland et a remporté des tournois à l’autre bout du monde. Itinéraire d’une vie joyeuse, aventureuse et chaque jour un peu plus surprenante.

Dans la pièce de théâtre Le Cid, de Pierre Corneille, le personnage dénommé Rodrigue est chargé par son père de le venger d’un affront en tuant celui de sa bien-aimée, Chimène. Le dilemme s’avère particulièrement violent : soit il choisit de laver l’honneur de sa famille, auquel cas il sabote sa relation sentimentale ; soit il choisit de préserver l’amour de sa maîtresse, auquel cas il perd l’estime de son géniteur. « Réduit au triste choix, ou de trahir ma flamme, / Ou de vivre en infâme, / Des deux côtés mon mal est infini. / Ô Dieu ! l’étrange peine ! Faut-il laisser un affront impuni ? / Faut-il punir le père de Chimène ? » (acte 1, scène 6)

Dilemme. Le mot fait-il partie du vocabulaire de Lætitia Blot, cette jeune femme volubile de 34 ans à l’énergie communicative ? A-t-elle déjà eu à choisir entre le fromage et le dessert ? Entre Blur et Oasis ? Entre Ronaldo et Messi ? Manifestement pas. Le 12 novembre 2016, elle remportait le championnat de France de judo dans la catégorie -57kg. Moins de quatre mois plus tard, elle conquérait celui de lutte dans la catégorie -63kg. Personne n’avait réussi pareille performance. Et quiconque avait déjà songé à la réaliser s’était probablement heurté à des obstacles techniques et/ou physiques. De ceux-là, la Bretonne a fait fi en compensant par son incurable détermination.

Que ferait-elle à la place de Rodrigue ? Peut-être l’a-t-elle déjà imaginé au cours de ses nombreux voyages entre Paris, Bruxelles et Amsterdam, à bord des trains Thalys où elle exerce aujourd’hui le métier de contrôleuse. Elle y croise des touristes en robes à fleurs, des commerciales en tailleurs, des banquiers râleurs ; jamais de gens qui ne sont rien. Cela fait six ans qu’elle sillonne les gares, grâce à Pôle Emploi : «  Début 2012, ils m’informent que la SNCF organise des portes ouvertes. Un speed-dating de l’emploi. J’y vais avec mon CV et je postule pour la Suge [Surveillance générale], qui me refuse. Je suis tombée sur la mauvaise personne. Je sors de la salle. Et puis j’y retourne, pour me renseigner sur contrôleuse de train. Je discute avec un mec, ça se passe super bien, mon profil l’intéresse. Je suis rentrée comme ça. »

« Je me suis relevée chaque matin
alors que je me prenais des claques »

Comme ça ? Aussi simplement que de battre un enfant de trois ans au jeu de dames ? Ce serait nier la capacité de résilience de Lætitia. A la terrasse de ce bar du 14e arrondissement parisien où elle a commandé un jus d’oranges pressées, en cette après-midi venteuse de la mi-mai, pas une fois n’a été prononcé le mot échec. Elle a pourtant connu des défaites, et subi des déboires. Elle a souvent vacillé, mais n’est jamais tombée. Elle appelle ça des « cicatrices » : « J’ai vécu des expériences extraordinaires. Je me suis relevée chaque matin alors que je me prenais des claques, parce qu’il fallait que j’y retourne. Ça m’a endurci. »

Sa pratique sportive commence à l’âge de 5 ans, à Rennes. Le judo pour suivre son frère et ses cousins. « Ça fonctionne. » Elle rentre en sport-études à 15 ans, et part au pôle France de Brétigny-sur-Orge (91) trois ans plus tard. Puis, la galère. Jusqu’à 25 ans. Licenciée au club de Pontault-Combault (77) qui lui octroie un salaire « pas assez conséquent pour vivre », elle cumule le judo, ses études d’économie de la construction et son job alimentaire. « C’était vraiment très éparpillé. J’avais la chance d’avoir mes parents qui m’aidaient à survivre. »

Elle tente chaque année de percer dans un championnat de France 1ère division très costaud, et doit finir dans les six premières pour continuer d’y concourir, auquel cas elle descend en 2e division l’année suivante. Cette « épée de Damoclès » et son rythme de vie la fatiguent, mais l’espoir de faire son trou la maintient en activité. Bon an mal an.

Lætitia termine ses études et, lasse, décide de jouer sa carrière sportive sur le prochain championnat de France. Le 17 janvier 2009, au stade Pierre-de-Coubertin. La Fédération intègre toujours les trois meilleures en Equipe de France et leur permet de participer aux compétitions internationales. Son raisonnement tient du all-in au poker :« Si je fais au moins un podium, je continue ; si je me plante, je me casse en Australie. » Elle remporte son premier tour face à Elise Pineau, puis affronte Céline Condé en huitièmes de finale. Au cours du combat, une prise de son adversaire l’emmène hors du tatami, et elle chute lourdement sur le parquet. Bruit sourd. Silence général. Elle perd brièvement connaissance. On lui demande si elle sait où elle se trouve. « Non. »On lui demande si elle se souvient de son prénom. « Je ne sais plus. » Direction l’hôpital.

Une vingtaine d’années de pratique intensive achevées par un traumatisme crânien. Le sort est cruel, mais il facilite les décisions à prendre. Elle tient sa promesse. « Je pouvais avoir du boulot dans l’économie de la construction, mais je ne me voyais pas enfermée dans un bureau. Je voulais être hôtesse de l’air. Je me barre pour apprendre l’anglais, parce que j’étais vraiment une chèvre. Tu vois le sketch de Gad Elmaleh avec Brian et l’umbrella ? C’était moi. Horrible. » En quittant la France, elle abandonne son travail d’hôtesse d’accueil dans une salle de sport et le monde du judo.

Elle part initialement pour trois mois. Confrontée à la lenteur de son apprentissage linguistique, elle décide finalement de persévérer et déménage à Darwin, au nord de l’île. Elle a 26 ans, habite dans une université et vit de petits boulots. Son physique et sa carrure imposante attirent les regards. Un jour qu’elle improvise un football avec des copains sur la plage, une femme s’adresse à elle pour la recruter dans son équipe de football australien. « J’aime bien tenter l’aventure. Donc je joue, et ils voient que je m’arrache et que je me débrouille. Laetitia, c’était trop dur à prononcer, ils m’appelaient ‘Frenchy’. »

Dans son équipe, dix-sept Aborigènes et deux Australiennes. Elle ne comprend « rien »aux règles, mais sa rapidité et sa détermination plaident en sa faveur. « Ça m’est quand même arrivé d’avoir le ballon et de tirer dans le mauvais sens. ‘Not this way, Frenchy ! The other way !’ Oh merde… » Elle marque des points, gagne des matchs, s’amuse beaucoup. En novembre, elle doit rejoindre une amie au Guatemala pendant deux semaines, puis rentrer en France. Son club lui demande de revenir jouer la grande finale en février. Elle n’imagine pas faire l’aller-retour pour un match. Elle revient donc en Australie après son séjour en Amérique centrale. Elle retrouve un travail et un logement. « On perd finalement la grande finale, mais on a vécu des moments magnifiques. »

« Si j’avais pu prendre la nationalité australienne,
je l’aurais fait sans hésiter »

Pendant son année océanienne, Lætitia s’essaie même au rugby à sept. Un club cherche une fille pour combler un manque dans l’équipe. Ignorant les règles du sport, elle reste d’abord sur le banc. Puis, voyant la large défaite qui s’annonce, l’entraîneur la fait rentrer pour la deuxième mi-temps.« Je sors un match de fou ! Et même si on perd, ils hallucinent. Pourtant, j’étais pourrie avec le ballon en main, mais comme je traçais, c’était valorisant. » Elle bouche ainsi les trous de plusieurs équipes dans le besoin. « J’ai failli être recrutée par l’équipe de Singapour pour faire des matchs ! »

Retour en France. Case départ, « mais avec l’anglais en plus ». Et une riche expérience, humaine, professionnelle, sportive. «J’ai gagné pas mal d’argent, là-bas. Je crois d’ailleurs qu’il me reste 1500 dollars que je n’ai jamais réclamés. » A la terrasse du café, devant son jus d’oranges pressées, Lætitia dessine progressivement les contours d’une existence à l’audace contagieuse. Elle étale ses souvenirs sur la table, sans une once de mélancolie. Elle rit de certains, s’agace d’autres, et ne semble pas en regretter de quelconques. Elle avance. Elle n’a pas assez d’essence pour faire la route dans l’autre sens. Elle n’a peut-être pas toujours fait les bons choix, et alors ? Les histoires qu’elle a déjà vécues écarquilleront les yeux de ses futurs enfants.

Elle retrouve un travail de serveuse à Marne-la-Vallée. Ses collègues l’avertissent que Disneyland Paris cherche des intérimaires. Elle postule, est embauchée. Bilingue, elle accède plus facilement aux postes de standing. « J’ai pas mal fait les costumes des personnages : Winnie l’ourson, Tic et Tac, les souris de Cendrillon… Je me suis rendue compte de l’affection des enfants, j’ai adoré. » Parallèlement, elle monte son dossier pour passer le diplôme d’hôtesse de l’air. Mais la crise économique fait rage. Elle enrage. L’acquisition de son CFS (Certificat de Formation à la Sécurité) lui est inutile.

Lætitia n’a jamais oublié le judo. Elle a même pris quelques cours à l’autre bout du monde. « Si j’avais pu prendre la nationalité australienne pour faire les Jeux Olympiques, je l’aurais fait sans hésiter. Mais bon, à cette époque, je ne savais pas que j’allais devenir aussi forte… » A son retour, elle reprend donc pour le plaisir. Et se réengage dans le système : département, région, inter-régions. Elle se retrouve en première division en 2011, « sans trop m’investir », et décroche sa première médaille. Le bronze, en -63kg. « Des règles avaient changé, plein de choses étaient en ma faveur. »

(A suivre dans la deuxième partie.)

Illustration : Luisa Touya (visible ici)

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