Du Blot dans la cervelle (2/2)

Par le 6 juin, 2018

(Ceci est la suite du portrait consacré à la championne de France de judo et de lutte Lætitia Blot. Si vous n’êtes pas à jour, relisez la première partie.)

Elle rentre à la SNCF, prend le pli de son nouveau travail et se réinvestit pour de bon dans le judo. Son entraîneur de Pontault-Combault, Franck Bellard, souhaite qu’elle descende dans la catégorie des -57kg pour les championnats de France 2013. « De 18 à 25 ans, j’ai combattu en -57kg. De temps en temps, j’ai combattu en -63kg, parce que mon poids de forme, c’est plutôt 61-62kg. Physiquement, je suis très musculaire, et ça pèse ! Mais descendre en -57kg, c’est perdre 4kg, dont 3 d’eau. Je me saignais comme une dingue, j’étais méga-sèche, je devais être à 15% de masse grasse ! » Le 9 novembre, elle arrive sur le tatami « fraîche comme un gardon », et bat tout le monde, dont Morgane Brunet en finale. La voilà championne de France, à 30 ans. « Je pense qu’avec le recul, le fait d’avoir un boulot me rassurait. » Personne ne la connaît, ni se souvient d’elle. « Cette petite, elle ira loin », entend-on dans les tribunes.

Elle est engagée sur des tournois internationaux, et la Fédération fait une demande auprès de son employeur pour qu’elle intègre le dispositif Athlètes SNCF. Ses heures de travail désormais aménagées, elle peut donc, à compter de septembre 2014, se consacrer professionnellement à son sport. « Entre temps, il a fallu que je fasse tous mes régimes en m’entraînant et en bossant à 100%. J’en ai vraiment chié. Parfois, j’allais courir entre deux trains, on n’avait pas de douche donc je m’essuyais avec des lingettes, et je repartais travailler : ‘Bonjour, contrôle des billets’. »

Bien qu’elle commence à accumuler les résultats et les médailles à l’international – et à nouveau un championnat de France, en 2014 –, Lætitia se retrouve au cœur des manœuvres fédérales. Elles sont trois Françaises à concourir dans la catégorie -57kg : Hélène Receveaux, Automne Pavia et elle. « C’est un comité de sélection qui décide lesquelles des trois ils envoient sur les différents tournois. Tu as le président de la Fédération, Jean-Luc Rougé, et les entraîneurs, dont la cheffe Martine Dupont, qui décident de tout. Ce sont pour la plupart d’anciens entraîneurs de grands clubs, type Levallois. »

« Les filles se sont battues pour que j’aille aux Jeux Olympiques. Je les remercie »

Elle se retrouve ainsi plusieurs fois évincée alors que les résultats plaident en sa faveur, tandis que d’autres sont protégées. En 2015, elle contracte « une bactérie du Moyen-Âge » lors d’un tournoi en Ouzbékistan. Elle est hospitalisée pendant trois jours, « ils pensent que j’ai la méningite ». Quelques semaines plus tard, elle se rend aux championnats de France où elle parvient miraculeusement à se classer 2e. Le Tournoi de Paris peut la relancer pour la qualification pour les Jeux Olympiques. Mais elle n’est pas engagée ; la Fédération envoie une junior à sa place. « Sous prétexte que j’ai perdu la finale des France. J’étais en larmes. ‘Vous vous rendez compte ? Je suis usée, je sors d’hospitalisation, tout ça pour me mettre une junior ? Vous êtes horribles !’ Je devais encore être dans les 15 premières mondiales, alors que cette jeune était classée autour de la 90e place. Quand la Fédération veut te sortir du système, elle y arrive. »

Annabelle, Amandine, Hélène, Clarisse, Automne… Devant son verre de jus d’oranges pressées, Lætitia énumère les prénoms comme elle enfilerait des perles sur un collier d’amitié. Lorsqu’elle oublie l’identité d’un(e) camarade, elle s’interrompt immédiatement pour la retrouver, yeux fermés et main sur le front. Elle « les aime » toutesSi l’on excepte néanmoins les membres de sa hiérarchie sportive, contre qui elle semble nourrir une certaine animosité.

Elle ne voit pas les JO de Rio en tant qu’athlète, mais comme sparring-partner. « La Fédération ne voulait pas m’envoyer là-bas, mais les filles se sont battues pour que j’y aille. Je les remercie. J’ai entraîné Automne [Pavia] et Clarisse [Agbegnenou], et j’ai vécu les Jeux avec elle, d’une certaine manière. C’est mon lot de consolation. »

Elle continue sa carrière, malgré les désillusions. Pour s’amuser, et provoquer le système en place. Le 12 novembre 2016, elle devient championne de France pour la troisième fois en quatre ans. « Ça les fait chier ! Ils sont dégoûtés ! » Elle est, de fait, automatiquement qualifiée pour le Tournoi de Paris, mais n’est pas engagée sur le Tournoi de Tokyo qui suit. « Ils envoient Priscilla Gneto, qui vient de monter de catégorie et faire 3e au championnat de France. Il y avait d’autres filles plus légitimes de prendre cette place. Je me suis dit : ‘Ça va être comme en 2015, à gagner des compétitions et à ne pas aller aux tournois que je veux’. »

La SNCF supprime des postes, et Lætitia fait partie des prioritaires sur ses nouveaux choix. Elle demande Thalys, qui l’engage en lui imposant de s’asseoir sur le dispositif Athlètes SNCF. « C’est une opportunité que tu n’as qu’une fois dans ta vie. C’est mieux payé, et moins conflictuel. »

Elle arrête donc sa carrière de judo. « On a ouvert bien grand la porte pour que je m’en aille. » Mais pas le sport de compétition pour autant. Car, depuis juin 2014 et les bons conseils de son amie Sophie Dufour, elle a démarré la lutte. « J’ai fait trois entraînements pendant l’été, ils m’ont appris les bases, et j’ai fait le tournoi de Besançon dans la foulée où je me suis classée 3e. La lutte me permettait de progresser en judo. » Son entraîneur de l’USC Lutte de Créteil, Sébastien Chambinaud, la pousse à s’investir. « Jusqu’en 2016, je survolais la discipline. Je n’avais pas de contrainte de régime, je concourais dans la catégorie des -63kg. » C’est ainsi qu’elle remporte les championnats de France de lutte en 2017. « Deux médailles d’or dans deux disciplines olympiques. C’est assez atypique, et rigolo. Thalys ne voulait pas entendre parler de la convention, donc je bossais tout en m’entraînant. »

Son succès national entraîne deux réactions diamétralement opposées : certains y voient une bonne publicité pour une discipline médiatiquement discrète, « et c’est ce qui s’est passé ! J’ai eu un article dans L’Equipe qui faisait la moitié d’une page ! » ; d’autres voient ça d’un mauvais œil, considérant qu’une judokate qui gagne en lutte, « c’était presque les insulter. Ça voulait dire que les entraîneurs n’étaient pas compétents. »

Les championnats du monde ont lieu deux mois après ceux de France. Elle travaille à 100%, un jour à Amsterdam, le lendemain à Paris. Ses conditions d’entraînement sont trop aléatoires. « C’était l’été, je terminais mes journées crevée. J’en avais les larmes aux yeux. Et pourtant, je ne suis pas une chips ! » Elle est éliminée au premier tour.

Elle affronte en lutte les mêmes regards interrogateurs qu’en judo, pour des raisons bien différentes. « Les entraîneurs me détestaient parce que je ne convenais pas à leur système, parce que je n’entrais pas dans le moule. Lorsque j’allais en stage, c’étaient des entraîneurs de cadets qui venaient me donner des conseils. Et quand j’ai ouvert ma gueule pour leur dire que ça ne me convenait pas, ça ne leur a pas plu. »

« Sur ma première finale, il y a 6-6, et je ne sais pas si je gagne ou si je perds »

Stop. Après avoir relevé bon nombre de défis, Lætitia veut tout arrêter. Avoir des enfants et fonder une famille. « Et finalement, ça ne vient pas. Et puis je me sépare. Je fais quoi ? » Les championnats de France arrivent à grands pas, elle monte de catégorie et concourt en -68kg. « J’ai quatre entraînements dans les jambes, dont un où j’ai surtout discuté. Mais j’avais récupéré pas mal de bases, et j’y suis allée au mental. » Elle se retrouve en finale, contre une fille issue de sport-études et finaliste de tournois européens. « Je n’ai rien lâché, jusqu’à la dernière seconde. Et je gagne. Je pense qu’elle a mal joué. »

Les automatismes acquis en trente années de pratique de judo l’ont parfois handicapée lors de son passage en lutte. Et, comme au football australien, elle a connu quelques soucis au niveau des règles. « Sur ma première finale, il y a 6-6, et il y a un trait à côté de mon 6. Il reste une minute, et je ne sais pas si je gagne ou si je perds. Et je ne peux pas regarder mon entraîneur en lui demandant si je suis en train de gagner ou de perdre. Je continue, je prends des risques alors qu’il n’y avait pas besoin : j’étais en train de gagner ! Finalement, j’ai remporté le match avant la fin, donc je ne me suis plus posée la question du trait… »

Lætitia a momentanément placé son futur entre parenthèses. Elle se donne le temps de décider, mais refuse d’ores et déjà de se qualifier pour Tokyo 2020. « Je n’ai plus envie de refaire les mêmes sacrifices, d’aller m’entraîner sur mes congés. » Des gens l’ont contactée pour faire du MMA. Ça ne l’intéresse pas. « Je veux rester mignonne ! » Le rugby à sept la tente bien davantage. Elle envisage de passer son 3e niveau de plongée sous-marine, puis sa PAC (Progression Accompagnée en Chute) en parachute.

Quant au judo, elle n’a pas enfilé de kimono depuis octobre dernier. « Mais j’ai dit aux filles : ‘Promis, un jour, je reviendrai pour un entraînement vous casser la gueule !’ ». Avec l’insouciance et la fraîcheur d’un enfant de trois ans qui joue au jeu de dames.

Illustration : Marc Sullivan

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