Brigitte Benon, les choses de la vie

Par le 24 septembre, 2018

La première championne du monde d’épée de l’histoire enseigne l’escrime au club de Levallois. Brigitte Benon ne voit aucune raison de s’enorgueillir de ce titre acquis il y a tout juste 30 ans. Elle poursuit sa mission enseignante avec passion, modestie et franc-parler.

On la retrouve à l’entrée d’un gymnase quasi-anonyme de Levallois-Perret. Cheveux courts, t-shirt rose et baskets aux pieds, Brigitte Benon répond à une mère de famille qui s’enquiert de l’activité de son fils pendant les cours, puis plaisante avec des collégiens. C’est son quotidien depuis plus de 30 ans. Une enseignante comme il en existe des centaines de milliers en France. Mais elle est championne du monde et quadruple championne de France d’épée. Peu commun.

Pour atteindre son bureau, il faut passer par la salle d’entraînement, une vaste surface au sol dur que des miroirs apposés aux murs agrandissent artificiellement. Elle a sans doute gagné plusieurs des dizaines de trophées exposés là par le club, mais ne le souligne pas. « Je n’ai jamais aimé être en avant. Ce n’est pas mon rôle. Les gamins ne savent pas ce que j’ai fait. Je n’ai pas envie de leur montrer mon CV pour me crédibiliser. » Elle nous parle de Pierre Fulla, d’une époque où l’épée féminine n’était pas olympique et où l’escrime passait 30 secondes à Stade 2 (déjà).« Il me reste de la VHS que je n’ai jamais convertie. Le peu que j’ai regardé, c’est mort, il faudrait faire un nettoyage. Les souvenirs demeurent, mais on ne vit pas qu’avec ça, et heureusement. »

Lorsque l’on tape son nom dans la barre de recherche, Youtube nous suggère un reportage de France 3 Nouvelle-Aquitaine sur la police rurale, et Wikipédia nous renvoie sur une page très sommaire. Brigitte Benon subit le sort des ces personnalités sportives au palmarès admirable mais dont le désintérêt total pour la communication médiatique de leurs performances les ramène année après année à leur statut de simple citoyen. A dessein la concernant, puisqu’elle n’a jamais aimé l’éclat des feux de la rampe. Bien qu’ils aient jadis brillé pour elle.

« A moins d’être névrosé, pourquoi se faire autant de mal pour un sport qui ne rapporte rien ? »

C’était l’époque, pas si lointaine, où les championnats du monde d’escrime ne constituaient pas un modèle de parité. Si le fleuret féminin individuel fut intégré au programme de la septième édition, en 1929, l’épée et le sabre féminins durent attendre respectivement 1988 et 1998 pour avoir les faveurs de la Fédération internationale. Le poids des armes fit partie des justifications évoquées. Un argument ridicule qui poussa longtemps les jeunes pratiquantes à se tourner vers le fleuret, seule arme de compétition massive. Brigitte Benon incluse.

Sa toute première salle se situe à Deuil-la-Barre (Val d’Oise), où elle habite toujours. « J’ai commencé à 7 ans et demi avec maître Prommard. Il y avait 25 licenciés et on faisait un peu de cannes, de bâtons, de jonglages… Tout le monde pratiquait de tout. »Elle part à 18 ans pour rejoindre Saint-Gratien (Val d’Oise), le club de l’épéiste Philippe Boisse, champion olympique en individuel à Los Angeles (1984). « Le fleuret commençait à décliner pour moi. J’en avais assez. J’ai été prise sous l’aile d’un maître d’armes qui m’a fait découvrir l’épée. » Elle enchaîne : son premier championnat de France en 1986 – qu’elle remporte ; son premier critérium mondial en 1988 – qu’elle remporte ; son premier championnat du monde en 1989 – qu’elle termine très loin des places médaillées.

Elle n’a plus qu’un seul objectif en tête : les Jeux Olympiques. Ce doit être pour 1992, à Barcelone. Quelques mois avant, le CIO (Comité International Olympique) refuse l’intégration de l’épée féminine.« L’escrime commençait à être sur la sellette, on disait que ça ne rapportait pas assez d’argent. » Elle arrête la compétition. Deux ans plus tard, son arme est annoncée au programme des Jeux Olympiques de 1996, à Atlanta. Elle revient sur les lieux de l’escrime, et gagne les championnats de France en 1995 pour la quatrième fois. Les JO lui passent finalement sous l’épée. « Place aux jeunes », lui signifie le président de la Fédération âgé d’une cinquantaine d’années. « Après vous », rétorque-t-elle ironiquement. Brigitte Benon se retire.

Elle cesse le concours aux championnats (inter)nationaux, mais pas l’enseignement de l’escrime. Elle n’a même jamais arrêté de le faire parallèlement aux compétitions. La transmission a toujours fait partie de ses valeurs. « J’avais envie d’être professeur de sport, mais je savais que je n’avais pas les capacités intellectuelles pour décrocher le CAPES. » Elle devient maître d’armes à 19 ans, obtient un BEA promotion 82-83, puis un BE2 à l’INSEP promotion 85-86. « Mon unique diplôme. »

Brigitte Benon enseigne donc depuis 36 ans, dont 22 passés au Levallois sporting club escrime. Elle est passée par tous les âges, tous les sexes, toutes les époques, sans jamais s’en lasser. « Les deux publics qui m’intéressent le plus, ce sont les hauts niveaux et les tout petits. Les enfants découvrent, ils sont prêts à tout ; c’est de la matière friable, on est sur quelque chose de très jouissif. Ça me passionne. » Elle se déplace dans des écoles maternelles auprès des grandes sections et enseigne au club sur la tranche 5-13 ans.

« Les Américains parlaient français avec un accent toulousain, c’était à mourir de rire. »

Tout en se ravissant de se remettre en question – « sinon, c’est sclérosant, on ne pourrait pas perdurer » –, elle déplore que les « consommacteurs » d’il y a 20-30 ans aient laissé place à des consommateurs. Moins de parents investis, moins d’enfants intéressés par la compétition, moins d’attention.« Tout est ‘fast’. Si on ne va pas assez vite, si on ne fait pas assez de jeux, les gens s’en vont. Si on répète trop les bases, les déplacements, tout ce qui est un peu contraignant, les gens s’en vont. On est obligé de faire des raccourcis. C’est de l’élevage intensif. »

Les uns partent, elle reste. Sa passion demeure intacte, quoiqu’elle considère sa discipline toujours à « l’âge de pierre » : très peu d’argent, très peu de moyens de concilier études et haut niveau, très peu de reconnaissance. Ça ne l’étonne guère de voir des entraîneurs français s’exiler à l’étranger – Franck Boidin au Japon, Hugues Obry en Chine… « Il faut vivre avec son temps. Je ne suis pas magicienne. J’essaie de faire comprendre aux gens que s’ils veulent réussir, il faut s’engager. Et montrer plus de choses. »

Au milieu des années 80, une compétition remportée à Philadelphie (Etats-Unis) l’avaient imposé dans certains clubs d’escrime américains. Un maître d’armes toulousain partait à la retraite à Portland, elle s’était vu proposer de prendre sa suite pour 1500 dollars mensuels.« Les Américains parlaient français avec un accent toulousain, c’était à mourir de rire. Mais c’étaient les débuts de l’épée féminine, j’ai dit non. » A la même époque, les premiers entraîneurs expatriés découvraient les méthodes chinoises : huit à dix heures d’entraînement quotidien, avec pause déjeuner d’une heure dans le gymnase. « En France, on ne peut pas faire un truc pareil. A moins d’être névrosé, pourquoi se faire autant de mal pour un sport qui ne rapporte rien ? »

En 1988, sa victoire mondiale lui a permis de toucher 10000 francs. « Imposables. J’ai bien fait de les déclarer parce que d’autres ont été rattrapés après… » L’ironie au coin des lèvres.

Photographie : Droits réservés

Illustration : Luisa Touya

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