Caroline Chaverot, ultra-traileuse audacieuse (2)

Par le 21 mars, 2018

Caroline Chaverot ne pensait plus jamais faire de compétition (lire la première partie). Puis, elle a découvert l’ultra-trail. Elle a accumulé les premières places et est rapidement devenue l’une des références de sa discipline. Jusqu’à remporter l’une des courses les plus difficiles de l’année après s’être égarée pendant 1h30.

Portrait, deuxième partie.

A l’aube de la trentaine, que reste-t-il de nos rêves d’enfants ? De nos fantasmes d’adolescents ? La professeure d’histoire-géographie genevoise Caroline Chaverot a abandonné le kayak et n’envisage plus le sport que comme un plaisir, une récréation. Loin de toute compétition. Elle alterne les disciplines, VTT, ski de fond, mais n’a pas l’ambition de se mesurer à des concurrentes. Son aspiration première est d’avoir des enfants. Sa gynécologue la trouve trop maigre. Elle freine sa pratique de l’escalade, et tombe enceinte en 2007. Puis en 2008. Puis en 2010. Mais chassez le naturel… « Le sport me manquait. J’avais l’impression de trop me sédentariser. J’étais un peu frustrée. »

Pendant la grossesse de son troisième enfant, elle doit rester alitée plusieurs semaines. « La nuit, je rêvais que je partais courir et qu’on me retenait ». Un cauchemar… Elle envisage de reprendre le sport après son accouchement, mais le temps lui manque. « Il y a une belle forêt derrière la maison. Je me suis dit que je pourrais aller courir, c’est facile, c’est le meilleur ratio énergie dépensée/temps. Je n’ai pas de matériel à préparer, contrairement au VTT par exemple. J’essaie d’aller courir trois fois par semaine ; même si j’allaite, je peux partir une heure. C’est ce que j’ai fait. » Ses premières foulées datent de la fin janvier 2012.

Très vite, malgré les difficultés inhérentes à sa grossesse et à son manque d’entraînement, Caroline y prend goût. Un sentiment de liberté. Une sensation d’évasion. Elle s’inscrit à une course pour se donner un objectif : ce sera le Trail du Salève (Haute-Savoie), long de 38km. « C’était trop. En fait, le raisonnement un peu bête, c’était de me dire : ‘plus c’est long, moins les gens iront vite, et plus j’ai de chances d’être bien classée’. Je n’ai pas mesuré que courir autant dans la montagne quand on n’a jamais couru et qu’on a été longtemps alitée, c’est long. Mais bon, j’ai fini la course. » Elle met 4h34, et se classe 4e féminine (!) sur 24 concurrentes.

En 2012, elle est au départ de six courses, sur différents formats. « A chaque fois, c’était un peu compliqué parce que j’allaitais mon fils avant le départ, puis après l’arrivée. » Elle se blesse beaucoup : à la cuisse, au genou…  Mais son plaisir est intact. Lorsqu’elle reprend le travail en septembre, elle s’astreint à une discipline stricte. « Entre 12h et 14h, tous les jours si je peux. Je me suis entraîné tout l’hiver, à ma façon, sans entraîneur, en lisant beaucoup, en allant me documenter sur internet. En 2013, j’ai commencé à faire des bons résultats. Et voilà, c’était parti. »

« Au milieu de la nuit, à 4000m d’altitude,
pendant 1h30, avec le stress, je n’ai ni bu ni mangé. »

Tout semble si simple. Tellement si simple qu’un an et demi après son premier tour de forêt, Caroline remporte la CCC, la Courmayeur-Champex-Chamonix, 101km aux 6100m de dénivelé. Le fruit d’années d’efforts, à habituer son corps, ses muscles et sa tête, sur les pistes de ski, sur les chemins de VTT, sur les voies d’escalade. Elle sent à nouveau l’odeur de la compétition. « Je pense que j’ai ça au fond de moi. J’aime faire du sport, mais c’est vrai que c’est plus motivant si on a des objectifs. Même quand je grimpais, je visais la performance. Je voulais faire des voies toujours plus dures.»

Elle remporte au fil des années des courses toujours plus exigeantes, jusqu’à terminer première de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB) en 2016, 168km aux 10000m de dénivelé positif, puis de la Hardrock en 2017, 161km aux 10360m de dénivelé positif. Sur cette dernière, malgré une « forme exceptionnelle », un mauvais balisage lui fait perdre du temps, et beaucoup d’énergie.

Le départ a lieu le 14 juillet, dans le Colorado (à l’ouest des États-Unis). La course est très sauvage. « J’avais reconnu ce que j’avais pu du tracé, mais c’est compliqué parce que ça fait beaucoup de kilomètres en voiture. Il y avait donc un petit bout que je n’avais pas identifié. A 4000m d’altitude. » Sur la deuxième moitié du parcours, les participants ont droit à un pacer, un accompagnateur censé les orienter. Caroline a un homme à sa disposition, mais doute de ses compétences. « Il était venu m’aider à reconnaître le tracé avant la course, mais je voyais bien qu’il ne maîtrisait rien. Je lui ai mis la pression : ‘ne fais pas pacer pour moi si tu ne te sens pas capable de m’orienter’. Une fille s’est proposée, mais ils ont apparemment eu un conflit. Par gentillesse ou par faiblesse, j’ai quand même accepté qu’il m’accompagne. Je m’en veux parce que je savais qu’il était comme ça. Je n’ai pas eu la fermeté de lui dire, et on l’a payé tous les deux. »

A l’endroit où elle n’a pas reconnu le tracé, ils se perdent. Mauvais balisage. Ils ne sont pas d’accord sur la suite. Il veut continuer, elle veut rebrousser chemin. Le temps s’égrène. Ils persévèrent. En chemin, il tombe sur son coude et se fait une fracture. Ils se résolvent finalement à remonter les 500m qu’ils ont descendus. Elle chute sur sa côte et son genou, au même endroit que lui. « On est retombé sur la trace, et j’ai averti les secours. Au milieu de la nuit, à 4000m d’altitude, pendant 1h30, avec le stress, je n’ai ni bu ni mangé. Le temps de rejoindre le ravitaillement suivant, j’étais épuisée. Dans la montée suivante, je n’avançais plus. J’étais énervée émotionnellement. J’avais mal. Je suis retombée une deuxième fois, sur la même côte et le même genou. La côte était fissurée, et j’ai une cicatrice au genou qui ne partira plus. J’ai fini la course comme j’ai pu. » Elle termine première, à sa grande surprise, mais déçue. Et déprimée.

Pendant plusieurs semaines, elle a des difficultés à respirer, à tousser, à bouger. Elle reçoit en plus des lettres d’insultes de la compagne de son pacer, dans lesquelles elle met personnellement Caroline en cause pour les blessures de son compagnon. « C’est peut-être dans la mentalité américaine, mais je lisais quelqu’un qui ne connaissait pas le milieu du sport et de la montagne, et qui me disait que son compagnon aurait pu mourir à cause de moi. Elle amplifiait les choses. Je n’ai pas l’habitude qu’on me balance des accusations comme ça, c’était violent. J’étais sûre d’avoir agi comme il fallait. Ce choc émotionnel a été dur à digérer. »

Il lui reste six semaines avant l’UTMB, l’autre gros objectif de sa saison 2017. Mais la Hardrock lui a cassé les jambes, la tête, et toute chance de bien figurer dans le Mont-Blanc. Ses problèmes de thyroïde réapparaissent. Épuisée, elle prend tout de même le départ mais abandonne. « Quand j’ai commencé ma carrière, je ressentais de la tristesse et de la honte lorsque je renonçais à terminer une course. Aujourd’hui, j’essaie de me dégager de ça. Je ressens surtout de la déception. On voit les gens continuer, c’est dur à accepter. »

« On est dans l’instant présent. On ne sent plus
trop le corps. Il est anesthésié. On fait avec. »

Sa mésaventure dans le Colorado n’est pas exceptionnelle. Caroline s’est déjà égarée plusieurs fois sur un parcours. « La nuit, avec la musique dans les oreilles, je peux manquer de vigilance. Je suis d’un naturel assez distrait. Je peux être dans ma bulle. Sur les 80km du Mont-Blanc, j’avais fait trois fois le tour du même village. Il y avait un croisement, et un balisage de chaque côté. J’avais pris deux fois le mauvais. » Rien de comparable à Hardrock, cependant, sur laquelle elle ne courait pas avec ses écouteurs. « La musique, ça m’évite de m’écouter respirer. Et c’est un plaisir. Mais au bout de 20h de course, j’en ai un peu marre, donc je coupe. » L’éclectisme est requis : de Gaëtan Roussel à Booba, en passant par des artistes anglo-saxons. « Je n’aime pas les musiques trop douces, trop sirupeuses. Il faut que ce soit dynamique. »

20h de course, une durée assez habituelle pour les ultra-traileurs. Qui ne se gère pas de la même façon selon les formats. « Dans notre discipline, il y a une dissociation du temps. Au début, chaque heure compte. Et puis vers 14h-15h de course, je ne regarde plus tellement la montre, le temps s’écoule naturellement, et ça pourrait continuer très longtemps comme ça… Parce qu’on est dans l’instant présent. On pense juste à finir et on ne sent plus trop le corps. Il est anesthésié. On fait avec. » Sur le parcours, Caroline souffre. Elle pousse son corps à bout, mais tente de ne pas y penser. « Sinon, on se rend compte qu’on a mal au ventre, qu’on a des irritations, qu’on a mal sous les pieds, que les muscles ne répondent plus… Mais je considère qu’il y a du plaisir dans la souffrance. »

Aujourd’hui, elle ne fait plus de kayak. « Ça perd de l’intérêt dès lors qu’on ne fait plus de compétition. » Elle pense juste à retrouver une ligne de départ, un jour. Elle a tout récemment fait des examens approfondis auprès de médecins, qui n’ont rien trouvé d’alarmant. Mais elle se sent toujours fatiguée. Ils lui ont évoqué un surentraînement, ce dont elle doute. Alors elle se repose, par défaut. Elle prend son temps. « Je commence à devenir philosophe et résignée. C’est comme ça. J’aimerais revenir au haut niveau, mais si je ne peux pas, il faudra l’accepter. J’ai une famille, j’habite près des montagnes, je pourrai toujours faire du sport, je ne suis pas la plus malheureuse du monde. »

Photos issues de son compte Instagram.

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