Caroline Chaverot, ultra-traileuse fonceuse (1)

Par le 19 mars, 2018

Professeure d’histoire-géographie à Genève et mère de trois enfants, la franco-suisse Caroline Chaverot s’est mise à l’ultra-trail en 2012, à 36 ans. Et n’a pas attendu la quarantaine pour devenir l’une des références de son sport. Mais sa santé pourrait l’empêcher de continuer…

Portrait, première partie.

« Les compétitions, c’est gagner. Emerger du dernier tournant et entrevoir le ruban droit devant soi. Se retourner pour la dernière fois et vérifier que personne ne va me gâcher ce moment-là. Regarder devant, fermer les yeux et accélérer pour mieux sentir comment le public me pousse en avant vers la victoire. Oublier la douleur, mon corps, n’avoir conscience que de mon esprit, qui vibre avec les émotions des dernières secondes avant de sentir mon ventre, en sueur, pousser puis tirer le ruban de la ligne d’arrivée. » Les mots sont de l’ultra-traileur Kilian Jornet*, et résonnent très bien aux oreilles de sa consœur Caroline Chaverot, championne du monde de trail en 2016 et une des reines de la discipline actuelle. Bien que la compétition, elle doit momentanément la mettre entre parenthèses.

Le 23 février dernier à 23h heure locale, Caroline prend le départ de la Transgrancanaria (Espagne), une course de 125km aux 7500m de dénivelé positif qu’elle a déjà remportée en 2016. « Au fond de moi-même, je n’étais pas très optimiste. Mais j’avais le billet d’avion, je m’étais raisonnablement entraînée et beaucoup reposée ; je comptais là-dessus pour que ça marche quand même. Je n’avais aucune douleur musculaire, je me suis dit que ça pouvait passer. Je n’ai pas mesuré à quel point j’étais fatiguée, il faut une course pour s’en rendre compte. » Elle hésite à s’arrêter au bout de quatre heures, mais a peur de le regretter. Elle continue.

Peine perdue. « Ca allait de moins en moins bien. Comme si tous les voyants s’éteignaient les uns après les autres. » Elle met le clignotant après 62,5km, alors qu’elle occupe le top 10. « J’étais à 50% de mes capacités. J’étais derrière des filles qu’habituellement, je ne vois même pas. Ce qui était le plus frustrant, ce n’est pas la comparaison avec les autres, mais avec moi-même. J’arrive normalement à relancer dans les pentes. Même en descente, je courais plus lentement. Rien n’allait. C’est comme si on m’avait rajouté 20kg sur le dos. »

« J’aimerais retrouver la forme. J’espère qu’on trouvera
des réponses. J’ai un peu un sentiment d’injustice. »

Un mois auparavant, Caroline n’avait déjà pas la grande forme pour sa première course de l’année. A Cadolive (Bouches-du-Rhône), pour le trail de la Galinette (46km et 2200m de dénivelé positif), elle terminait 2e féminine à deux minutes de Maryline Nakache. « Ça n’allait déjà pas. Mais ça ne m’étonnait pas trop : j’avais fait beaucoup de ski de fond, plusieurs semaines à 16h-17h d’entraînement. En plus, j’avais attrapé un petit virus. Il me restait quatre semaines avant la Transgrancanaria. J’avais réduit les efforts, je ne m’entraînais plus qu’un jour sur deux. J’ai de bonnes facultés de récupération, normalement. Je n’en ai presque pas fait assez pour préparer un ultra. »

Le nœud du problème, ce sont ses fréquences cardiaques très élevées au repos. Elle est fatiguée au lever, connaît parfois des étourdissements et a de la peine à enchaîner des gros blocs d’entraînement. L’an passé, une gêne au niveau de la thyroïde l’avait éloignée des parcours pendant quelque temps. Elle avait tiré sur la corde, voulu trop en faire. Le souci avait été réglé dans la douleur, et elle s’était résolue cet automne à lever un peu le pied et à écouter son corps. En vain. « Là, j’aimerais avoir des réponses. J’aimerais retrouver la forme. Je me dis aussi qu’il peut y avoir une fatigue profonde, et que le peu que j’ai fait, ça soit déjà trop. Je ne l’exclus pas. J’espère qu’on trouvera des réponses. J’ai un peu un sentiment d’injustice, quand je vois ce que d’autres font, et ce que moi j’ai fait… »

Elle en a pourtant fait, des choses. Elle en a pourtant acquis, des victoires. Elle en a pourtant battu, des records. Mais Caroline est assoiffée de courses. Ne se satisferait-elle pas de son palmarès en l’état ? Deux mains ne suffisent pas à compter ses succès : deux Lavaredo (120km, Italie), une Transgrancanaria (125km, Espagne), un championnat du monde (85km, Portugal), un Ultra-Trail du Mont-Blanc (aussi appelé UTMB, 168km, France-Italie-Suisse), une Hardrock (161km, États-Unis), un Eiger Ultra Trail (101km, Suisse), etc.

Cette franco-suisse de 41 ans, professeure d’histoire-géographie au Collège Calvin à Genève et domiciliée en Haute-Savoie, travaille désormais à temps partiel. Elle n’envisage pas de se consacrer complètement au trail. Trop risqué. « Si la santé s’arrête, on est complètement dépendant des sponsors. Les gens qui ne vivent que du trail ont un ou une conjointe qui peut prendre le relais. Mon mari a arrêté de travailler pour rénover la maison et s’occuper de nos trois enfants, donc si je m’arrête, on n’a plus aucun revenu stable. J’adorerais ne faire que du trail, mais je n’ai pas envie de m’y risquer. »

Caroline vit ses projets à 100% ou ne les vit pas. Elle cultive un esprit de performance aigu. « Là, je fais pas mal de ski de fond, j’adore ça, je ne ferai jamais de haut niveau, mais j’essaie de m’améliorer physiquement, techniquement… Pour moi, le sport est intéressant s’il y a une progression. J’ai du mal à faire une activité juste comme ça. C’est pareil dans mon travail : j’essaie de varier les cours. D’innover. De trouver des nouvelles accroches. De tuer l’ennui. J’ai un côté perfectionniste un peu marqué, mais c’est ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. » La compétition n’a pourtant pas toujours été son amie…

Elle commence le kayak vers 12 ans, puis s’y investit franchement à partir de 15 ans. Née en Suisse, elle s’entraîne au pôle France de Besançon. La possibilité d’une qualification pour les Jeux Olympiques 1996 s’ouvre à elle. « Il y avait moins de densité en Suisse, et pour se qualifier, on devait se classer dans le premier tiers sur deux étapes de Coupe du monde. Pour mon niveau, c’était difficile. J’avais quand même réussi à le faire sur une course. La suivante était à Bourg-Saint-Maurice. » Après la première manche savoyarde, elle est classée 4e, soit un petit exploit. Elle doit confirmer dans la deuxième pour se qualifier à Atlanta. « J’ai fait une manche merveilleuse, sauf que j’ai fait une béquille, j’ai trébuché sur ma pagaie, je me suis retournée, et j’ai loupé la dernière porte. J’ai eu un doute, il faut passer la tête et les épaules, j’avais encore l’espoir juste avant de tomber… Mais non, j’ai bien pris la pénalité. » Le rêve olympique se noie.

« Je suis davantage sur l’endurance, alors que le kayak est un sport très explosif. Je n’étais pas faite pour ça. »

Caroline continue quand même le kayak. « Je me suis aperçu que j’avais une bonne compréhension des mouvements d’eau. Mais comme dans beaucoup de sports, la technique ne suffit pas, il faut aussi un physique. » Ses conditions d’entraînement ne lui permettent pas d’envisager mieux. « On s’en rend moins compte quand on est jeune et qu’on a le nez dedans, mais j’ai su plus tard que ce n’était pas ma filière. Je suis davantage sur l’endurance, alors que le kayak est un sport très explosif. Je n’étais pas faite pour ça physiquement. D’un coup, j’en ai pris conscience. Ça a été un peu long, mais je dirais que l’échec aux JO, ajouté à divers échecs les années suivantes, m’a fait arrêter sans regret, sans amertume. »

Elle a alors une vingtaine d’années, des projets familiaux et des envies sportives. Elle part faire le tour d’Irlande à vélo, toute seule. Elle se passionne pour l’escalade, discipline dans laquelle elle progresse très rapidement. Elle fait de l’alpinisme, du VTT, du ski de randonnée, du ski de fond. Elle s’essaie à la course à pied mais « n’aime pas trop ça ». Tout cela pour le plaisir, avant tout. « Quand j’ai arrêté le kayak, j’étais contente. J’estimais que, si on n’était pas bon en junior, voire en cadet, le haut niveau n’était pas envisageable. Je ne m’étais jamais imaginée refaire de la compétition. »

(A suivre dans la deuxième partie)

Photos issues de son compte Instagram.

*Courir ou mourir, Outdoor éditions

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