Catherine Destivelle (1) : « Je préfère mourir dans mon lit »

Par le 26 mars, 2018

Escaladeuse et alpiniste de renom dans les années 80 et 90, auteure d’ascensions remarquées et d’ouverture de nombreuses voies dans les Alpes (entre autres), Catherine Destivelle gère désormais une petite maison d’édition nommée Les éditions du Mont-Blanc, spécialisée dans la littérature de montagne. Première partie d’une interview en toute franchise, réalisée près de Chamonix (Haute-Savoie), où a été évoquée le récent sauvetage d’Élisabeth Revol.

J’aimerais commencer par vous lire un extrait du journal La Croix, qui faisait votre portrait en 2013 et qui se terminait par vos mots : « Je pars souvent en course mais plus dans un esprit de compétition. Là, je reviens d’Espagne où j’ai fait de beaux sommets en Aragon. Mais je n’en parle plus. Je pense que j’ai déjà tout dit ». Vous avez vraiment tout dit ?

Non, on n’a jamais tout dit. Mais quand je vais en Espagne, je suis en vacances, donc je n’ai pas envie d’en parler. (rires) C’est un métier de communiquer sur ce qu’on fait. Et actuellement, je préfère communiquer sur mes bouquins que sur mes ascensions. Avec les Éditions du Mont-Blanc, on publie des gens qui ont écrit sur leurs aventures et qui ont une autre façon de voir les choses et de les exprimer. C’est ce qui me plaît le plus, en ce moment. Certains nous transmettent de la peur, certains, de la passion, certains, de l’envie. J’ai envie de raconter autre chose.

Vous faites de la traduction d’auteurs étrangers ?

Oui. En France, très peu d’éditeurs en font parce que ça coûte cher. Moi, je le fais parce que ça vaut le coup, même si c’est financièrement difficile. C’est rare que je parvienne à l’équilibre. J’ai sorti un livre qui s’appelle Cerro Torre, il est très épais, il m’a coûté très cher, et je sais que je vais perdre de l’argent dessus. La littérature se vend peu en France. Et encore, je ne me plains pas : j’arrive régulièrement à vendre entre 2000 et 3000 exemplaires. Mais ce n’est plus la belle époque où un livre pouvait se vendre à 7000 exemplaires. Il y a 20 ou 30 ans, 7000, c’était un petit tirage. Aujourd’hui, c’est un best-seller.

Pourquoi, selon vous ?

Les gens étaient moins sollicités. C’est différent aujourd’hui. Je ne dis pas que c’était mieux, je dis juste que pour mes livres, c’est moins bien. (rires) Moi, j’ai envie de bien faire les choses, pour que notre milieu s’y retrouve.

Il y a aussi le fait que la montagne a vécu son heure de gloire dans les années 80-90, et qu’on en parle moins aujourd’hui.

C’est difficile de communiquer sur la montagne. Il n’y a plus beaucoup d’alpinistes connus en France. A part moi et Élisabeth Revol, malheureusement pas dans le bon sens, ils sont tous morts : Jean-Christophe Lafaille, Patrick Berhault, Patrick Edlinger, René Desmaison… Et puis les médias ne comprennent pas ce qu’il se passe. Il y a pourtant des jeunes très forts : Hélias Millerioux et ses copains ont récemment gravi la face sud du Nuptse, c’est exceptionnel et personne n’en a parlé. C’est dommage. Ils essaient d’en faire un documentaire, d’ailleurs, puisqu’ils se sont filmés durant leur ascension. C’est compliqué d’expliquer que cette face, c’est un style alpin, c’est une grande paroi, c’est dans un pays lointain, et c’était vachement dur techniquement. Et une fois qu’on a dit ça ? Toutes les montagnes sont dures… Avant, c’était la conquête des parois et des sommets ; maintenant, les gens comprennent moins. Dans la même paroi, il y a déjà dix voies. Tout à coup, un alpiniste va faire une voie différente. Et alors ? On en a déjà parlé de cette montagne, non ? (rires) Les gens qui ne connaissent pas bien le milieu n’imaginent pas que sur une montagne, il y a plusieurs faces. Les Grandes Jorasses, on en a beaucoup parlé avec Desmaison, maintenant c’est fini… C’était les années 70.

Aujourd’hui, pour être vu et médiatisé, il faut forcément monter au-delà de 8000m, non ?

Non. On peut faire des choses dans les Alpes. Mais il faut savoir le dire, l’exprimer, le montrer, et ce n’est pas facile. Un jeune qui fait un truc génial, on ne parlera pas de lui parce que c’est un illustre inconnu sur une montagne dont tout le monde se fout… Élisabeth Revol avait fait pas mal de trucs avant le Nanga Parbat, on n’en a jamais parlé. Et puis il y a des milliers de personnes qui montent l’Everest aujourd’hui, ça n’a plus rien à voir.

« Le jour où des gens vont ouvrir des nouvelles voies dans l’Everest, sans oxygène, ça va nous interpeller. »

Est-ce qu’il reste beaucoup de voies à ouvrir ?

Plein ! Dans le monde entier, en plus, c’est génial ! En Inde, au Pakistan, en Chine, au Népal, au Tibet… Ce ne sont pas les plus hauts, puisqu’ils ont été faits, mais ils font quand même 7000m. Des sommets qui n’ont jamais été gravis, ça existe. Mais bon, ce sont des noms imprononçables, et les gens ne savent pas où c’est. Les Anglais sont bien suivis médiatiquement : Mick Fowler, Victor Saunders, Paul Ramsden… C’est comme si je continuais à aller dans l’Himalaya, je serais suivie parce que je suis connue. Le problème, c’est qu’on n’a personne aujourd’hui qui communique en France. Les jeunes essaient, mais ils n’y arrivent pas.

Qu’est-ce qu’il faudrait faire ?

Je ne sais pas. Il faudrait que je me mouille un peu et que je les aide. Peut-être que les médias vont se secouer avec ce sauvetage d’Élisabeth. La preuve [elle me désigne]. Mais bon, c’est moi qu’on vient interviewer, ce n’est pas quelqu’un de moins connu. Dommage.

De la même façon, on n’a pas beaucoup parlé de Kilian Jornet, qui a monté l’Everest deux fois en une semaine l’année dernière.

C’est vrai, et je trouve ça dommage. Jornet a l’air d’agacer. Peut-être qu’il y a aussi des négociations qu’on ignore. Son agent a peut-être vendu une exclusivité, donc le sujet est sorti, mais pas partout. Il faut faire attention à ce genre de choses. Ils ont besoin de vivre, donc ils négocient financièrement.

Aujourd’hui, il semble que la période actuelle soit au toujours plus loin, toujours plus vite, toujours plus fort, non ?

Non, toujours plus différemment. Ça a toujours été comme ça. En ce moment, avec Kilian Jornet, c’est plus vite, mais ce qui nous intéresse en alpinisme, c’est de faire des choses qui n’ont jamais été faites. Le jour où des gens vont ouvrir des nouvelles voies dans l’Everest, sans oxygène, ça va nous interpeller. Ce qu’a fait Jornet, c’est énorme, mais si la montagne n’était pas équipée comme elle l’est, ç’aurait été différent. Il y a 40 ans, il n’aurait pas pu faire ça. Le fait qu’il y ait du monde un peu partout, des cordes fixes… Même s’il dit qu’il ne les a pas touchées, elles y sont, c’est une sécurité psychologique, et il le sait. Cela dit, il n’y a pas de jugement de valeur. Ce qu’il a fait est épuisant. Je suis allée plusieurs fois en haute altitude, et j’en suis toujours revenue un peu flapie. Je ne m’entrainais pas, mais je tenais quand même la route. Quand on rentre, on n’est pas bien pendant quelques jours. On ne se revoit pas faire la même performance dans la foulée.

Vous êtes déjà allée au-delà de 8000m, mais vous n’aimiez pas ça.

Oui, je me sens un peu vulnérable. Je suis assez forte en altitude, mais je me dis que s’il y a un problème, on n’est pas bien. Du coup, c’est un peu flippant.

Ce qu’a fait Élisabeth Revol, ça ne vous dirait pas ?

Oh non, ça me fait chier. J’aime bien la technicité. Je suis meilleure quand il faut grimper. Je n’ai pas sa condition. Quand il faut marcher, je pense trop à l’effort et je n’ai plus envie. Ça ne m’amuse pas, ça me fatigue et je souffre. Donc ce que fait Élisabeth, j’admire, mais je ne le ferais pas. (silence) D’ailleurs, on en a parlé un peu hier soir.

Vous l’avez vue ? Elle va bien ?

Oui, ça va. Elle a reçu des lettres de soutien, et quelques-unes injurieuses. Forcément, sur les 100 positives et les 2 négatives, on retient les deux méchantes… Moi-même, j’ai reçu des messages de la part de gens qui pensaient que j’étais Élisabeth. Des cons qui commençaient à m’insulter sur mon site. C’est très étonnant. En tout cas, ça ne lui fait pas du bien. Il va falloir qu’elle surmonte ça.

Pour repartir du bon pied.

Non, je lui ai dit d’y aller mollo et de faire un bébé. (rires) Quand des gens ont vécu un truc comme ça, ils y passent la fois suivante.

« Élisabeth n’a rien à regretter, elle n’avait pas
le choix, il fallait qu’elle sauve sa peau ! »

Vous pensez qu’il y a des signes ?

Je pense que c’est l’envie d’en découdre encore plus. Ils y retournent parce qu’ils ont quelque chose à prouver. Ils refusent l’échec, quelque part. Il faut faire attention. Ça dépend où on met le curseur. Il y en a qui sont prêts à tout lâcher pour exprimer leur volonté d’arriver au sommet de quelque chose.

Vous avez toujours été très sécuritaire dans vos expéditions. Est-ce que vous comprenez celles et ceux qui flirtent avec la mort ?  

Non, je ne comprends pas. Certains sont prêts à tout pour réussir, quitte à perdre la vie. On a l’impression que ça disjoncte. Le manque d’oxygène porte sur le ciboulot. Là-haut, ils perdent leur conscience. Là-haut, ils oublient la vie. C’est facile d’oublier. On est loin de tout. Moi, je l’ai vécu. Quand on se retrouve à une semaine de marche de toute âme qui vive, c’est quoi la vie ? On n’a aucune référence. Et puis on peut être stimulé par l’autre, par notre environnement, par la météo… C’est subtil.

Ils se disent peut-être que c’est une belle mort de mourir en montagne ?

Ça m’étonnerait. Ça dépend des alpinistes, mais quand on dit : « il est mort là où il voulait être », c’est un faux truc. Je préfère mourir dans mon lit. L’alpiniste joue, mais il veut rentrer. Il y a des gens un peu suicidaires qui prennent tout le temps des risques, mais ce n’est pas propre à l’alpinisme : un motard qui conduit comme une savate va y passer un jour ou l’autre. Chacun a ses failles. Parfois, on ne les connaît pas.

Est-ce que Tomek Mackiewicz, le compagnon d’expédition d’Élisabeth Revol, en était là ?

Oui. Il ne s’est pas rendu compte qu’il était mal avant d’arriver au sommet, et elle l’a payé cher. C’est ce qu’elle a raconté : elle l’a aidé à descendre du sommet, elle en a bavé. Et elle lui en voulait. A un moment, Tomek a exprimé le souhait d’être au soleil, alors elle l’a hissé hors de la crevasse où elle l’avait placé pour le protéger du vent, mais il ne pouvait pas bouger. Il était dans un état lamentable ! Elle avait pitié de lui. Heureusement que le routeur lui a dit de descendre. Maintenant, elle s’en veut, mais elle n’a rien à regretter, elle n’avait pas le choix, il fallait qu’elle sauve sa peau ! Elle m’expliquait comment elle l’avait vu : il était tout gelé. Tout gelé ! C’était impossible qu’il survive.

Illustration : Luisa Touya (dont les dessins sont visibles ici)

Le site des Éditions du Mont-Blanc : https://www.leseditionsdumontblanc.com/

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