Catherine Destivelle (2) : « Quand on grimpe, on ne pense à rien »

Par le 28 mars, 2018

Catherine Destivelle, alpiniste, escaladeuse, et désormais éditrice, nous racontait dans la première partie de notre interview à quel point la génération montante de sa discipline sportive ne parvenait pas à communiquer. Dans cette deuxième partie, il est question du vide, de la mer, de cinéma et de modèles féminins.

Qu’est-ce qui vous séduit le plus dans la littérature de montagne ?

Les récits. C’est la majorité de mon répertoire. J’ai quelques romans policiers, qui racontent le milieu. La série s’appelle Mont-Blanc Noir. On apprend beaucoup de choses sur le Népal, le Tibet… J’ai aussi des beaux livres, qui sont un peu la montagne culture. J’ai récemment édité un livre sur Fontainebleau, parce que c’est le lieu où les plus grands se sont formés entre 1919 et 1950. Les grimpeurs qui s’entrainaient là-bas le dimanche étaient pratiquement les meilleurs alpinistes de Chamonix. Ils s’entrainaient tout le temps sur le rocher. C’est pour cette raison qu’il y a beaucoup de Parisiens qui pratiquent ce sport. Cette chose-là n’est pas vraiment sue. Ils ont été les premiers grands alpinistes sans guide. Les Français ont d’abord beaucoup suivi les Anglais, puis ils ont innové, grâce à Fontainebleau. Qui a inventé le chausson d’escalade. Ça a aussi été un lieu d’invention au niveau de la gestuelle, ou encore des Crashpads, ces gros matelas qu’on met au pied des rochers pour ne pas se faire mal. Moi, quand j’ai démarré, on avait un vague paillasson. Si on tombait de là-haut, il fallait être souple…

Qu’est-ce que les Anglais avaient de plus que les Français ?

Ce sont les pionniers. Ce sont eux qui ont exploré les Alpes en premier. Ils ont inventé l’escalade comme activité sportive. Ils allaient grimper sur leurs « petits » rochers en Angleterre, juste pour le sport. Les Français qui habitaient ici allaient chasser, mais ils n’y allaient pas pour le plaisir. Quand ils sont venus, les Anglais ont tout de suite eu envie d’explorer les sommets. Ils ont été les pionniers des ascensions dans le monde.

Ils vous ont inspiré ?

Ils m’inspirent toujours. Chez eux, il n’y a pas de pitons à expansion dans leurs falaises. Vous savez ce que c’est : on creuse un trou avec une perceuse, on met une cheville, on met un boulon avec une plaquette et on s’assure dessus. C’est facile à faire. Chez eux, c’est interdit. On est donc obligé de s’assurer avec des coinceurs ou des friends, des équipements amovibles : ça veut dire qu’on les met et qu’on les retire au fur et à mesure. C’est un autre sport. Même sur une paroi qui fait cinq mètres, c’est l’aventure. (rires) J’adore aller là-bas. Peak District, Lake District, les bords de mer avec les falaises, dans le Ben Nevis en Écosse… C’est un terrain de jeu fabuleux. En plus, comme il n’y a pas de traces, on a l’impression d’être les premiers. C’est complètement pur.

« En escalade, on fait partie de
l’élément et on joue avec »

En 1985, vous signez le manifeste des 19, qui rejette le principe de compétition dans l’escalade : « Certains sports comme le football ou le tennis n’existent qu’à travers la compétition, qui est leur seule raison d’être. Mais l’essence de l’escalade est autre. Sa finalité est et doit rester une recherche de la difficulté technique et la recherche d’un objectif chaque fois plus ambitieux. Cela induit une contradiction avec la compétition. » Quel regard vous portez sur ça aujourd’hui ?

Les compétitions n’existaient pas encore, et je pense que tous ceux qui ont signé étaient des gens très forts qui n’avaient pas envie de se mesurer aux autres. (rires) Moi, quand on m’a demandé, j’étais kinésithérapeute, j’avais arrêté de grimper. Du coup, sans réfléchir, j’ai vu le papier passer, je ne l’ai même pas lu, j’ai signé. Mais après, on y a tous été, aux compétitions… C’était aller contre un mouvement en marche. En 2020, l’escalade est au programme des Jeux Olympiques.

Vous l’avez relu depuis ?

Oh non, j’ai autre chose à faire. Et puis ça n’a pas beaucoup d’importance. C’était un peu une guerre d’égos. On voulait garder une activité libre de tout. Mais c’est encore possible ! On n’est pas obligé de faire de la compétition pour faire de l’escalade.

Lorsque vous grimpez, est-ce que vous regardez le vide ?

Non, ce n’est pas le sujet. Quand je suis en solo, j’évite de le regarder, mais quand je suis en cordée, on grimpe…

Il ne vous fait pas peur ?

Parfois, il est impressionnant, mais il faut savoir se raisonner : est-ce que c’est juste dangereux ou juste impressionnant ? Si c’est juste impressionnant et qu’on a le droit de tomber, il faut se ressaisir un peu. Si c’est dangereux, il faut se concentrer. (rires) L’escalade peut très bien être pratiqué en toute sécurité, si on fait vraiment attention à mettre toutes les protections.

Vous ne vous êtes jamais mise en danger ?

Non, j’estime que non. On est focalisé sur tout ce qui nous entoure, et ça fait partie du jeu. Si on a un doute, on s’arrête avant. C’est un jeu. Finalement, il y a peu d’accidents en escalade : ce sont des erreurs, des mauvaises manipulations de corde, une mauvaise utilisation du matériel…

Vous, la montagnarde, vous aimez la mer ?

Oui, j’adore. J’aime être au bord d’une plage, parce qu’il y a de l’horizon. Mais je ne suis pas une aquatique. Ça me fait un peu peur.

Pour moi, il y a une chose qui relie la navigation et l’alpinisme, c’est le sentiment de solitude. Vous ne trouvez pas ?

Je ne pense pas. A mon sens, ce qui nous relie, c’est davantage le jeu avec les éléments, avec la nature. On n’a pas l’impression d’être seul, en escalade. On joue avec la structure. C’est un grand mot de dire qu’on est « habité », mais on fait partie de l’élément et on joue avec.

Vous êtes déjà partie au large en bateau ?

Oui, une fois. J’ai un peu la trouille. Que ce soit sur la mer ou en montagne, on n’est pas grand-chose. On est obligé d’être humble. Tous.

Vous voyagez beaucoup ?

Oui. Là, je reviens d’Inde. Je vis de mes conférences, 3-4 fois par mois en moyenne. Auprès d’entreprises, parfois de clubs de montagne.

Quel est votre rapport au silence ? Quand vous revenez ici et que vous allez grimper, vous devez sentir cette différence.

N’importe qui vivant en montagne ou dans un endroit calme a du mal avec Paris et les grandes villes en général. Je pense que c’est un problème sonore. On n’a pas l’habitude, on dort moins bien, on a l’impression d’être oppressé… Même la nuit, on entend du bruit. C’est fatigant.

Mais le silence peut aussi oppresser.

Oui, peut-être. Certains Parisiens ne peuvent pas aller à la campagne. J’ai des copains comme ça. Ce qui est important, c’est de le savoir. J’ai conscience du luxe dans lequel je vis. J’ai de la bonne eau au robinet. C’est un luxe ! On remplit les biberons avec cette eau-là. Il y a très peu de régions françaises dans ce cas.

« L’Antarctique, c’est technique : il y a du rocher,
de la glace, de la neige, et il fait jour tout le temps »

Le silence ne vous oppresse pas, vous ?

Ah non, j’aime bien. C’est mon univers. Ce qui m’oppresse, c’est plus le bruit. La montagne n’est pas silencieuse, comme la mer n’est pas silencieuse. Ici, c’est du vent, des crevasses, des pierres qui tombent, il y a toujours un peu de bruit. J’ai connu le vrai silence en Antarctique. Quand il n’y a pas de vent, il n’y a rien qui bouge. On se croirait sur la lune. On entend presque les vaisseaux de sa propre tête qui fonctionnent, c’est étonnant.

Vous y avez passé quelques jours ?

Une semaine. J’y allais parce que je trouvais intéressant d’explorer ces montagnes qui n’ont jamais été gravies, et pour cause puisque c’est super loin… C’est technique : il y a du rocher, de la glace, de la neige, et il fait jour tout le temps. Ça veut dire qu’on n’emmenait pas trop de matériel pour le bivouac. On n’a pas besoin de dormir. Il n’y a pas de grosses précipitations, pas d’avalanche… Le rêve, quoi ! (rires) Et puis au lieu de rester un mois ou deux, on est resté une semaine. J’ai eu un accident. Quelle honte ! Je suis tombée au sommet en faisant des photos. Le truc con. Ce n’était pas glorieux.

Quand vous grimpez, vous pensez à quoi ?

Quand on grimpe, on ne pense à rien. On ne pense qu’à ce qu’on fait. On ne pense qu’à l‘action. On fait le vide dans la tête, et c’est une façon intéressante de se ressourcer. En plus, l’esprit ne peut pas partir. On est occupé. Quand on n’est pas bien, on ne peut pas y aller. Pour moi, c’est une thérapie. Si je suis fatigué, si j’ai des soucis, je pars et j’oublie tout ça le temps de grimper. C’est ça, l’escalade. Quel que soit le niveau. Les gens qui découvrent la discipline sont étonnés. Il y a maintenant des salles un peu partout, et plein de gens en font juste pour le fitness. Ils n’en ont rien à battre, de la culture montagne, mais ils y vont pour se mettre en forme. Dans la tête et dans le corps. On va bientôt avoir des mutants. Plus il y aura de pratiquants, plus il y aura de gens potentiellement très forts et très doués pour ça. Très souples, très légers. Ce seront les futurs champions des compétitions.

Est-ce que le fait d’avoir été une femme vous a déjà posé problème dans votre milieu ?

Non, ça m’a aidé à en vivre. En faisant des choses à l’égal des hommes, les sponsors étaient là pour moi. C’était plus facile. J’avais de la chance. Les gens du milieu avaient du respect et de la bienveillance à mon égard. Il n’y a jamais eu de problèmes. Au début, vers 14-15 ans, ça m’amusait. Quand j’allais dans des voies difficiles, et que les mecs se cassaient le nez, ça me faisait doucement rire. Plein de femmes m’ont dit qu’elles ont fait de l’alpinisme grâce à moi. Je me dis que ça a servi à quelque chose. Même Élisabeth [Revol] m’a dit que j’étais son modèle. On a 20 ans d’écart.

Et vous, vous avez eu des modèles féminins ?

Non, il n’y en avait pas tant que ça. Et puis je ne les cherchais pas. On m’a toujours posé ces questions hommes-femmes, mais je ne me posais pas la question. Je ne savais même pas s’il y avait d’autres femmes qui le faisaient. Je faisais ce qui m’intéressait. J’avais des copains qui faisaient des choses difficiles, je voulais faire la même chose, et puis voilà. Ce n’était pas réfléchi. En revanche, j’ai fait attention par la suite à la performance que je réalisais soit remarquable hommes et femmes confondus. Faire une première féminine, c’est différent de faire une première tout court.

Vous pensez que la littérature est le meilleur transmetteur d’émotions de votre sport ?

Non, mais ça en fait partie. Le meilleur, c’est la vidéo. C’est plus facile de regarder un film. Au-delà des cimes, qu’on a réalisé il y a dix ans, a inspiré beaucoup de monde. Il y a un jeune chez moi en ce moment qui m’a dit : « j’ai fait de la montagne grâce à ce film ». Et il vient de la Réunion, plutôt côté plage ! C’est un vecteur intéressant. J’ai aussi des témoignages à propos de la littérature, mais c’est moins massif. On touche moins de monde.

Que conseillez-vous comme livre, chez vous ?

J’aime bien L’arête ouest, de Tom Hornbein. Une histoire qui date des années 60. Hornbein et ses copains étaient partis faire une expédition nationale pour être les premiers Américains à mettre le pied sur l’Everest. Mais ça le faisait chier de reprendre la voie classique d’Edmund Hillary [premier homme à avoir gravi le plus haut sommet du monde]. Un alpiniste veut faire quelque chose de différent. Il a attendu que ses copains mettent le pied sur le sommet pour enfin attaquer l’arête ouest. Ils l’ont gravie à deux. Et c’est une très belle histoire. Il explique bien ce qu’il se passe dans sa tête. Ça montre bien la ténacité de l’alpiniste. C’est ça, l’esprit.

Illustration : Zoé (dont les dessins sont visibles ici)

Le site des Éditions du Mont-Blanc : leseditionsdumontblanc.com

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