CDM féminin de handball 2003 : le trophée de la fierté (2/2)

Par le 6 mars, 2019

Après avoir battu les Ukrainiennes au bout de deux prolongations (lire la première partie), les handballeuses françaises affrontent la Hongrie en finale des championnats du monde 2003, en Croatie. Retour sur ce match grâce à quatre voix qui l’ont vécu.

Les personnages

[1] Stéphanie Cano, ailière au Slagelse DT (Danemark), en Equipe de France depuis 1993

[2] Valérie Nicolas, gardienne de but au Viborg HK (Danemark), en Equipe de France depuis 1995

[3] Nodjialem Myaro, arrière au KIF Kolding (Danemark), en Equipe de France depuis 1996

[4] Raphaëlle Tervel, ailière à l’ES Besançon, en Equipe de France depuis 1998

Acte 3 : les premiers ballons

Trente minutes. Mille huit cent secondes. Des dizaines de tirs tentés, des centaines de passes. Des arrêts, des contres, des interceptions. L’odeur du parquet, du ballon, de la sueur sur les fronts. La ferveur des spectateurs, la ténacité des entraîneurs, l’énergie des joueuses. Des milliers de micro-événements qui rendent un match de handball unique. Lesquels décideront du sort de ce France-Hongrie ?

Organisés en Croatie, ces championnats du monde sont une aubaine pour les magyares qui jouent quasiment à domicile. « C’était très vert. On était en terrain hostile. » [3] 8000 spectateurs dans les gradins, « plus ceux à l’extérieur qui n’avaient pas pu rentrer. Que des Hongrois qui criaient. » [2] « Il y avait 2-3 Français qui s’étaient perdus » [1] mais « on ne les entendait pas du tout. » [4] Les Bleues vont devoir faire sans le soutien populaire.

« Il n’était pas question d’abandonner. Même si tu te casses une jambe, tu joues ! »

Les joueuses rentrent sur le parquet, concentrées et plutôt sereines. « Il y avait certainement de la tension, mais pas exagérée. » [1] La finale mondiale perdue en 1999 est déjà loin dans les têtes. « On ne portait pas ce souvenir comme un poids, on ne voulait pas reproduire le même scénario. » [3] Les filles ont fait le deuil ; cela fait désormais partie « d’une expérience ancrée dans nos cerveaux ». [1] La France gagne le tirage au sort. Les spectateurs vocifèrent en tribunes. Les entraîneurs Olivier Krumbholz et Lajos Mocsai aboient leurs dernières consignes. Les mains sont un peu moites. Trente minutes pour désigner la meilleure équipe du monde. Les Bleues engagent.

Raphaëlle Tervel entre parfaitement dans son match et marque les deux premiers buts français. « Je me sentais bien. J’étais jeune à l’époque et je ne me rendais pas bien compte des choses. » [4] Valérie Nicolas repousse deux tirs adverses. Anita Görbicz réplique, mais Mélinda Szabo-Jacques, pourtant fracturée au nez, donne deux buts d’avance à la France. 3-1. Puis, Bojana Radulovics entre en scène. La handballeuse de l’année 2003 fait peu de cas de la défense adverse et montre la voie à ses partenaires. Meilleure attaque de la compétition, les Hongroises marquent sept buts d’affilée. Les prouesses de leur gardienne Katalin Pálinger écoeurent les Françaises. 8-3.

« Sur ce match-là, j’étais en grande difficulté contre Radulovics. Elle tirait toujours dans des positions faciles. J’étais parfois toute proche mais je n’arrivais pas à sortir ses ballons. » [2] A la 25e minute, la joueuse magyare marque son sixième but personnel. 11-5. Les Bleues tentent de bomber le torse. Leïla Lejeune marque une première fois, doublement imitée par Estelle Vogein. 11-8. Mi-temps.

« A -7, c’est maintenant ou jamais. J’y ai toujours cru. »

« On était habituées à s’accrocher, on ne gagnait jamais facilement nos matchs. » [1] Ces Françaises résilientes abordent la deuxième période avec l’espoir insufflé par les trois derniers buts. Vogein continue d’ailleurs sur sa lancée et trouve une nouvelle fois les filets. Bernadett Ferling et Nodjialem Myaro se répondent dans la foulée, avant que Radulovics redonne trois buts d’avance à la Hongrie. 13-10. Les défenses souffrent. Raphaëlle Tervel reste au sol après un contact à la hanche. Elle se relève très vite. « Il n’était pas question d’abandonner. Même si tu te casses une jambe, tu es en finale, tu joues ! » [4] Malgré les supériorités numériques successives, les Bleues butent interminablement sur Pálinger. En face, la faim de Radulovics n’est pas assouvie. 17-12, puis 19-13.

A la 45e minute, Isabelle Wendling est exclue une troisième fois. Carton rouge. Exclusion définitive. La meilleure pivot de la compétition quitte ses coéquipières. 21-16, puis 25-18. Il reste huit minutes de jeu et les Françaises accusent sept buts de retard. Que pourrait-il arriver aux Hongroises ? « On n’est pas ridicules mais pas loin. A ce moment-là, j’ai des réminiscences de la finale de 1999. » [2]

La Hongroise Zsuzsanna Livasz entourée par trois Françaises

Acte 4 : aux armes, citoyennes

Deux éléments peuvent expliquer l’incroyable retournement de situation qui va suivre. Les joueuses, d’abord. Wendling sortie, c’est Borg-Korfanty qui la remplace à son poste. « Myriam avait été très peu utilisée pendant le tournoi. Quand elle rentre, elle veut montrer qu’elle en a sous le pied. Elle pique des ballons et nous remet dans le droit chemin. Sur sa rage, l’effectif se remobilise. » [2] « Elle est archi-fraîche et a envie de tout casser. La révolte, c’est elle qui la porte. » [4] Les attitudes, ensuite. L’avance engrangée par les Hongroises les installe dans une position ultra-confortable. « Elles pensaient avoir gagné le match. Elles regardaient les tribunes, quelqu’un avait déjà mis un drapeau sur le banc de l’entraîneur… Rien de mieux pour motiver l’adversaire. » [2] « Je revois le 25e but de la Hongrie, je revois les sourires sur leurs visages… A cet instant, elles pensent toutes qu’elles sont championnes du monde. » [4]

Cette suffisance réveille la fierté des Bleues. « Il y a une forme d’égo et d’orgueil qui fait qu’on n’a pas envie de perdre avec trop d’écarts. Parce qu’il y a perdre et manière de perdre. On ne voulait pas lâcher le match. » [3] La capitaine ordonne un système défensif en 2-4, c’est-à-dire quatre joueuses sur la ligne des 9 mètres et deux joueuses plus avancées. Un dispositif risqué. « Je me dis qu’à ce moment-là, si on ne réagit pas, c’est foutu. Un but par minute, c’est la dernière chance pour que ce soit jouable. Il faut réagir, faire quelque chose, voler des ballons. A -7, c’est maintenant ou jamais. J’y ai toujours cru. » [1] Les filles n’ont plus rien à perdre. « Ce n’est pas la peur qui nous a portées. Au contraire, on était audacieuses. » [3]

« On n’avait pas remonté six buts pour rien ! »

Pari gagnant : en quatre minutes, les Françaises infligent un 6-1 aux Hongroises. 26-24. « Il suffit de 2-3 arrêts, 2-3 ballons récupérés, la confiance revient, ça peut aller vite. » [4] Lajos Mocsai prend un temps mort, ses protégées retrouvent un peu de mordant. 28-25 à deux minutes de la fin. Sandrine Delerce et Stéphanie Cano continuent de percer la muraille Pálinger, jadis irrésistible (26 arrêts sur le match) et soudain désorientée. « On les a eues à la psychologie. Elles ne savaient plus comment jouer, elles ont perdu des ballons, le rapport de force s’est inversé. » [3] 28-27.

Il reste 13 secondes à jouer et les magyares jouent en infériorité numérique en position d’attaque. Les arbitres lèvent le bras, elles doivent se presser. Görbicz perd le ballon, les Bleues remontent le terrain, Véronique Pecqueux-Rolland se retrouve en position de tir, Görbicz l’arrête violemment. Carton rouge, pénalty. C’est à Leïla Lejeune qu’incombe la responsabilité de le tirer. « On retient notre souffle. Mais on sait qu’elle va le mettre. » [4] « On n’avait pas remonté six buts pour rien ! C’est quitte ou double. Le match n’est pas gagné derrière, mais si on arrive à gratter une prolongation, plus rien ne peut nous arriver. A huit minutes de la fin, les Hongroises étaient en train de se taper dans la main et de savourer la victoire. Là, elles sont à 20000 lieues sous les mers. » [1]

Lejeune prend le ballon et se place aux 7m. « Je ne fais pas la maligne. Pálinger avait été hyper forte tout le match, elle avait mis en difficulté quasiment toutes nos shooteuses. La pression est sur les épaules de Leïla. Elle tire à mi-hauteur, à l’endroit où elle avait raté son pénalty au début du match. C’est un tir que Pálinger aurait très bien pu arrêter. D’ailleurs, elle ne passe pas loin. Leïla ne s’est pas dégonflée. » [2] 28-28. Prolongations.

Estelle Vogein (droite), Isabelle Wendling (centre) et Véronique Pecqueux-Rolland

Dix minutes auparavant, les Hongroises se voyaient déjà brandir le trophée sur la place des Héros de Budapest. Depuis, elles cherchent leur handball. Et doivent reprendre le match en double infériorité numérique. Elles gagnent le tirage au sort qui détermine l’équipe qui engagera les prolongations, mais décident bizarrement de laisser le ballon aux Bleues. « Elles se sont encore tirées une balle dans le pied alors qu’elles avaient déjà très mal. Je pense qu’elles étaient vraiment perturbées. » [1] Le jeu redémarre, et la compétition prend le pas sur la compassion : Lejeune, Borg-Korfanty et Pecqueux-Rolland donnent rapidement trois buts d’avance à la France. 31-28.

Radulovics réduit un peu l’écart (son treizième but), puis Valérie Nicolas retrouve sa vista. « A la fin du match, j’ai enfin fait des arrêts. » [2] Plus rien n’est marqué jusqu’à l’avant-dernière minute où Borg-Korfanty clôt définitivement le score. 32-29. Les Françaises sont championnes du monde. « A titre individuel, ça reste l’un des plus mauvais matchs de ma carrière. A titre collectif, ça reste le meilleur souvenir. » [4]

Dans l’équipe-type de la compétition, on retrouve Isabelle Windling et Valérie Nicolas, qui est également élue meilleure joueuse du tournoi. « C’est toujours plaisant. Mais si tu ne gagnes pas la compétition, tu t’en fous un peu. La défense était notre force et j’étais la plus mise en avant ; en réalité, c’était la récompense de toute l’équipe. » [2] Les handballeuses deviennent la première équipe féminine d’un sport collectif français à remporter un trophée mondial. Se sont-elles senties métamorphosées ? « Non. Ce n’est pas le titre qui change la vie, c’est le chemin qu’il a fallu faire pour y arriver. Le titre en lui-même, c’est l’aboutissement d’un choix de vie. » [1]

Quatorze ans plus tard, d’autres Françaises leur succédaient au palmarès des championnats du monde. Toujours entourées par Olivier Krumbholz. En battant la Norvège (23-21), ces Bleues-là suivaient la voie tracée par leurs pairs. « Il y a quelque chose qui était possible puisqu’on l’avait déjà fait. Le handball s’écrit dans le temps. On a marqué une page de l’histoire, les filles continuent de l’écrire. Elles s’inspirent de nous mais cette médaille leur appartient. » [3] « On leur a passé le relais d’une façon ou d’une autre. Les générations se transmettent des choses, ces filles ont suivi le mouvement. » [1] Et savaient qu’en handball, rien n’était impossible. 

Photographies : Jamie McDonald/Getty Images

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