Pour cent dollars de plus

Par le 1 février, 2019

Tous les vendredis, une œuvre causant de sport décryptée par nos soins. Aujourd’hui : Pour cent dollars de plus (The Game, USA, 1909).

Joe et Geneviève sont des aristocrates de la classe ouvrière, couple de bonne compagnie, de bonne apparence et de bonne conversation, quoique rare. Après s’être rencontrés dans la confiserie où Geneviève travaille – et propriété de M. et Mme Silverstein, ses tuteurs –, ils veulent s’installer ensemble. Le hic, c’est que Joe pratique la boxe. Le Jeu. The Game. (le titre original) Une activité dégradante pour Mme Silverstein, et à laquelle Geneviève ne peut se résoudre à apprécier les enjeux.

Joe n’avait pas l’élocution facile. Au travail, il s’exprimait avec ses mains ; sur le ring – de tout son corps, de tous ses muscles libérés. Comment aurait-il pu raconter l’ensorcellement du ring ? Comment dire ce qu’il sentait, et analysait, quand le Jeu atteignait son acmé ? C’était au-delà de ses forces. Mais il s’y essaya :
– Geneviève, tout ce que je sais… commença-t-il, hésitant, d’un ton heurté… c’est qu’on se sent bien sur le ring quand on tient son homme, là où on le veut… on a vu qu’il vous prépare tous les coups possibles, mais on lui a pas laissé une seule ouverture… alors on lui balance son point, pas trop fort, il vacille, on insiste, l’arbitre le tire de côté – alors tu fonces et tu l’étends, et t’entends toute la salle qui hurle, qui se déchaîne, qui se déchire, et tu… et on sait qu’on est le meilleur, qu’on a joué loyal, qu’on l’a battu parce qu’on est le meilleur. Je te le dis…

Joe demande la permission à Geneviève de boxer une dernière fois. Le combat contre John Ponta sera difficile mais il part favori. Il peut surtout gagner cent dollars de plus, l’équivalent de quatre mois de salaire d’un déménageur. Idéal pour leur future installation. Geneviève accepte et, chose sans précédent pour la femme qu’elle est, prend part au combat parmi les spectateurs.

Ils étaient aussi avares de paroles l’un que l’autre, ce qui rendit leur cour infinie. Il laissait parler ses actes ; elle son calme, sa retenue, et l’éclat amoureux de ses yeux ; sa pudeur virginale l’eût refoulé, supprimé, si elle avait eu conscience du langage que son cœur y imprimait si clairement. « Chéri » et « ma chérie » révélaient une intimité trop effrayante pour qu’ils pussent se le dire si tôt ; à la différence de la plupart des nouveaux couples, ils n’abusaient pas des mots d’amour. Longtemps ils se contentèrent de se promener ensemble le soir, ou de s’asseoir côte à côte sur un banc du parc ; restant parfois une heure sans échanger un mot, en se regardant simplement dans les yeux – des yeux trop peu visibles, sous la vague lueur des étoiles, pour leur être cause de timidité ou de gêne.

Atmosphère enfumée, bouches crispées

Dans ce puissant livre de moins de cent pages*, l’écrivain américain Jack London (en photo ci-dessus), auteur des excellents Martin Eden, Croc-Blanc et Le Vagabond des étoiles, fait part de sa passion pour le noble art, lui qui déclarait : « J’aimerais mieux être champion du monde des poids lourds – ce qui ne me sera jamais permis – que roi d’Angleterre, président des États-Unis ou Kaiser d’Allemagne […]. Certes le sport évolue. Mais j’espère qu’il restera toujours un ring où m’entraîner pendant les jours qu’il me reste à vivre. » Après avoir posé les enjeux narratifs dans la première partie, il livre une description dense et subtile du match de boxe entre Joe et Ponta, ses coups de chaud, ses coups de mou, ses coups tordus, comme autant de coups reçus métaphoriquement par les boxeurs à l’extérieur du ring. Dans une lettre écrite à un ami un mois avant sa mort, London avouait : « Quant à celui de mes propres livres que je préfère – c’est une question à laquelle il est difficile de répondre. Certains de mes livres me plaisent pour des raisons diverses. J’ai un faible pour The Game. » Publié pour la première fois dans le Metropolitan Magazine, en avril et mai 1905, le texte est édité en 1909 dans une version augmentée.

Dans cet endroit, bondé, mal éclairé, qui faisait penser à une grange à l’atmosphère enfumée, toute chose prenait un aspect insolite, déformé. Geneviève se sentait sur le point de défaillir. Les cris aigus des petits marchands de programmes et d’eau de Seltz perçaient dans le brouhaha sombre des voix d’homme. Elle entendit quelqu’un qui offrait dix contre six sur Joe Fleming – mais d’une voix monocorde, résignée, lui sembla-t-il, et elle frissonna. Peut-être que tout le monde était en train de parier contre lui…

Et si l’amour de Geneviève, déguisée en homme pour ruser face à l’interdiction faite aux femmes d’assister au combat, se volatilisait au sein de cette salle ? Malgré son incompréhension du Jeu et de l’intérêt immuable que Joe lui porte, elle regarde son fiancé se battre jusqu’à l’usure contre cet adversaire qu’elle ne connaît pas. London nous met à sa hauteur, et nous partageons avec elle ses émotions, ses désirs, ses tourments, ses faiblesses, tout entiers concentrés dans ces quelques rounds de trois minutes.

Joe était enfin devenu la tornade. Geneviève se rappela ce qu’il avait dit : « Contente-toi de regarder : tu sauras quand je serai après lui. » La salle le savait aussi. Tout le monde était debout et s’égosillait férocement. C’était le cri du sang de la foule ; aux oreilles de Geneviève, cela ressemblait à ce que doit être le hurlement des loups. Et aussi sûre qu’elle fût de la victoire de son amant, il y avait dans son cœur un coin de pitié pour Ponta. 

*la version présentée ici est celle éditée par Allia en 2017

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