C’est bien Bernard

Par le 7 mars, 2018

Le 14 août 2008, Alain Bernard était l’un des deux favoris pour le titre du 100m nage libre masculin, aux Jeux Olympiques de Pékin. Retour sur cette course à travers la voix de ceux qui l’ont vécu.

Le contexte

Alain Bernard, 25 ans, est champion d’Europe sur 100m nage libre à Eindhoven en mars 2008, et champion de France sur la même distance à Dunkerque en avril 2008. Aux Pays-Bas, il a battu le record du monde à deux reprises.

Tous les observateurs de la discipline prédisent un duel pour la médaille d’or olympique entre le Français Alain Bernard et l’Australien Eamon Sullivan. Trois jours auparavant, les deux hommes nagent le relais 4×100m nage libre pour leurs nations respectives.

Les personnages

Denis Auguin, entraîneur d’Alain Bernard depuis 1998 [1]

Christophe Lebon, partenaire d’entraînement français d’Alain Bernard depuis 2006, impliqué à Pékin sur le 100m et le 200m papillon [2]

Yoris Grandjean, partenaire d’entrainement belge d’Alain Bernard depuis 2007, impliqué à Pékin sur le 50m et le 100m nage libre [3]

Acte 1 – la préparation

Quatre ans d’efforts pour onze centièmes d’écart. Ainsi naissent les héros et héroïnes olympiques. Alain Bernard, comme Rome, ne s’est pas fait en un jour. Il a fallu du temps, de la préparation, de l’implication, et combien de kilomètres avalés ? Au milieu des automnes, lorsque les arbres se dénudent, lorsque le ciel se grise, lorsque les jours raccourcissent, comment maintenir sa motivation ? Bernard a trois objectifs : à Pékin, devenir champion olympique sur le 50m nage libre, sur le 100m nage libre et sur le relais 4×100m nage libre avec ses amis. Rien ne pourrait l’en dévier. « L’idée, c’était de faire une belle saison pour arriver avec beaucoup de confiance sur les Jeux. Et faire en sorte que les adversaires d’Alain soient marqués psychologiquement. » [1]

Les championnats d’Europe en petit bassin donnent le ton. Ils ont lieu à Debrecen (Hongrie), en décembre 2007. Bernard remporte le 100m, mais s’incline en 50m derrière le Croate Duje Draganja et, surtout, le Suédois Stefan Nystrand, nouveau recordman du monde. Pas de quoi s’affoler. « On ne s’est pas énervé, on est resté dans notre stratégie. » [1] La préparation s’intensifie, ce que confirment les championnats d’Europe en grand bassin de mars 2008, à Eindhoven. Bernard remporte le 50m, puis le 100m en battant le record du monde. Premier coup d’éclat. « Ça ne vient pas comme ça. C’est l’accomplissement de beaucoup de travail sur les années précédentes. » [1]

Au Cercle des Nageurs d’Antibes, son lieu d’entraînement, il côtoie des partenaires qui le stimulent. « Il était très impressionnant quand il s’agissait d’aller très vite, c’était surtout une bête de compétition. Il était moins épatant sur les entraînements type endurance. Mon objectif, c’était tout le temps de le battre, mais il ne se laissait pas faire.» [3] A l’approche des Jeux Olympiques, certaines têtes peuvent commencer à gonfler, certains nerfs peuvent commencer à se contracter. Pas ceux de Bernard. « Il était rigoureux, consciencieux, et sur un petit nuage après avoir battu des records du monde. Il a toujours été simple. Il n’y a pas eu davantage d’engueulades entre lui et Denis sur les mois qui ont précédé les Jeux ; ils ont gardé la même ligne de conduite. » [2]

« On ne s’est pas focalisé sur une personne,
mais sur nous-mêmes. »

Cinq nageurs du club se rendent à Pékin en août, produisant de fait une « émulation positive ». [2] « On était tous amis, on avait vraiment créé un bon petit groupe. » [3] Le 25 octobre 2006, le CIO (Comité International Olympique) décide de déplacer les horaires des finales olympiques de natation au matin, afin de satisfaire la chaîne américaine NBC. Les espoirs de titre de Michael Phelps et des autres nageurs de la bannière étoilée seront ainsi diffusés en soirée aux Etats-Unis. L’esprit olympique est raturé. Mais la précocité de l’annonce permet d’anticiper. « Ça n’a pas été un problème. On savait que c’était comme ça, on s’y était préparé. » [1]

Tous les regards des spécialistes français sont tournés vers un seul homme : Eamon Sullivan, l’adversaire le plus coriace d’Alain Bernard. Le premier a battu le record du monde du 50m du second lors des championnats d’Australie, et a échoué à deux centièmes de celui du 100m. Ils se toisent à distance, car ils ne devraient pas se rencontrer – sauf contre-performance en séries – avant la finale olympique du 100m. « On savait qu’il y avait de fortes chances pour que ça soit un mano a mano. Ce qui a fait la réussite, c’est qu’on ne s’est pas focalisé sur une personne, mais sur nous-mêmes. » [1]

Les mois passent, et les Antibois montent en puissance. « En juin, on a fait Rome-Paris-Glasgow en trois semaines. La cohésion de groupe était très bonne. » [2] De bonnes conditions, une préparation sans accroc : « c’était une saison finalement assez facile » [1] Place aux choses sérieuses.

Acte 2 – les Jeux

La délégation française se retrouve à Pékin et découvre le Water Cube, le complexe aquatique qui accueille leurs épreuves. Elle doit désormais s’habituer aux exigences olympiques. « Quand on fait les Championnats du monde, on dort dans un très bel hôtel, on descend de l’hôtel, on monte dans le bus, on arrive dans la piscine, on n’a rien à faire. Aux Jeux, les conditions sont beaucoup plus rustiques : il faut marcher, il faut manger dans un réfectoire prévu pour accueillir 10000 personnes… C’est une organisation différente, un environnement plus imposant, avec beaucoup d’attente. Mais c’est ce qui fait le charme olympique. » [1]

Les trois travaux de l’herculéen Bernard démarrent le 11 août, jour de la finale du relais 4×100m nage libre. Les Français sont favoris. Eamon Sullivan pulvérise le record du monde du 100m sur le premier relais, mais Amaury Leveaux, Fabien Gilot et Frédérick Bousquet excellent collectivement et mettent Alain Bernard sur orbite. Les Australiens ne peuvent plus gagner. Le dernier Français part avec une trentaine de centièmes d’avance sur l’Américain Jason Lezak. Celui-ci tente de gagner du temps en se plaçant dans sa vague, mais il n’a quasiment rien repris au virage. Tout se joue sur les 25 derniers mètres : Lezak revient comme une fusée aquatique, Bernard ne peut pas répondre. Les Américains touchent en premier. Ils sont champions olympiques. Les Français se congratulent mais la déception est patente.

« Alain fait la deuxième meilleure performance de tous les temps, sauf que Lezak fait la meilleure performance de tous les temps. Il était un peu touché par la grâce ce jour-là. Pour les Américains, c’est la plus belle course de tous les temps. Ils l’appellent The Race. » [1] Ce n’est pourtant que le troisième jour des Jeux Olympiques, il reste deux courses à nager, Bernard ne peut pas s’ankyloser dans sa désillusion.  « Ç’a été très compliqué parce qu’il a fallu le déculpabiliser d’avoir fait deuxième. Une contre-performance aurait pu être compliquée, mais un titre olympique en relais aurait pu amener une forme de décompression pour le 100m et le 50m derrière. Chaque course était parfaitement cadenassée.» [1]

Dès le lendemain, le 12 août, les séries du 100m démarrent. Bernard et Sullivan remportent chacun la leur. Le premier sera dans la première demi-finale, en compagnie de Nystrand, Lezak et Cielo Filho ; le second dans la seconde, avec van den Hoogenband. Le 13 août, Alain Bernard écrase sa course en battant le record du monde, 47s20, reléguant Nystrand à 70 centièmes. « Il y a de la satisfaction, mais pas de grande joie. On n’est pas là pour ça. Alain bat le record du monde parce que ça lui vient comme ça, mais ce n’est pas l’objectif. On reste focalisé sur la finale. On est là pour toucher le premier le lendemain. » [1] Dans la foulée, Sullivan plie la concurrence et bat lui aussi le record du monde, 47s05. « Le record de Sullivan ne change rien. » [1]

Les deux grands favoris n’ont pas manqué l’appel. Le relais ne semble pas les avoir déstabilisés. « Alain se prend une petite claque dans la figure après le 4×100, et il arrive à se redresser derrière. Il bat le record du monde dans la première demie, et tout de suite derrière, Sullivan le bat. Et l’Australien met beaucoup d’énergie et beaucoup d’émotion dans ce record du monde, alors qu’Alain était déjà concentré sur sa finale. Le record l’importait peu. Ce qu’il voulait, c’était gagner.» [3]

« J’ai dit à Alain : ‘si aux 75m,
t’es toujours avec lui, il peut se dérégler’ »

Le 14 août, à 11h49, les huit finalistes montent sur le plot de départ. Sullivan, ligne d’eau n°4. Bernard, ligne d’eau n°5. « On est toujours tendu, c’est sûr. Mais il y avait quand même une forme de sérénité. On ne va pas en finale en se disant : ‘Quel temps je vais faire ? Est-ce que je vais être à la hauteur ?’ Il n’y avait que Sullivan qui pouvait rivaliser. » [1] Tous les Antibois sont unis dans la tribune, prêts à vibrer. « C’était obligatoire. L’après-midi, j’avais mon 200m papillon, ma course n°1, mais c’est mon sport, mon partenaire d’entraînement, mon ami, il était hors de question que je loupe ça. Peut-être que j’ai perdu de l’énergie, mais c’est secondaire. » [2] Tous, sauf un. Yoris Grandjean, « bloqué » dans le stand belge. Eliminé aux portes des demi-finales du 100m, il bout intérieurement.

Sullivan prend le meilleur départ. Il est devant au virage. Mais Bernard le suit, à cinq centièmes. « Une fois qu’il vire au 50m et qu’il est bien placé, je me suis dit : ‘c’est bon, il a gagné.’ » [3] Le Français a un plan. « Je savais comment Sullivan nageait tous ses 100m. J’ai délivré quelques petites informations à Alain sur le déroulé de la course, uniquement des informations positives. Et je lui ai dit : ‘si aux 75m, t’es toujours avec lui, il peut se dérégler’. Il a toujours un petit passage à vide à ce moment-là, et ça se répétait sur chaque course. Il y avait 10-15 centièmes à gratter. Ça s’est passé comme prévu. C’était une belle bagarre. Aux 75m, Sullivan se désunit un peu. Pour un non-expert, c’est imperceptible à l’œil. » [1]

Bernard rattrape l’Australien et touche en premier. « On commence à y croire dans les 25 derniers mètres, quand on voit Sullivan un peu lâché. Il n’arrive pas à faire le trou comme il doit le faire, Alain s’accroche, on dit ‘Allez ! Allez !’. Et puis ça va vite. L’euphorie est excessive. Quand on voit Alain champion olympique, tout le monde éclate de joie. » [2] Yoris Grandjean se permet même de fausser compagnie à ses compatriotes. « Une fois qu’il gagne, je n’ai pas pu me retenir de descendre, d’aller voir Denis et de le prendre dans mes bras, de vivre ça avec tout le clan français. » [3]

Les partenaires d’entraînement de Bernard vivent sa joie par procuration. « C’était un truc collectif. Derrière la performance individuelle, la natation se pratique en équipe, et à Antibes, on le vivait comme ça. » [3] « On a l’impression d’être champion olympique. Ce sont des années de partage, à le côtoyer, et on se dit : ‘il est champion olympique, pourquoi pas moi ?’ En travaillant, on peut y arriver. Ça donne du rêve. Sa performance a rendu l’impossible possible. » [2]

Alain Bernard succède à Charles Devendeville, à Jean Boiteux et à Laure Manaudou au palmarès des médaillés d’or de la natation française. « Quand je repense à ces jours-là, je me dis : ‘là, ç’a été un grand sportif de haut niveau’. » [3]

Acte 3 – le retour

Bernard termine troisième du 50m, derrière César Cielo Filho et Amaury Leveaux. Ses Jeux sont réussis. Il ramène trois médailles en France : une de bronze, une d’argent,  et une d’or, la précieuse. « C’est une satisfaction pour les années passées à travailler ensemble. Ce qui me vient à l’esprit, c’est le côté plénitude. On baigne dans une espèce d’euphorie très douce. Une sérénité absolue. Un apaisement. Quand on touche le Graal, c’est aussi la fin d’un cycle. Le 100m, ça reste quelque chose de très particulier par rapport aux autres courses. » [1]

Christophe Lebon a échoué à se qualifier pour les demi-finales de ses deux courses de prédilection. Mais peu importe. « Sur le coup, j’étais très déçu, mais j’ai passé des Jeux vraiment inoubliables en vivant l’événement qu’a connu Alain. On était une génération quasiment tous du même âge, donc il y avait énormément de soutiens et d’encouragements entre nous. Le partage s’est fait du côté positif.» [2]

Le blues post-olympique fait surface. Le retour à la maison est un peu violent pour tous les Antibois. « Et puis après 2-3 semaines, ça repart. » [2] Christophe Lebon n’a pas d’appartement, et loge donc chez Alain Bernard le temps de trouver une solution. « C’était assez particulier parce qu’il voulait absolument vivre sa vie comme chaque jour. Quand on allait au Carrefour, les gens l’arrêtaient, le prenaient en photo… C’était assez sympa. Il a fait en sorte que tout reste le plus simple possible, sans changer d’attitude. » [2] Avant comme après les Jeux, la tête de Bernard n’a pas gonflé. « C’est resté quelqu’un de très simple, très humble, très généreux, un super coéquipier d’entraînement qui n’hésite pas à t’aider et à te donner des conseils. » [3]

Christophe Lebon est aujourd’hui entraîneur au Cercle des Nageurs d’Antibes. Il voit régulièrement Alain Bernard partager son expérience au bord des bassins. « Il vient dire aux jeunes que, parfois, il en a bavé. » [2]

Illustration : Jeanne Anton (dont les dessins sont visibles ici)

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