« Les champions n’aiment pas perdre, mais ils n’ont pas peur de perdre »

Par le 14 mars, 2018

Ils ont des parcours très différents, une façon parfois divergente de communiquer et d’envisager leur activité, mais ont tous le même objectif : ces quatre professionnels veulent que les sportives et les sportifs avec lesquels ils travaillent soient en pleine possession de leurs moyens psychologiques et mentaux au moment d’entrer en piste. Le labeur est parfois long et douloureux, parfois très court et sans accroc. Et une fois la chose acquise, ils en sont certains : la performance de l’athlète sera bien meilleure.

Interview croisée, deuxième partie : comment ils se sont faits une place, la valeur des grands champions et les notions de plaisir et de pression.

(La première partie est ici)
Les intervenants

Claire Apiou, psychologue du sport au CREPS (Centre de Ressource, d’Expertise et de Performance Sportive) des Pays de la Loire

Sebastian Gomez, psychologue au sein du Montpellier Méditerranée Métropole Taekwondo, plus grand club de taekwondo de France en nombre de licenciés

Raphaël Homat, préparateur mental

Stéphane Matheu, coach de la team de poker Winamax et ancien joueur de tennis professionnel

Comment avez-vous intégré votre milieu ?

CA : Quand j’ai commencé mes études de psychologie, je ne savais pas que le métier existait. On était à peu près en 1986-1987, et il y avait alors quatre psychologues à l’INSEP. L’un d’entre eux m’a reçu et n’a pas été très encourageant : « il n’y aura jamais de débouchés, vous avez peu de chances d’y arriver ». Sauf que j’avais vraiment envie d’essayer. Je me suis donc débrouillé pour rencontrer des entraîneurs nationaux de handball pour obtenir un stage. J’étais dans ma dernière année d’étude, mais il n’y avait pas de financements. Beaucoup d’entraîneurs étaient très frileux sur la question de la préparation mentale, qu’on n’appelait pas encore ainsi. Le fait que je sois psychologue faisait peur. A force, j’ai commencé deux ans sur les structures locales de handball, en plus des stages en Équipe de France jeunes. Puis est venu le basket. Puis d’autres sports. Ça, c’était il y a environ 30 ans. Depuis 10-15 ans, plein de formations sont nées : master 2 de psychologie clinique et pathologie du sportif, des DU [diplôme universitaire] de préparation mentale, des DU d’intervention en sport, etc.

RH : Quand j’ai repris mes études, en 2011-2012, j’ai fait un DU préparation mentale et psychologie du sportif. Lorsque je l’ai passé, je crois que c’était la 3e édition. Auparavant, j’avais fait STAPS [Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives] à Lyon et à Montréal, au Québec. Là-bas, il y avait plus de sensibilité sur cette approche mentale de la performance, par rapport à ce qu’on voyait en France. C’était il y a presque 20 ans.

SM : Quand j’ai découvert le poker, vers 2004-2005, il me semblait qu’il y avait beaucoup de parallèles avec le tennis, notamment dans la compétition de haut niveau, la pression des tournois – soit une gestion des émotions lorsque les enjeux commencent à être importants… Le poker est aussi une discipline où on gagne très peu. Ça commençait à exploser aux États-Unis, et c’était encore inexistant en France. On était encore aux balbutiements du truc, mais j’ai fait pas mal de suppositions : si le jeu décolle, les joueuses et joueurs auront besoin de management et de coaching, exactement comme ça se fait dans le tennis. J’ai réfléchi à cette idée dès 2005, et trois ans plus tard, j’ai eu l’opportunité de la mettre en œuvre avec Bertrand « Elky »Grospellier.

CA : En trente ans, j’ai vu l‘évolution. De plus en plus de sportifs ont une demande parce qu’ils se disent que ça fait partie de la performance, et qu’ils ne veulent pas laisser cet aspect-là de côté. Il y a des sports pour lesquels la préparation mentale et psychologique fait partie intégrante, d’autres sont plus frileux. Ils appréhendent la chose différemment. Mais rien à voir avec la situation d’il y a 20 ans. Les sportifs n’ont plus peur, et les jeunes se cachent rarement quand ils viennent me voir.

RH : Préparateur mental n’est pas un titre reconnu. Ce n’est pas comme sophrologue, ou même coach. Ce n’est pas un titre RNCP [Registre national des certifications professionnelles], ce qui veut dire que tout le monde peut se considérer préparateur mental. Mais c’est quand même mieux de se former. La reconnaissance universitaire est toute récente, et celle professionnelle est loin d’être totalement acquise.

CA : La première fois que j’ai travaillé avec une grosse fédération de sport, un DTN [Directeur Technique National] est venu voir la compétition sur laquelle j’intervenais et a dit à la cheffe de délégation que je n’avais aucune chance de réussir parce que j’étais jeune et que j’étais une femme. C’était une autre époque.

« Dès l’engagement, 20 mecs vont dans la même direction : les 10 Barcelonais avancent, les 10 Parisiens reculent.
Tu envoies des signaux aux autres. »

Est-ce que la notion de plaisir revient souvent dans la bouche de vos interlocuteurs ?

SG : Intérieurement, je pense que c’est ce qu’ils recherchent. Un sportif qui arrive à se maintenir au haut niveau, c’est parce qu’il prend du plaisir. Il n’y a pas de secret. Il est là parce qu’il aime ça.

CA : Personnellement, je passe du temps avec les parents des sportifs, et je leur parle de leur rôle. Ils se projettent assez facilement dans le succès de leurs enfants, parfois positivement, sans mettre de pression, parfois négativement. Il faut les aider à réguler cette relation pour que les parents restent des parents, questionnent leurs enfants sur le plaisir, sur leur épanouissement…

SG : Les jeunes cherchent ça avant tout parce que ce sont des enfants. La notion de jeu est toujours présente. Ce n’est qu’à travers elle qu’ils peuvent grandir correctement. Ensuite, il y a plein de choses qui rentrent en ligne de compte : de la reconnaissance, s’identifier à l’autre, être dans un groupe…

CA : Ce qui est exprimé par un parent peut être entendu différemment par un enfant. Par exemple, si un père dit à sa fille : « je sais que t’es capable d’y arriver », elle va entendre : « je suis capable d’y arriver, mais je suis nulle parce que je n’y arrive pas. » C’est très compliqué à expliquer. Quelque soit le sport, ce n’est pas toujours le plus fort qui gagne. Et les parents ont parfois du mal à percevoir ça. Le grand champion n’est pas celui qui ne rate rien, mais celui qui va gérer le mieux ses échecs.

SM : Les champions ont une grande connaissance d’eux-mêmes, un recul, une vraie honnêteté intellectuelle. Ils sont à l’aise avec leurs émotions, y compris celles que beaucoup ne s’autorisent pas dans les performances, comme la peur ou la frustration. Ils n’ont pas peur de dire qu’ils ont peur. Ils ne sont pas dans le déni, ils savent comment l’utiliser pour être meilleur, ce qui n’est pas toujours le cas des autres.

CA : Les champions n’aiment pas perdre, mais ils n’ont pas peur de perdre. Ils savent qu’ils peuvent perdre, mais ils ne pensent qu’à gagner. Si on a trop peur de perdre, on pense trop à ça, et on ne peut pas être concentré sur nos objectifs. On ne joue pas sa vie sur une compétition. Sinon, c’est une crainte qui prend trop de place dans nos têtes. Et quand on est sûr de pouvoir réussir quelque chose, on fait plus d’efforts.

RH : Moi, j’entends régulièrement parler de la notion de pression, et c’est au sportif d’arriver à en sortir en s’éloignant du résultat pur : qu’est-ce que tu peux maîtriser ? Quand tu es mené 3-1, est-ce que tu peux faire des choses ? Est-ce normal qu’on te voit mettre le maillot sur la tête au moment du 3e but ? Quelles sont tes pensées ? Est-ce que tu aurais pu aller chercher des pensées positives ? Quant à ces pensées-là, quel est ton comportement par la suite ? Est-ce que ça joue sur ta prise de risque ? Sur ton positionnement ? Est-ce que ça joue sur ta communication auprès des autres ? Tout ça, tu peux le maîtriser. Tu es dans un contexte extraordinaire, mais tu l’as voulu. Sinon, tu retournes jouer la star dans ton club d’enfance.

Est-ce que vous connaissez des joueurs passés à côté de leur carrière à cause de leur mental ?

SM : Ah oui, c’est une certitude. Probablement des dizaines. Pour plein de raisons. La majorité de ceux qui n’ont pas réussi au poker, et qui avaient pourtant tout le bagage nécessaire, ce sont ceux qui n’acceptaient pas d’être éliminés sur un coup de variance. Au bout d’un moment, ils ont fini par se décourager en se disant que de toute façon, ce jeu, ce n’est que de la chance… C’est une erreur fondamentale de raisonnement.

CA : Souvent, lorsque des sportifs sont en-deçà de leur niveau en compétition, c’est qu’ils ont peur de décevoir et ressentent une pression exercée par quelqu’un d’autre, leur entraîneur, leurs parents, leur public…

SG : Si on n’est pas avec les jeunes au quotidien, on peut les perdre. Et je ne parle pas uniquement de l’aspect sportif. Ils se perdent eux-mêmes. Souvent, le sport est un tremplin, un moyen de les rattacher aux études, à quelque chose de sécurisant. Il faut que ça reste un cadre sécurisant. Il faut qu’on les prépare à la vraie vie.

SM : Au tennis, tu construis tes saisons, et les mecs qui sont bons le sont longtemps. Au poker, tu peux être bon longtemps, mais n’avoir qu’une fois l’occasion d’être en finale du plus grand tournoi du monde. C’est un enjeu financièrement énorme. Littéralement, tu prends des décisions qui changent ta vie. C’est une erreur de sous-estimer ça.

Qu’est-ce que vous conseillez de faire ?

SM : Il faut ramener la situation à ses propres objectifs. Pourquoi tu joues au poker ? Qu’est-ce que tu veux accomplir ? Qu’est-ce que tu cherches ? Quelqu’un comme Adrian Mateos  [actuellement l’un des meilleurs joueurs du monde] fait des résultats invraisemblables, et il ne joue pas pour l’argent. Il veut tout gagner et être le meilleur. Il ne prend pas une décision parce qu’il va gagner 100 000$ de plus ou de moins, il veut juste gagner. A contrario, il y a d’autres joueurs pour lesquels la différence entre une 3e et une 4e place est énorme, et ils vont prendre une décision basée sur le retour financier, sans considérer qu’ils abandonnent le fait de gagner le titre. Il n’y a pas de règles.

SG : Nous, on veut donner un autre point de vue pour donner aux jeunes la conscience de ce qu’ils sont en train de vivre, et leur faire comprendre la notion de temps et d’espace. Par exemple, il y a bientôt des championnats du monde. C’est un passage très important dans leur carrière. On ne sait jamais de quoi demain sera fait dans la vie d’un sportif. Ils ont des objectifs, mais ils ne savent pas s’ils auront l’occasion de partager et de revivre un tel événement. Ce qui est important à ce moment-là, c’est qu’ils sachent où ils sont situés, quel est leur rôle, quel est l’importance de leur vécu.

Après le huitième de finale aller de Ligue des Champions entre Real Madrid et PSG, Xavi disait à So Foot que les Parisiens devaient « transformer la pression qui les inhibe en une force qui les transcende ». Raphaël, vous êtes d’accord ?

RH : Je suis forcément d’accord avec cette envie que tout le monde a de bien faire. L’imagination est plus forte que la volonté. Lors de la « remontada » de Barcelone [6-1, le 8 mars 2017], tu avais 11 joueurs barcelonais convaincus que c’était possible, et 11 joueurs parisiens qui jouaient surtout pour ne pas perdre. Et dès l’engagement, cette image m’a marqué, 20 mecs vont dans la même direction : les 10 Barcelonais avancent, les 10 Parisiens reculent. Tu envoies des signaux aux autres. C’est une danse, un tango. Tu t’adaptes à ce que tu vois. En tennis, c’est très vrai. Nadal, Djokovic, Federer, ils ont gagné plein de matchs contre des adversaires qui se disaient : « oh non, contre lui, ça va encore être dur ».

Franck Chambily me disait qu’aux Jeux Olympiques 2016, seuls trois ou quatre judokas étaient montés sur le tatami avec l’intention de battre Teddy Riner. Tous les autres partaient résignés.

RH : C’est ça, les autres voulaient juste ne pas se faire battre par ippon. Sur le match retour contre Barcelone, on avait l’impression que le PSG ne voulait surtout pas subir d’ippon.

(A suivre dans la troisième partie)

Le site de Raphaël Homat est ici.

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