Cyclisme

Christa Luding-Rothenburger, pour l’amour de la vitesse

Le sport moderne a créé des athlètes ultra-spécialisés, parfois à l’excès. La polyvalence n’a pas la cote. Dans les années 80, Christa Luding-Rothenburger ne se posait pas la question entre le patinage de vitesse et le cyclisme sur piste. Remportant des victoires de prestige dans les grandes compétitions des deux disciplines, elle s’alignait donc aux JO d’hiver et d’été de 1988 et devenait la seule de l’histoire à gagner deux médailles olympiques la même année. Retour sur un parcours atypique.

Imaginez un instant : en février, Martin Fourcade devient champion olympique de poursuite en biathlon, puis remporte la médaille d’argent aux JO d’été sur la distance athlétique du 5000m, six mois plus tard ; ou bien Teddy Riner qui monte sur la deuxième marche du podium en hockey sur glace (disons qu’il serait le gardien de l’Equipe de France), puis glane l’or sur le judo six mois plus tard.

Vous trouvez ça fantaisiste ? Vous avez raison. Pourtant, une athlète l’a fait. Une femme : Christa Luding-Rothenburger, alors Allemande de l’est. Médaillée d’or en patinage de vitesse aux Jeux d’hiver de Calgary, en février 1988, elle gagne l’argent en cyclisme sur piste aux Jeux d’été de Séoul, en septembre de la même année.

Sur les 136 athlètes ayant participé aux deux éditions des JO (hiver et été), seuls six ont réalisé l’exploit de remporter une médaille sur chacune d’entre elles : le Suédois Gillis Grafström, patineur artistique en été (1920) puis en hiver (1924, 1928 et 1932, soit les trois premières éditions des JO d’hiver) ; l’Américain Edward Eagan, boxeur en été (1920) et bobeur en hiver (1932) ; le Norvégien Jacob Tullin Thams, sauteur à ski en hiver (1924) et skipper en été (1936) ; la Canadienne Clara Hugues, cycliste en été (1996) et patineuse de vitesse en hiver (2002, 2006 et 2010) ; l’Américaine Lauryn Williams, sprinteuse en été (2004, 2012) et bobeuse en hiver (2014).

Luding-Rothenburger est la seule à l’avoir fait la même année. Et le restera sans doute puisque les éditions hivernale et estivale des Jeux olympiques se déroulent tous les deux ans depuis 1992.

L’Allemande de l’est est d’abord une patineuse de vitesse accomplie. Troisième aux championnats du monde 1979 et 1983, elle doit se contenter de places d’honneur aux JO 1980 (12e sur 500m, 18e sur 1000m). C’est quatre ans plus tard, aux Jeux Olympiques d’hiver de Sarajevo, qu’elle parvient à se faire un nom en remportant la médaille d’or sur 500m, en 41,02s. Elle vainc enfin Karin Enke, sa compatriote et l’une de ses plus farouches adversaires. L’année suivante, en 1985, elle monte encore sur la plus haute marche du podium et devient championne du monde.

Entre 1981 et 1988, elle bat sept records du monde sur 500m et 1000m et deux sur le sprint.

Pour les patineurs et patineuses de vitesse, le cyclisme sert de compensation lors des saisons mortes. Ces deux disciplines sont proches parce qu’elles requièrent des qualités physiques similaires. L’entraîneur de Christa, Ernst Luding (avec qui elle se marie en 1988), lui propose donc de s’entraîner sur la piste pour garder la forme. Dans les années 80, elle s’aligne sur les championnats d’Allemagne de l’est et remporte dix médailles d’or.

Sa discipline de prédilection, c’est le sprint. Cette course où les deux athlètes se toisent à vitesse très lente avant que l’un des deux bondisse subitement pour prendre son adversaire par défaut. Et à ce jeu-là, elle s’avère assez rusée pour devenir championne du monde en 1986 devant des femmes bien plus expérimentées qu’elle.

Son record du monde ne sera pas battu pendant une dizaine d’années

Pour Christa, l’année 1988 commence le 22 février par la finale du 500m, à Calgary. Elle échoue dans sa quête de doublé pour deux centièmes. L’Américaine Bonnie Blair la coiffe sur la ligne. Quatre jours plus tard, elle prend sa revanche sur le 1000m et bat Karin Enke de cinq centièmes. Blair est troisième. Son temps de 1’17 »65 constitue un record du monde qui ne sera pas battu pendant une dizaine d’années. Ses Jeux d’hiver sont réussis.

Ses récents succès sur différents terrains l’ont mis en confiance et elle prend part aux Jeux d’été de Séoul, où le cyclisme sur piste féminin fait son apparition pour la première fois de l’histoire (le masculin figure au programme depuis 1896). Le sprint démarre le 21 septembre.

Elle passe les deux premiers tours sans trembler, et se qualifie pour la phase finale qui se joue au meilleur des trois manches. Christa remporte son quart de finale face à l’Australienne Julie Speight. 2-0, puis sa demi-finale face à la Française Isabelle Gautheron, 2-1. Elle affronte en finale la Soviétique Erika Salumäe, sa grande rivale. C’était elle sa dauphine lors des championnats du monde 1986, et c’était elle qui l’avait battue aux championnats du monde 1987. Les voici de nouveau face à face, le 24 septembre 1988, pour déterminer la toute première championne olympique.

Vainqueur de la première manche, l’Allemande de l’est s’incline dans la seconde. La troisième est décisive. Salumäe reste derrière et gicle 200m avant la ligne. Christa s’accroche mais s’incline pour une quinzaine de centimètres. 2-1. Elle manque de rejoindre Edward Eagan au panthéon des médaillés d’or des deux éditions olympiques dans deux disciplines différentes.

Elle termine sa carrière à Albertville, en 1992, en empochant une ultime médaille, de bronze cette fois, sur le 500m.

Qu’à cela ne tienne. Christa Luding-Rothenburger restera unique.

Photographies : olympic.org et DR