Christian Gourcuff : « Les bons dribbleurs sont ceux qui créent l’incertitude » (3/4)

Par le 30 avril, 2018

Christian Gourcuff a vécu les années 70 et 80 comme joueur puis entraîneur, et toujours avec la même philosophie de jeu – voir première partie. Au cours des années 90, son travail à Lorient est l’occasion de l’appliquer sur du long terme – voir deuxième partie. Troisième partie : l’entraînement à l’aune des joueurs modernes – Jardim, Sergio Conceiçao, Laurent Blanc, et de nouveau, comme un mantra, l’intelligence du duo Xaviniesta.

Votre confrère Leonardo Jardim est un grand admirateur du philosophe Edgar Morin, et ses entraînements s’axent autour de la méthodologie écologique. Est-ce que, vous aussi, avez cherché à lier le football à d’autres disciplines ?

Je pense que mon métier de professeur de mathématiques m’a aidé dans la structuration des séances, sur le plan tactique et dans la planification. Ça permet d’avoir les idées claires. La base de tout, c’est de savoir ce que vous voulez faire avant l’entraînement. Et après, ça déroule. Au quotidien, on fait souvent des exercices qu’on essaie de relier à des objectifs. On fait la démarche inverse. Pour le joueur, il faut aérer, être dans le plaisir, pour que ce soit vivant. Même si je ne fais pas tout, je construis l’entraînement de A à Z. Ensuite, il y a des aspects individuels dont je laisse l’initiative au staff.

Vous organisez beaucoup de jeux ?

Oui, mais des jeux qui répondent à un objectif. Parce que le football est un jeu. Et la préparation physique est intégrée. Vous vous entraînez au football en faisant du football, c’est une évidence. Les échauffements qui consistent à faire des tours de terrain, c’est une aberration. Ça n’a aucun sens. Ça ne prépare pas physiologiquement à l’effort des matchs, ça enlève l’enthousiasme, donc ça ne correspond à rien.

Jardim disait qu’un pianiste ne s’échauffe pas en courant autour de son piano.

Oui. Suaudeau était un précurseur dans ce domaine : il faisait preuve de beaucoup de créativité dans ses entraînements, et ça rejaillissait sur la créativité des joueurs et sur le plaisir. (silence) Les entraîneurs portugais sont très à la mode parce que les plus grands agents sont Portugais. On parle de la périodisation tactique. C’est comme le personnage du Bourgeois gentilhomme, de Molière, qui fait de la prose sans le savoir. On a l’impression de découvrir un truc parce qu’on invente un nouveau mot… On a toujours intégré les aspects tactiques dans tout l’entraînement, sans parler de périodisation tactique. Je fais ça depuis 40 ans. Avec des options tactiques qui ont évidemment évolué.

« Se peser tous les jours…
Qu’on m’explique un peu l’intérêt ! »

Mais vous ne pouvez pas nier que certains font du bon boulot, en France, comme Jardim avec Monaco ou Sérgio Conceiçao avec Nantes.

Ouais… Les deux sont différents. Jardim, effectivement, ce n’est pas le hasard. A Monaco, ça travaille bien. Conceiçao a sûrement des qualités de dynamiteur, qui sont à mon avis limitées dans le temps. Sur le plan physique, il a tiré le maximum de son équipe en arrivant. Et ce n’est pas parce qu’il les pesait tous les jours. Voilà ce type de conneries : se peser tous les jours… Qu’on m’explique un peu l’intérêt ! On mesure le professionnalisme d’une équipe au fait de prendre son petit-déjeuner ensemble. Tout ça, c’est de la communication, et ça passe sans problème parce qu’il n’y a pas de recul dans l’analyse. Le professionnalisme, c’est la qualité de l’entraînement, dans les objectifs, dans la réalisation, dans la valorisation de la vidéo. Il y a énormément de choses à faire et à développer. Mais pas peser le joueur chaque jour ou prendre son petit-déjeuner ensemble. Être professionnel, c’est responsabiliser les gens.

En 2014, vous aviez déclaré au Journal du Dimanche : « Un entraîneur, c’est d’abord quelqu’un qui travaille dans le domaine technique. Or, il y a des entraîneurs qui n’entraînent pas. » Pourquoi est-ce indispensable de faire les entraînements, selon vous ?

Là encore, en terme de communication, ç’avait été catastrophique. Le journaliste m’avait dit qu’à l’époque, Laurent Blanc était le meilleur entraîneur. Je lui avais dit qu’il n’entraînait pas et qu’il déléguait tout à Jean-Louis Gasset [son adjoint]. D’abord, je ne connais pas bien Laurent Blanc, mais j’aime bien ce qu’il a fait à Bordeaux [entre 2007 et 2010], humainement avec Yoann [son fils], et avec une compréhension du jeu intéressante. Il n’y avait pas de problèmes. Mais pour moi, l’entraîneur doit entraîner. Parce que c’est son moyen d’expression majeur. Si vous ne faites pas l’entraînement, comment transmettre des idées ? Comment vous les faites évoluer sur le plan pédagogique ? Vous ne pouvez pas enlever l’entraînement à Suaudeau. Vous ne pouvez pas enlever l’entraînement à Guardiola. Ce n’est pas possible. C’est la nature même du métier.

On peut aussi faire passer des messages différemment. Je crois qu’Alex Ferguson, par exemple, déléguait beaucoup à ses adjoints.

C’est la même chose. Ferguson, c’est un manager. On peut aussi considérer qu’il est perspicace dans le choix de ses adjoints. Mais, pour moi, Ferguson n’est pas Sacchi. Ce n’est pas quelqu’un qui a apporté quelque chose au football. Pour autant, ça ne veut pas dire que ça ne fonctionne pas.

A la fin de votre préface pour le livre « Comment regarder un match de football »*, vous écrivez : « Les caractéristiques d’une sélection nationale sont surtout l’émanation de la culture des joueurs acquise en formations ou dans leurs clubs (souvent étrangers). Le peu de temps de préparation disponible rend plus difficile l’acquisition des principes tactiques, même si l’exemple de la sélection chilienne montre qu’un minimum d’investissement dans le temps permet de construire un style propre. » Ce peu de temps de préparation disponible, c’est une des raisons qui vous ont fait quitter la sélection algérienne ?

Ce n’est pas la raison majeure. En interne, j’étais là pour la sélection mais aussi pour impulser une politique technique, au niveau de la formation de joueurs et de cadres. J’ai très vite vu que ça ne pouvait et ne voulait pas évoluer, et qu’il y avait une dimension politique qui m’échappait complètement. La deuxième année, je me suis donc concentré uniquement sur la sélection. Et puis en externe, l’environnement était très désagréable. La presse manipulait l’opinion et inventait des histoires. La fédération me soutenait trop timidement. J’ai perdu mon enthousiasme. On en arrive à se battre contre des moulins à vent. J’ai eu de la frustration.

En tant qu’entraîneur de club, où vous aviez l’habitude de construire un quotidien avec vos joueurs, n’était-ce pas difficile de ne voir les Algériens que tous les 2-3 mois ?

En club, la répétition des entraînements est parfois lassante. En sélection, il y a une fraîcheur. J’avais beaucoup plus de temps pour préparer mes séances, les choses étaient donc très carrées. On préparait un seul match, c’était encore plus précis. Le temps étant limité, c’était très concentré. Ça me plaisait de vivre intensément ces périodes-là. Mais pour faire évoluer l’équipe, il fallait attendre un autre rassemblement. C’était difficile. Sauf à revenir sur ce qu’on disait sur l’Espagne [voir première partie], où la sélection est la continuité de ce que font les joueurs dans leurs clubs. Les choses sont calées. Ils rentrent naturellement dans le système.

« Le problème actuel du football,
c’est l’individualisme des joueurs »

Est-ce que vous pensez qu’une équipe doit forcément bien s’entendre en-dehors du terrain pour bien jouer collectivement sur le terrain ?

C’est mieux. Ils ne sont pas obligés d’être copains, mais il ne faut pas qu’il y ait d’animosité entre eux. Si deux joueurs ne peuvent pas s’entendre, cette animosité relationnelle va inévitablement rejaillir dans leur relation technique, dans la spontanéité, et donc dans l’efficacité. Il suffisait de voir jouer Xavi et Iniesta pour qu’on sache qu’ils s’entendaient bien. Il y avait cette fluidité dans le jeu de passes.

Et surtout avec ces redoublements au milieu de terrain…

Dans le football, ce qu’il y a de plus remarquable, ce sont les passes inutiles. Ce sont des offrandes : le joueur donne un temps d’avance à son partenaire afin d’avoir davantage de confort dans le choix de jeu. Elles sont fondamentales dans le jeu collectif. Et ça traduit déjà, au-delà des aspects techniques, une spontanéité relationnelle. Le problème actuel du football, c’est l’individualisme des joueurs dans leur façon d’appréhender le jeu. Ils prennent le ballon, veulent faire une action individuelle et, lorsqu’ils sont en difficulté, cherchent un partenaire. C’est complètement différent du joueur qui va chercher son partenaire et, s’il n’est pas dans les meilleures conditions, va faire une action individuelle. Il ne s’agit pas de nier l’intérêt de l’action individuelle, mais de placer des priorités. Iniesta est un excellent dribbleur, mais le dribble n’est jamais sa première intention. C’est juste une arme dans une situation. Les bons dribbleurs sont ceux qui créent l’incertitude.

Et vous, en tant que coach, comment vous intervenez dans cette cohésion d’équipe ?

J’essaie de faire des règles de vie où le joueur se responsabilise. On parle beaucoup de discipline, de professionnalisme… Ce sont des poncifs qui sont complètement à côté de la plaque ! La vie d’un groupe, c’est avoir des règles et permettre aux joueurs de se les approprier. Parce que sur le terrain, il devra s’assumer. Si vous ne responsabilisez pas les joueurs, si vous les pesez tous les jours, si vous leur apportez tout ce dont ils ont besoin, ils vont attendre d’avoir les réponses sur le terrain. S’il n’y a pas de vie de groupe, vous pouvez mettre en place tous les exercices tactiques que vous voulez, il y aura toujours ce décalage.

(A suivre dans la quatrième partie)

Illustration : Luisa Touya (visible ici)

* Comment regarder un match de football, de Raphaël Cosmidis, Gilles Juan, Christophe Kuchly et Julien Momont, aux Éditions Solar

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