Christian Gourcuff : « Le dopage est inévitable dans notre société » (4/4)

Par le 2 mai, 2018

Après 40 ans de carrière, Christian Gourcuff abordait les années 2010 en technicien accompli, reconnu pour son avant-gardisme technologique et son apport au jeu collectif. Il jouissait à Lorient d’une liberté totale. Mais la météo bretonne est imprévisible, et dix ans plus tard, le vent a radicalement tourné : il a claqué la porte des Merlus, puis mis un terme à son travail auprès de la sélection algérienne, avant que le Stade Rennais ne le licencie – aussi élégamment que la première fois… Il promène désormais ses cinq chiens et porte un regard amer et frustré sur le football moderne. Quatrième et dernière partie : l’amour d’un entraîneur pour ses joueurs, l’arbitrage vidéo, le fanatisme des supporters.

Marcelo Bielsa, reconnu par beaucoup de gens comme un très grand entraîneur, dont Pep Guardiola, a parfois été critiqué par ses joueurs pour son manque d’humanité. Est-ce que ça doit faire partie des qualités d’un entraîneur ?

(silence) Qu’est-ce qu’on appelle charisme ? Vous avez des types sur la touche qui font le spectacle, mais les joueurs remarquent vite si c’est de l’esbroufe. Par contre, ça va plaire au public, ça va plaire à la presse. Cet automne, j’ai été fustigé par un journaliste qui n’y connaît rien, parce que mon équipe perdait et que je n’intervenais pas. Il est là, devant un match, l’équipe perd, et il regarde mon attitude. C’est complètement con. On ne peut pas mesurer le charisme d’un entraîneur à son comportement sur le banc de touche. Parfois, c’est contreproductif : il peut énerver ses joueurs, les mettre dans de mauvaises dispositions… Chacun a sa personnalité, et le comportement de l’entraîneur doit être en adéquation avec sa personnalité. Le charisme ne se mesure pas.

Faut-il aimer ses joueurs ?

Oui, c’est important. Mais le fait d’aimer, c’est aussi la faculté de ne pas aimer. Sinon, vous êtes fade avec tout le monde, vous jouez un rôle. Vous faites semblant en permanence. J’ai eu des joueurs que je n’aimais pas. Je ne me forçais pas, mais je restais correct et professionnel. Je pense que Bielsa est quelqu’un de chaleureux. Son image extérieure très froide, c’est une forme de protection. Je ne lui trouve pas toutes les qualités, mais je pense qu’il est capable d’échanger avec ses joueurs.

Est-ce facile de se faire respecter par ses joueurs ?

C’est lié à un environnement global. Pour quelqu’un comme Zidane, par exemple, ce ne sont pas ses compétences qui lui ont permis de s’imposer au Real. C’est son nom. Ça dure ce que ça dure, il faut avoir des résultats, prouver sa compétence. Mais au départ, il y a ce respect. Pour Jardim, ç’a sûrement été compliqué au départ. Il n’était pas joueur, il venait de nulle part… Il a su se faire respecter par son travail, par son comportement. Ensuite, il y a de la reconnaissance, et on peut plus facilement maîtriser les égos. José Mourinho, lui, se nourrit du conflit. Ce qui est très usant, et très difficile. Je ne suis pas fan du personnage, mais sur cet aspect, il a des qualités fortes.

Zinédine Zidane était d’ailleurs venu quelques jours à Lorient pendant sa formation d’entraîneur. Il regrettait que vous ne déléguiez jamais : « J’ai appris ce que je ne ferai pas », avait-il dit dans un documentaire diffusé sur Canal+. Que pensez-vous de son évolution ?

Il a évidemment la connaissance du football. J’ai apprécié le Real Madrid contre le PSG. Il a des résultats, mais il n’apporte pas autant qu’un Maurizio Sarri avec Naples, par exemple. Je ne pense pas qu’il révolutionne le football.

Est-ce que ça vous fait mal de voir des entraîneurs qui ont un effectif de très grande qualité et qui l’utilisent à des fins essentiellement défensives ?

Non, je ne regarde pas ! Je regarde seulement les matchs qui m’intéressent, les équipes qui me plaisent. Barcelone offre souvent des matchs agréables, bien que ça n’ait plus rien à voir avec l’équipe de Guardiola. J’étais déçu devant Manchester City contre Liverpool, pour eux et par le match aller de leur confrontation en Ligue des Champions [3-0 pour Liverpool]. Tottenham est assez sympa. Et puis le PSG, quoi qu’on en dise. Il y a peu d’équipes qui ont dominé le championnat de France de cette manière. Ils ont très peu de matchs sans. La fin de saison est un peu différente parce qu’il y a trop de remous extra-sportifs, mais c’est fort.

C’est surtout lié à l’effectif ou à leur entraîneur ?

Je pense qu’Unai Emery travaille bien, dans une certaine logique. Quant au niveau de l’effectif, ils ont ce qu’il faut. Mais c’est injuste. Vous êtes jugé sur un match dans la saison. Il suffit que ce jour-là, vous ayez un blessé, une équipe moins bonne physiquement et qui passe au travers, et on remet en cause tout votre travail. C’est complètement aberrant. Emery doit partir. Sa vie est ailleurs, et ce sera très bien pour lui.

Est-ce que vous êtes flatté par vos nombreux anciens joueurs qui sont reconnaissants…

(coupe fermement) C’est la seule chose qui compte. Ce sont les seules personnes qui sont capables de juger. Surtout maintenant, dans cette ère de communication où vous êtes jugé par des supporters qui ne comprennent rien, par des journalistes qui ne connaissent pas le jeu mais qui vous évaluent à partir de vos résultats et votre façon de travailler, et par des dirigeants qui ne s’intéressent pas au football et qui ne viennent pas voir votre boulot. Les seules personnes capables de valider votre travail, ce sont les gens avec qui vous bossez au quotidien : le staff, et évidemment les joueurs. J’ai de meilleurs rapports avec eux après leur départ parce qu’il n’y a plus de rapports hiérarchiques. C’est plus chaleureux et on parle de football ensemble. C’est un vrai bonheur de revoir Marama Vahirua, par exemple.

« Les terrains de football sont devenus des exutoires. Les stades sont des lieux de non-droit »

Quelles relations avez-vous avec les supporters ?

(silence) Il y a plusieurs classes de supporters. Il y a les ultras, qui sont complètement à côté du jeu. Ils sont dans la violence, la recherche du résultat à tout prix. Tout le contraire du sport. Il y a les supporters plus soft, qui n’ont pas une grande connaissance du football et qui sont manipulables. Il y a des gens qui connaissent le football et qui viennent dans les stades pour en voir ; ceux-là sont de moins en moins nombreux parce qu’ils restent devant leur télévision. Et puis il y a des spectateurs qui sont là pour l’ambiance, ça leur fait une sortie. C’est un mélange.

Vous semblez de plus en plus déçu par l’environnement du football. Pourquoi ?

J’ai vu plein de choses. En Algérie, il n’y a pas de spectateurs. Il y a les supporters d’une équipe dans une tribune, et les supporters de l’autre équipe dans la tribune d’en face. Et puis des bagarres entre les deux camps et des huis-clos en permanence. Si vous êtes spectateur et que vous voulez voir un match de football, vous n’avez aucune place. Ce climat d’insécurité et de violence, c’est une aberration quand on fait du sport. J’ai vu un joueur tué à la fin d’un match ! [il s’agit d’Albert Ebossé] En Egypte, ils ont joué cinq ans à huis-clos. En Argentine, il ne faut pas aller voir Boca contre River parce qu’on risque sa peau. Tout ça s’est généralisé. En Europe, on arrive à endiguer le phénomène parce qu’on a des structures qui le permettent, mais il y a une dérive. Après le drame du Heysel, les Anglais ont su y remédier. En augmentant le prix des places, certes, ce qui n’est pas une mesure parfaite. Mais ça créé une ambiance très fair-play. Le football devrait être un spectacle : si ça ne nous plaît pas, on n’y retourne pas la fois suivante. Comme au théâtre.

Il y a pourtant plein de supporters liés à leur club pour une histoire, des valeurs…

Bien sûr. Le Barça de Guardiola, je n’étais pas supporter mais j’étais partie prenante. Pour les valeurs qu’il défendait. Si le Barça commence à balancer et à jouer n’importe comment, ça ne me fera plus rien. Je pense qu’il y a beaucoup de gens qui sont dans ce registre. Et puis il y en a qui connaissent moins le football et qui sont attachés à une équipe. Comme en Angleterre, par exemple, où les familles sont supportrices de génération en génération. Mais elles respectent son équipe et l’adversaire. C’est ça, le sport. Des gens qui ne connaissent pas forcément le jeu mais qui restent dans cet esprit, c’est tout à fait respectable. Malheureusement, ce n’est pas toujours le cas. Aller insulter, voire frapper, ses propres joueurs après une défaite, ce sont des comportements contraires au sport. Les terrains de football sont devenus des exutoires. Le fanatisme des supporters est un danger auquel on ne fait pas attention pour des raisons de profit. Les stades sont des lieux de non-droit. Si un type m’insulte dans la rue, je vais au commissariat déposer une main courante. Mais dans un stade, tout est permis : je peux me faire traiter d’enculé par 20000 personnes. On s’en est accommodé. Il y a très peu de lieux dans le monde où le football est joué sereinement. On en arrive à des trucs comme la MLS [aux Etats-Unis], où les supporters mangent des sandwichs dans leur coin. C’est un sport-spectacle qui manque de quelque chose, mais il y a en tout cas une sérénité propice au sport. Au moins, il n’y a pas l’expression de la violence.

Mais il manque une ferveur, une ambiance…

Je ne dis pas que c’est l’idéal, mais là encore, ce sont dans les stades anglais où il y a le plus de fair-play et d’ambiance. Ce n’est pas incompatible.

« Je ne comprends pas ceux qui sont contre la vidéo. On se fixe des règles, on les respecte »

Est-ce que vous trouvez que le football est bien filmé à la télévision ?

De mieux en mieux quand même. Moi, ce qui m’intéresse, ce sont les plans larges, et il y en a de plus en plus. Mais ça dépend des stades et de leur configuration. Ceux de Ligue 1 ne donnent pas envie de regarder : la qualité de la pelouse et la façon dont c’est filmé n’incitent pas au spectacle télévisé.

Vous parlez de la multiplication des gros plans sur les joueurs ou les entraîneurs ?

Là encore, on est en-dehors du jeu. Quel intérêt de voir un entraîneur sur le banc ? C’est du grand-guignol.

Vous avez dit être en faveur de la vidéo. C’est toujours le cas ?

Ah oui. Je suis en faveur de tout ce qui va dans le sens de la justice. Je ne comprends pas ceux qui sont contre la vidéo. C’est comme dans les enquêtes criminelles. Avant, plein de crimes n’étaient pas résolus parce qu’il n’y avait pas l’ADN. Depuis, on l’utilise tout le temps. Le football est un sport qui se joue sur un écart très faible. Une erreur d’arbitrage peut avoir des conséquences capitales. Je ne parle même pas d’économie, je parle de justice. Ça n’a pas de sens de faire du sport si on ne considère pas la justice comme partie intégrante. On se fixe des règles, on les respecte. L’arbitre ne peut pas tout voir, et ne voit pas tout. On stigmatise l’attitude de Rudi Garcia [après le 0-0 contre Montpellier, le 8 avril dernier], mais je me mets à sa place : c’est une faute flagrante à la 82e minute, c’est pénalty, Marseille gagne le match, et ça a de grosses conséquences en terme de points. On ne peut pas dire que ce n’est pas grave. La vidéo permettrait de juger tout de suite qu’il y a faute. Les arbitres auraient davantage de crédibilité. Ça ne résoudra pas tout, mais si ça résout 80% des erreurs, c’est déjà beaucoup. Il y a eu des couacs parce que les mecs mettent cinq minutes à voir si le but est rentré…. Le hors-jeu est excessivement difficile à juger pour l’arbitre de touche. Je trouve qu’il y a très peu d’erreurs pour l’oeil nu. Avec la vidéo, ce serait clair et net.

Est-ce que vous avez été confronté au dopage durant votre carrière ?

Non. Je sais que des joueurs ont été dopés, mais je n’y ai jamais été confronté directement. C’est quelque chose qui a existé et qui existe. C’est illusoire de croire qu’il n’y a pas de dopage dans le football. Je suis en train de lire un livre qui s’appelle La société dopée*, qui dit que le dopage est inévitable dans une société de profit et de marché, où le mot d’ordre, c’est gagner. On est en décalage, et la mondialisation n’a fait qu’accroître ce phénomène. Je pense qu’on arrive au bout d’un monde. La Chine achète l’Afrique, les désastres écologiques sont en cours, ce n’est pas très optimiste. Il faut retrouver une autre philosophie et une autre éducation. Il faut prôner des valeurs collectives. Ce n’est pas un discours révolutionnaire, mais l’écologie, c’est ça. On est dans une recherche de croissance à un moment où on ne peut plus croître. Elle n’est pas exponentielle. Elle l’a été, mais elle a un seuil. On va épuiser les ressources. Le problème n’est pas de faire plus, mais de vivre mieux. Le sport est une façon de vivre mieux : l’échange, le partage… Il peut aider à retrouver des repères. Encore faut-il qu’il soit construit sur d’autres valeurs.

Arrigo Sacchi a dit un jour à Marco Van Basten : « Quand tu marques des buts, tu entres dans les statistiques ; quand tu joues bien, tu entres dans les mémoires. » Ce qui vous intéresse, vous, c’est de rester dans les mémoires ?

Ah oui ! De toute façon, quand on arrive au bout de sa vie, on se retourne, et à quoi on pense ? Vous savez qui est champion d’Europe en 2004 ? La Grèce. On ne s’en souvient pas beaucoup. En revanche, le Brésil 82, éliminé par l’Italie en quarts de finale de la Coupe du monde, j’ai encore les onze joueurs en tête. On vit malheureusement dans une société où ce sont les statistiques qui rentrent en ligne de compte. Mais ce n’est pas ça qui importe. Ce sont les émotions.

Illustration : Freq (visible ici)

Lire et relire : la première, la deuxième et la troisième partie de cet entretien

*La société dopée – Peut-on lutter contre le dopage sportif dans une société de marché ?, de Caroline Benoist-Lucy, Jean-François Bourg et Jean-Jacques Gouguet, aux Editions du Seuil

Remerciements : Josep Hinault et Roger Humbert pour leur aide précieuse, ainsi que Loïc Bervas pour son livre Christian Gourcuff, un autre regard sur le football, aux éditions Liv’éditions

Leave Comment

About Author

author

Abonnez-nous à notre hebdoletter