Christian Gourcuff : « Avec Guardiola, j’ai retrouvé tout le football que j’aime » (1/4)

Par le 23 avril, 2018

Christian Gourcuff est un entraîneur clivant. Le Finistérien, tantôt critiqué pour son palmarès vierge, ses prises de position ou ses choix péremptoires, fait incontestablement partie des meilleurs techniciens français, de ceux qui travaillent à rendre le football plus beau et plus excitant. On a voulu savoir ce qui avait façonné sa personnalité et aiguisé ses idées.
Première partie : 1972-1988. Ses débuts professionnels à Rennes, son statut de joueur-entraîneur, Pep Guardiola.

Quand vous étiez joueur, vous étiez meneur de jeu. Est-ce qu’on a une prédisposition à jouer offensif en tant qu’entraîneur quand on a joué à un poste offensif en tant que joueur ?

L’histoire ne montre pas ça. Les coachs sont souvent l’inverse de ce qu’ils ont été comme joueurs. Je pense qu’on essaie de compenser ce qu’on n’avait pas. En ce qui me concerne, j’ai toujours conçu le football de la même manière, donc la conception que j’avais comme joueur est globalement la même que celle que j’ai eue comme coach. Mais ce n’est pas une vocation d’être coach. Ça m’étonne toujours d’entendre des gens de 25 ans dire qu’ils veulent entraîner. À cet âge-là, ma vocation, c’était jouer. Le jeu, c’est ça la vérité. Et puis à un moment donné, on n’est plus en mesure physique de jouer, donc on joue par procuration, et on passe la barrière. Ç’a été une véritable rupture d’abandonner le jeu et de passer entraîneur tout court.

Vous n’avez jamais pris autant de plaisir que sur le terrain ?

Ah non. Dans les matchs entre copains, il y avait une plénitude, une sensibilité par rapport au jeu, par rapport aux partenaires, même par rapport aux adversaires. Les plus grands bonheurs que j’ai éprouvés, c’est dans des jeux hors de la compétition. Sur les plages ou dans les tournois de sixte [des tournois joués à 6 contre 6 sur demi-terrain]. Toute ma vie, j’ai cherché à retrouver ça.

Vous avez mené votre début de carrière à Rennes en parallèle de vos études supérieures en mathématiques, et vous avez dit en avoir souffert parce que vous aviez une étiquette d’intellectuel.

J’étais plutôt un bon élève, mais ma passion, c’était le football. En terminale, je suis sollicité par le Stade Rennais et Jean Prouff [l’entraîneur]. Pour moi, c’était incroyable. Mais pour mon père, c’étaient les études en priorité. Il fallait donc que je fasse maths sup. C’était encore l’époque où il y avait beaucoup d’étudiants-footballeurs : en chimie, en pharmacie, en sciences éco… Lorsque j’arrive à Rennes, je souffre d’un double manque de considération : je ne suis pas pris au sérieux par le Stade Rennais parce que je faisais des études, donc j’étais un intellectuel ; je ne suis pas pris au sérieux en maths sup parce que je faisais du football, donc j’étais un idiot. Je m’entraînais dès que possible, bien que je ressentais moins de plaisir qu’avant. Je revenais chez moi et je me couchais parfois à 2h du matin pour étudier. Ç’a été une époque importante dans la construction de ma personnalité, dans l’investissement et dans le sérieux.

En 1974, vous avez rejoint le club de l’US Berné, un village du Morbihan d’un millier d’habitants. Pour quelle raison ?

Il y avait un jeu intéressant et mené par Jean Prouff, qui avait quitté le Stade Rennais. L’US Berné, c’est un truc difficile à comprendre pour les jeunes d’aujourd’hui. Toute la vie sociale, et notamment en Bretagne, était organisée autour du football local. On jouait en troisième division nationale, il n’y avait pas de retransmissions télévisées. On avait jusqu’à 3000 spectateurs aux matchs. J’ai retrouvé à Berné ce que j’avais connu plus jeune, dans la convivialité, dans l’expression du jeu, dans le plaisir… C’était un truc incroyable. Quelque chose d’inconcevable aujourd’hui. L’argent était ridicule.

« Quand j’étais joueur, je considérais chaque ballon que je perdais comme un crime »

A la même époque, vous avez été réformé du service militaire au bout de trois mois pour incompatibilité avec l’armée. Qu’est-ce qui vous a tant déplu ?

C’était l’après-mai 68, l’époque des cheveux longs. J’étais antimilitariste par nature. Et ce que j’ai vu là-bas, la bêtise, l’oisiveté, l’inutilité, ça m’a… écoeuré. C’était une lutte permanente. J’ai fait le nécessaire pour me faire réformer.

Comment ?

Une grève de la faim. Pour laquelle j’ai reçu des menaces… J’y ai vu des choses répugnantes, ça ne me correspondait pas du tout.

Quand vous étiez joueur, vous adoriez les râteaux, mais pas les petits ponts parce que vous aviez l’impression de perdre le contrôle du ballon. C’est vrai ?

(sourire) Chaque joueur s’adapte à ses capacités. Moi, je manquais de vitesse, donc le râteau me permettait d’éliminer des adversaires en gardant le contact avec le ballon. Ce rapport avec le ballon, c’était mon point fort. Je voulais rester maître de la situation.

Et lorsque vous êtes devenu entraîneur, c’est une chose dont vous avez fait un principe absolu ?

Oui, mais un principe collectif. Quand j’étais joueur, je considérais chaque ballon que je perdais comme un crime. Mais il y a la manière de le garder : individuellement, d’abord, c’est lié aux qualités techniques, mais aussi à une forme d’intelligence et de vision ; collectivement, ensuite, et c’est l’approche sur laquelle je me suis focalisée. Pour avoir la maîtrise du ballon, il faut travailler la fluidité du jeu de passes.

On peut d’ailleurs faire le lien avec le FC Barcelone de Pep Guardiola, pour qui la perte du ballon était un crime de lèse-majesté.

Ce Barça m’a fait énormément de bien. J’avais déjà connu le Barça de Johan Cruyff [1988-1996], qui était quand même de haut niveau, mais je lui préférais alors le Milan AC d’Arrigo Sacchi [1987-1991], qui me semblait plus équilibré. Avec Cruyff, il y avait une sorte de déséquilibre sur le plan tactique qui ne me satisfaisait pas, même si je lui reconnaissais beaucoup de qualités. Avec Guardiola, j’ai retrouvé tout le football que j’aime. Quand on voyait jouer le Barça, il y avait des émotions qui passaient. Il n’y avait pas que le résultat qui comptait. Au-delà des aspects techniques, il y avait aussi la personnalité de ces joueurs, dont l’humilité et l’intelligence en-dehors du terrain cadraient avec toute une conception du football, et de la vie. Ça dépassait le cadre sportif. Récemment, j’ai retrouvé ces émotions devant l’Espagne, dans les matchs amicaux du mois de mars. La première mi-temps contre l’Allemagne, c’est… (il soupire d’émerveillement) Quand on voit un tel football, on a envie de prendre un ballon. Un garçon comme Iniesta symbolise tout ça. Avec lui et Xavi sur un terrain, c’était… le football tel qu’il devrait être.

Quand on regarde l’Espagne jouer, on se dit que c’est très simple. Est-ce que ça l’est ?

Il y a des aspects tactiques en football qu’il faut travailler au quotidien, et puis il y a des aspects sensibles. C’est assez facile de mettre en place des choses tactiques, mais si vous n’avez pas des joueurs qui ont cette sensibilité et cette culture, c’est toujours un peu bancal. Le football espagnol dégage quelque chose. Ça dépasse le cadre barcelonais. Quand on voit jouer Séville, il y a toujours une culture du jeu. Et je dirais que c’est le seul football qui dégage quelque chose actuellement. Le football brésilien, par exemple, a perdu de ses caractéristiques qu’il avait il y a 30 ans parce que les joueurs partent très tôt en Europe. Même si le côté technique subsiste, ce n’est plus du tout l’équipe de Sócrates et Zico. Elle a perdu de son charme et de sa spécificité.

Quand vous devenez joueur-entraîneur de Lorient, en 1982, à 27 ans, Le Télégramme a ce titre très drôle : « Christian Gourcuff enfin d’accord avec son entraîneur ». Est-ce que c’était dans votre nature de rentrer en conflit avec vos coachs ?

Devenir entraîneur, c’était une façon pour moi de jouer avec mes propres conceptions. Mais je n’ai pas toujours été en guerre avec mes entraîneurs. Je n’avais simplement pas la même sensibilité qu’eux. Excepté Jean Prouff, avec qui ça se passait bien. Même si, sur le plan tactique, il n’y avait rien. Rien ! L’entraînement, c’était du jeu ou du travail physique. En revanche, l’entraîneur révélait sa conception : ou bien il encourageait le jeu de passes, ou bien il encourageait le jeu direct. Entre les deux, il n’y avait évidemment pas photo. Quand j’étais sous la responsabilité d’un entraîneur qui prônait le jeu direct, je ne m’y retrouvais pas. C’était en contradiction avec ma sensibilité.

Que faisiez-vous à l’entraînement, s’il n’y avait pas de travail tactique ou technique ?

C’étaient des jeux, sans consigne particulière. C’était intuitif. Il n’y avait pas d’exercices structurés et pédagogiques qui amenaient à quelque chose de tactique. Ça, c’est assez récent. Dans les années 80, on disait aux joueurs : « toi, tu joues 6 », « toi, tu joues 8 », « toi, tu joues 10 », et ça représentait quelque chose. Ce côté approximatif me gênait énormément. La notion de zone était très floue. C’est Sacchi qui formalise la zone sur le plan théorique. Même si beaucoup de personnes ne comprennent toujours pas…

A vos débuts, vous vouliez faire passer vos idées coûte que coûte ou bien vous pensiez d’abord à vous adapter à votre équipe ?

Mon équipe cherchait à jouer, et je donnais l’impulsion de l’intérieur. Je n’avais pas de longues causeries, je n’avais pas d’exercices très sophistiqués ; on faisait beaucoup de toros, de jeux de conservation du ballon. Des choses qui paraissent aujourd’hui très banales mais qui, pour l’époque, étaient assez novatrices… C’était un peu de l’avant-garde. Je mettais en place ces exercices parce qu’ils m’apportaient quelque chose comme joueur. J’avais aussi la chance de ne pas me retrouver au cœur de l’inconnu. L’équipe était composée de joueurs que j’avais connus à Berné et qui avaient déjà une sensibilité de jeu, et de jeunes qui se montraient très enthousiastes.

« Toute ma carrière, on m’a dit : ‘Vous voulez faire quoi, bien jouer ou gagner ?’ C’est une aberration »

Vous êtes promus trois fois en trois ans, passant de la Division d’Honneur (DH) à la D2, alors que ce sont vos trois premières années d’entraîneur. Quel était votre état d’esprit ?

Je n’avais pas de projection de carrière. Seul le plaisir qu’on prenait sur le terrain importait. Les résultats n’étaient qu’une conséquence. A Lorient, on savait qu’on avait le potentiel pour avoir un beau club. C’était anormal que cette équipe descende jusqu’en DSR [Division Supérieure Régionale, survenue après un dépôt de bilan]. Je l’avais prise en DH, je savais très bien qu’il y avait du potentiel. Le public est revenu. En D3, on avait des affluences de 8000 spectateurs ! Notre jeu attirait du monde. Donc il n’y avait pas de calculs.

Votre manière de gagner importait davantage que de gagner ?

On ne se posait pas la question. Toute ma carrière, j’ai été confronté à ça : « Vous voulez faire quoi, bien jouer ou gagner ? » Poser la question de cette manière, c’est une aberration. (silence) Si je dis qu’il faut bien jouer, je suis à côté de la plaque, je ne fais pas de sport ; si je dis qu’il faut gagner à tout prix, on tombe dans certains travers. Le sport, c’est bien jouer pour gagner. Et considérer que l’épanouissement du joueur et du groupe contribue à la victoire. Pourquoi des équipes sont capables de déjouer complètement pendant deux mois sans gagner un match, puis d’enchaîner des résultats positifs ? C’est un climat de confiance, et non pas de défiance ou de pression, qui fait progresser le joueur et le groupe. Nécessairement, les résultats s’en ressentent.

L’entraîneur a beaucoup d’influence sur ces aspects ?

Bien sûr ! Il donne l’impulsion sur le plan mental. Il y a des entraîneurs qui sont capables de bouleverser une équipe en arrivant, juste sur des discours. Mais ça ne dure pas… Il faut du contenu. La création d’automatismes se fait forcément sur du temps long. Prenons l’exemple du FC Nantes de Jean-Claude Suaudeau [1982-1988, puis 1991-1997]. Plus que des aspects tactiques, il y avait une forme d’intuition qu’ils développaient dès le centre de formation, avec des joueurs qui s’intégraient dans ce système et qui donnaient une osmose formidable. C’était un vrai régal de les voir jouer. Ça ne reposait pas forcément sur des principes formalisés de façon très rigoureuse. Suaudeau ne pourrait plus fonctionner dans le football moderne.

Les entraîneurs n’ont plus le temps, aujourd’hui ?

Uniquement si vous gagnez. Mais vous avez forcément une période où c’est plus compliqué. Au début de la saison, avec Rennes, on a 5-6 blessés majeurs, des décisions arbitrales qui prêtent a discussion, des cartons rouges… Au lieu de gagner 1-0, vous perdez 1-0, et vous êtes dans une situation où tout votre travail va immédiatement être remis en cause par des personnes incompétentes, que ce soient les supporters, la presse ou les dirigeants, sans chercher à savoir comment vous travaillez.

(A suivre dans la deuxième partie)

Illustration : Marie Lomüller (visible ici)

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