Kilian Jornet – Courir ou mourir

Par le 25 mai, 2018

Tous les vendredis, une œuvre causant de sport décryptée par nos soins. Aujourd’hui : Courir ou mourir (ESP, 2011).

Premier des deux bouquins que Jornet a lui-même écrits – ce qui, en soi, n’est pas si fréquent pour des champions de son espèce -, Courir ou mourir est le portrait d’un homme d’une vingtaine d’années qui a décidé de galoper et de grimper les plus hautes montagnes du monde le plus vite possible. Il nous conte, avec force détails, trois des multiples faits d’armes qu’il avait alors accomplis jusque-là :

– son record de la traversée des Pyrénées d’ouest en est (850km et 42000m de dénivelé positif en 113h)

Le temps s’est arrêté et je ne pense pas qu’il nous reste moins de 100 kilomètres pour arriver à Orbaitzeta, et encore plus loin, quelque 800 kilomètres pour traverser ces montagnes pour se reposer à nouveau. Nous venons juste de commencer, cela fait une vingtaine de kilomètres, et nous sommes complètement perdus, nous avons laissé perdre de précieuses minutes, des heures de repos. Si nous poursuivons à cette moyenne… mais, ces moments sont-ils du temps perdu ? Ne voulons-nous pas nous perdre et, comme lorsque nous étions petits, ne faire plus qu’un avec la forêt pour découvrir de près ses plantes, ses animaux et sa vie, et ainsi pénétrer aussi en nous ?

– sa Tahoe Rim Trail (280km et 14000m de dénivelé positif en 38h32)

Dans ces moments-là, la vie n’existe pas en dehors de la course. La course, c’est la vie, et elle se termine au moment de traverser la ligne d’arrivée. L’après n’existe pas, tu penses simplement à arriver le plus vite possible. Tu ne penses pas aux conséquences qui peuvent te demander plus d’efforts, les coups ou les blessures, parce qu’après l’arrêt du chronomètre, il n’y a rien. Parce que la vie que nous avons créée pour aller chercher autre chose se termine. 

– son ascension aller-retour du Kilimandjaro (7h14)

J’augmente le volume de mon iPod et je cherche une chanson. Je me dis que lorsque je la trouverai, je commencerai à avancer à mon rythme. Les premières mesures de la Suite pour orchestre numéro 3, de Bach, retentissent lorsque je commence à me laisser porter par la mélodie et survoler le chemin, profitant de ses virages, freinant brusquement quelques mètres avant de toucher le sol et relancer le rythme à la moitié du tournant. Profitant des obstacles qu’offre le terrain pour jouer, sauter, accélérer, les esquiver avec le corps… enfin, pour rompre la monotonie et sentir à nouveau les sensations de l’adrénaline que nous recherchons en courant dans la montagne.

Sur un peu plus de 170 pages, Jornet nous trace la route, nous montre le sentier, nous ouvre le chemin, nous livre heure après heure ses pensées, nous traduit ses sentiments et ses émotions, nous fait part de ses doutes, le tout avec une grande humilité.

Kilian Jornet jeune, bien avant l’Everest

Son expérience se joue collectivement. Bien qu’il apparaisse seul sur le livre des records, Jornet ne cesse d’attribuer les mérites de ses aventures à son entourage.

Je ne cours pas seulement pour moi, non, je cours pour ne pas décevoir les amis qui m’ont tellement encouragé avant de venir à Chamonix. Je cours pour la famille et les gens qui sont venus m’aider pendant la course et qui ont mis tellement d’espoir dans ma victoire. Ou bien est-ce le prétexte que je me donne et au fond, je pense que je cours pour eux pour ne pas mettre tout le poids de mes décisions sur mes épaules ?

Kilian Jornet est sans aucun doute l’ultra-traileur le plus connu du monde. Détenteur de nombreux records, vainqueur de multiples courses parmi les plus difficiles de la planète, il a par exemple remporté une épreuve après avoir couru 140km avec une épaule démise, ou encore monté deux fois l’Everest sans oxygène en une semaine (l’alpiniste Catherine Destivelle en parlait avec nous). Ces jours-ci est diffusé son film, Path to Everest, dans le cadre du festival Montagnes en scène.

Evocations sentimentales

Le témoignage extrêmement précis et humble de ses aventures pour le moins remarquables rend le personnage encore plus attachant, et la simple admiration à son encontre peut virer à la fascination. Car en plus de courir vite, cet homme écrit plutôt bien. La plume n’est pas aussi aiguisée que celle de Stefan Zweig (dont nous parlions ici), n’exagérons rien, mais elle a le mérite d’être claire et sincère.

J’attaque, je lance mes jambes rapidement. Je les laisse mortes pour qu’elles puissent suivre le rythme de mon regard et j’observe du coin de l’oeil ce qui se passe derrière. Je vois Robert se retourner pour regarder où se trouvent ses poursuivants et dans son regard, je distingue quelque chose d’infime et de minuscule mais qui a maintenant toute son importance. Ses yeux ne sont déjà plus infectés de feu et de sang, ils sont petits et sans fond clair. On ne lit déjà plus le ruban qu’ils veulent couper. Il me montre qu’il est vaincu et j’accélère.

On jurerait presque que ce livre n’est pas une collection de souvenirs exhumés à des fins éditoriaux, mais un assemblage de notes qu’il a écrites au jour le jour et qu’il a spontanément publiées. L’ouvrage contient beaucoup plus de questions que de réponses, y compris concernant sa vie personnelle dont il livre des pans sentimentaux étonnants, mais émouvants.

Livre paru en France chez Outdoor-editions

1 Comment

Leave Comment

About Author

author

Abonnez-nous à notre hebdoletter