Course à élimination : éloge de la cour de récréation

Par le 25 février, 2019

C’est une course dans laquelle tous les deux tours de vélodrome, le dernier concurrent est éliminé. Pourquoi on retrouve dans cette épreuve du cyclisme sur piste des joies très enfantines ?

Imaginez une école élémentaire d’une petite bourgade provinciale sans histoire. Imaginez sa cour de récréation. Sur le sol est dessiné un très grand rectangle – d’une centaine de mètres de périmètre. Le calme règne encore. Il est 10h20, les CM1 sortent, puis les CP. Tout le monde s’agite, certains courent vers le portail, d’autres vers les toilettes. Bientôt, les classes se vident et soixante gamins s’égosillent à l’extérieur.

La cloche sonne peu après. Bizarre, pensent-ils, ce n’est pas déjà l’heure de rentrer ? Le directeur de l’école, revêtu d’une tenue entièrement jaune poussin assortie d’une perruque, monte une marche et exige l’attention générale. Les enfants l’examinent de bas en haut. Personne ne l’a jamais vu comme ça. Lui est fier de son effet et du silence qu’il a instantanément provoqué.

Il lève un bras et hausse la voix. « Vous voyez ce point ?, dit-il en désignant un rond de peinture jouxtant le préau. Ce sera votre point de départ. Tout le monde derrière, s’il vous plaît ! » Incrédules, les enfants s’exécutent et se mettent en rang. Quelques voix se font timidement entendre. D’aucuns craignent déjà un piège et tentent de se placer aux avant-postes. « Nous avons constitué douze équipes composées d’un élève de chaque niveau. Mettez-vous ensemble : Malek, CP avec Suzie, CE1 avec Alice, CE2 avec Gaston, CM1 avec Sarah CM2. » Le directeur énumère une suite de noms. Des petites grappes d’enfants se forment progressivement.

Tout cela étant le fruit de votre imagination, admettons que chaque niveau compte un nombre d’élèves similaire, soit douze par classes. Ne chipotons pas sur les détails.

« C’est une course de vitesse, mais aussi d’endurance. Les CP seront les premiers à partir, installez-vous au point de départ. Le but du jeu est de faire deux tours du rectangle dessiné au sol, le dernier ou la dernière est éliminé(e) ainsi que son équipe. Vous donnez le relais au CE1 qui doit à nouveau faire deux tours de rectangle. Le dernier ou la dernière est éliminé(e) ainsi que son équipe. Et ainsi de suite. Une fois que les CM2 ont terminé leurs tours, ils repassent le relais au CP. Vous avez compris ? »

On ne rigole pas avec la symbolique à 7 ans.

Tout cela étant le fruit de votre imagination, admettons que ces brillants élèves ont intégré toutes les règles au premier enseignement. Ne perdons pas trop de temps.

Le directeur et ses collègues ont bien conscience que le jeu est un peu déséquilibré. Mais ils s’imaginent bien que la candeur et l’innocence feront la beauté de l’exercice.

Déjà des cris de soutien s’échangent entre équipiers. Les grands épaulent les petits et leur prodiguent des conseils. Moins la soif de compétition que celle de se livrer au plaisir du jeu et de la ruse. Ne pas partir trop vite. Gérer ses efforts. Partir tortue plutôt que lièvre.

Les CP sont prêts. Le directeur regarde l’institutrice des CE qui comprend le signal : elle fait sonner la cloche. Les douze gamins partent pied au plancher. Ils ne ménagent pas leur peine. A la fin du premier tour, Manon traîne trois mètres derrière l’avant-dernier, mais elle grappille. Pas spécialement taillée pour le sprint, elle a saisi qu’il fallait courir intelligemment. Elle termine dixième, devant deux garçons. Elle est fière.

A l’avant, ça gambade. Deux CE1 jouent des coudes pour occuper la symbolique première place. On ne rigole pas avec la symbolique à 7 ans. Il s’agit de pouvoir taquiner son adversaire pour le reste de la semaine – voire davantage. L’un essaie de dépasser l’autre par l’extérieur, il fait plus de chemin, il s’épuise. Les positions demeurent en l’état.

Deux, trois, quatre équipes sont déjà éliminées. L’instituteur des CP tente de gérer diplomatiquement les éliminations malgré les cris de rage et de réclamation. Les CM2 sont à l’oeuvre. Rosa débute sa course dernière et remonte une à une les positions. Un peu surpris par sa facilité d’exécution, les quatre membres de son équipe l’encouragent et se délectent. « Avec elle, on va gagner ! », lance l’un d’entre eux.

Il reste sept équipes, tandis que les CP sont de retour en jeu. Jade cherche de l’air, Luca agite les bras dans une étonnante chorégraphie, Ayoub alterne course et marche rapide. Seul Bastien semble frais, prend le large et passe un superbe relais à Nathan, CE1, qui a lui aussi parfaitement récupéré de sa première course. Il bondit comme un guépard chassant sa proie. Il sait que ses deux équipiers de CM éprouvent quelques difficultés dans l’exercice ; ils sont d’ailleurs passés tout près de l’élimination tout à l’heure. Nathan veut prendre de l’avance. Beaucoup d’avance.

Derrière lui, la seconde a chuté. Clarisse s’est immédiatement relevée mais sa cheville semble fragilisée. Les instituteurs hésitent à intervenir. Elle se fait dépasser par la troisième, puis le quatrième, puis le cinquième. La dernière revient fort, mais Clarisse ne se laisse pas faire. De l’amour-propre qui ne dit pas encore son nom. Elle passe triomphalement le relais au CE2. Celui-ci ne peut pas revenir sur Suzanne, qu’il talonne pourtant.

Ils forment une équipe. Ils courent pour le collectif. Maëlle relève la tête, Luca raidit son buste.

Quatre équipes restent en course pour la victoire. Equipière de Nathan et Bastien, Maëlle affiche un air contrit. Pourquoi s’est-elle engagé dans cette épreuve ? Avait-elle seulement le choix ? Sa très large avance initiale s’amenuise au fil des mètres. La charge est menée par Valentin à l’arrière, qui ramène les deux autres dans son inspiration. Le deuxième tour se termine, les quatre enfants se tiennent dans un mouchoir de poche de blouson, Maëlle échappe de peu à l’élimination.

Ils ne sont plus que trois, et le suspense ne faiblit pas. Tout cela étant le fruit de votre imagination, vous aviez tout prévu, n’est-ce pas ?

Mais déjà, Rosa accélère. Sa fulgurante pointe de vitesse laisse Driss et Sacha déconfits. Ils n’ont aucune chance de la rattraper. Driss reste dans la foulée de son concurrent. Il s’économise. A l’orée du deuxième tour, il dépasse Sacha qui a multiplié les efforts. Et qui se sait battu. Driss ne s’épargne pas et grignote quelques mètres sur Rosa, qui termine cependant son tour avec une cinquantaine de foulées d’avance.

Les deux derniers tours, ceux qui vont désigner l’équipe vainqueur, sont courus en équipes. Tous les cinq, main dans la main. Les « petits » Bastien et Nathan rivalisent de détermination. Leurs encouragements excitent leurs coéquipiers. Ils n’ont plus qu’une dizaine de mètres de retard à la fin du premier tour.

Derrière, Maëlle flanche. Devant, Luca s’asphyxie. Les cris stridents des 50 autres les galvanisent. Les amusent aussi. Ils forment une équipe. Ils courent pour le collectif. Maëlle relève la tête, Luca raidit son buste. Rosa se désespère : elle en a encore sous le pied mais doit attendre. Plus que vingt mètres, et les deux équipes courent l’une derrière l’autre. Plus que dix mètres. Bastien et Nathan tentent de dépasser en forçant les autres dans leur foulée, mais peine perdue. Cinq mètres. La cloche sonne. Fin du jeu. Rosa et ses quatre équipiers ont remporté la course. Tous les enfants encerclent les deux équipes restantes, dans un mélange attendrissant de rires et de bêtises. Après quelques minutes, le directeur de l’école lève un bras et hausse la voix : « Assez joué, on y retourne ! » Et tous se dirigent dans leurs classes respectives. Le calme est revenu.

Et le cyclisme sur piste dans tout ça ?, me demandera votre imagination. Eh bien, le jeu que je vous ai décrit s’appelle la course à élimination, et si l’on met à part le fait que cela se déroule dans un vélodrome, les sensations et les émotions ressenties ont tout à voir avec l’enfance. 

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