Cristobal Huet : « En NHL, on se sent fragile » (2/2)

Par le 12 septembre, 2018

Humilité. C’est le mot qui vient à l’esprit lorsqu’il s’agit d’évoquer Cristobal Huet, l’un des meilleurs joueurs français de hockey de l’histoire. Après plus de 20 ans passés à arrêter les palets des adversaires, il va désormais dispenser ses conseils aux jeunes. Sur la pointe des pieds. Il ne regrette rien de sa carrière et se sent à l’aise avec le nouveau staff d’entraîneurs finlandais du Lausanne Hockey Club, arrivé cet été. Il peut avancer et poser sereinement les bases de sa reconversion.

Humilité, encore. Huet a gagné la Stanley Cup, le Graal de tous les joueurs de NHL, mais n’en tire pas une fierté démesurée. Un travail d’équipe, avant tout, dont il nous parle dans cette deuxième partie de notre entretien.

Humilité, toujours. Au sortir de notre entretien, il s’excuse pour la deuxième fois de nous avoir oubliés à Lausanne. Mais comment pourrait-on en vouloir aux légendes ?

La première partie de cette entretien est à lire ici.

Le jeudi 20 février 2003, vous patinez pour la première fois sur une glace de NHL avec les Los Angeles Kings, à l’occasion d’un match contre Philadelphie durant lequel vous jouez une quinzaine de minutes. Est-ce le sentiment du devoir accompli ?

Cristobal Huet : C’est une petite consécration. On se dit qu’on y est. Je suis rentré au cours d’un match, puis d’un autre où on perdait et on a finalement gagné. Puis j’ai connu mon premier blanchissage [aucun but encaissé]. Chaque pas est important, mais on se sent fragile. C’est pas parce qu’on a fait deux bons matchs qu’on est installé. Il faut toujours se battre. On se souvient des premiers trucs : le premier shoot, on se dit qu’il faut pas le laisser passer, sinon c’est fini ; la première victoire, on jouait contre Mario Lemieux [à Pittsburgh]… Tout est nouveau, tout va très vite.

Le système américain fait que les joueurs sont parfois échangés sans leur consentement. Vous êtes par exemple resté trois ans à Montréal, où vous sembliez faire de bonnes performances et avoir la confiance de votre coach. Et puis vous partez à Washington en cours de saison. Comment le vivez-vous ?

Cristobal Huet : Ça fait partie du jeu. Quand on joue en NHL, on sait que c’est comme ça. Il y a des bons salaires, on joue dans la meilleure ligue du monde, personne ne s’en plaint. A chaque fois c’est bizarre parce qu’on se dit qu’une équipe ne nous veut plus, mais on se retourne assez vite parce qu’une autre est intéressée.

Le fait de ne jamais s’identifier au club et aux supporters, ça vous gêne pas ?

Cristobal Huet : Les clubistes en NHL, ce sont des superstars. C’est le sport moderne qui veut ça. J’aurais bien fait toute ma vie dans un club, mais ça marche pas comme ça.

« Mes trois années à Montréal sont les plus belles de ma carrière. »

En 2010, l’année où vous remportez la Stanley Cup, vous jouez 48 matchs de saison régulière, soit le plus haut total de votre carrière, mais seulement un seul match de play-offs. Que s’est-il passé ?

Cristobal Huet : J’ai fait 48 matchs sur 60 en début de saison régulière, mais aucun des 20 derniers. L’autre gardien jouait bien, j’ai eu un petit coup de mou : je suis tombé malade et je me suis pris un 7-1 le match suivant. Le coach a décidé qu’il allait donner le poste de numéro 1 à l’autre gardien. C’est aussi simple que ça. C’était pas facile à vivre. J’ai aussi réalisé que pouvoir gagner la Stanley Cup, c’est pas donné à tout le monde, et il fallait que j’aide l’équipe d’une façon ou d’une autre, les encourager aux entraînements pour faire partie de ça. J’aurais aimé être sur la glace, c’était dur de pas y participer mais c’est comme ça.

C’est la plus belle saison de votre carrière, d’un point de vue émotionnel ?

Cristobal Huet : C’est le plus beau trophée que j’ai gagné, mais c’est pas ma meilleure année. Mes trois années à Montréal [2005-2008], ce sont les plus belles. J’étais arrivé blessé, il n’y avait pas d’attente sur moi, tout me réussissait. C’est ce qui m’a fait aller au All-Star Game [en janvier 2007].

Est-ce qu’on pratique-t-on le même hockey en Amérique du Nord et en Europe ?

Cristobal Huet : Oui et non. En Europe, pour caricaturer un peu, on a de plus grandes patinoires, de meilleurs patineurs, avec peut-être un peu plus de technique. En Amérique du Nord, ce sont des joueurs qui sont plus combattants, qui shootent mieux. Ils ont moins d’espace, donc ils doivent être soit plus forts, soit plus rapides. Les nouvelles règles – moins d’accrochages, notamment – favorisent les meilleurs patineurs, les meilleurs joueurs européens vont jouer en NHL. Là-bas, il y a 80 matchs, alors qu’il y en a 50 en Suisse. Donc il y a moins d’entraînements, mais il y a plus de joueurs dans l’effectif. Mentalement, c’est fatigant, et les stars arrivent en janvier-février, le mou du championnat, à passer au-dessus de tout le monde.

Vous avez terminé votre carrière de joueur à Lausanne en y jouant six saisons, et vous devenez entraîneur des gardiens du club. Est-ce que vous appréhendez cette nouvelle fonction ?

Cristobal Huet : Je m’étais toujours dit que j’aimerais bien jouer à Lausanne à la fin de ma carrière. Mon ex-femme vient de là, c’est pas loin de Grenoble, et j’avais envie de vivre dans la région. Ç’a été plus qu’une deuxième chance. J’ai signé un contrat de 4 ans, on est monté en élite. Il y a eu une belle osmose avec la ville, le club, les joueurs. Ç’a été une super façon de finir ma carrière. J’avais une clause dans mon contrat pour me reconvertir. C’est la seule chose que je maîtrise un petit peu après toutes ces années passées dans le hockey. Ça me permet d’apprendre un nouveau boulot, humblement. Tout est nouveau pour moi. Mais je vais pouvoir faire pas mal de vidéos, ça va bien se passer.

Vous avez pris part à une bagarre sur la glace, la saison dernière. Un coup de sang ?

Cristobal Huet : Oh, deux bagarres en 24 ans de carrière, ça va ! Normalement, c’est vrai que le gardien ne se bat pas, mais il y avait de la frustration des deux côtés… En NHL, il y avait des joueurs presque payés pour ça, pour défendre d’autres joueurs. Au Québec, ils appelaient ça des policiers. S’il y a un adversaire qui charge ton leader, tu vas lui faire savoir, il va payer le prix. C’était un peu du folklore. Aujourd’hui, c’est surtout pour intimider, ou pour éviter les blessures des meilleurs joueurs.

Qu’est-ce qui va vous manquer dans la pratique de haut niveau ?

Cristobal Huet : Pas grand-chose. Faire partie du groupe, les joies de la victoires, peut-être… Mais j’ai plus grand-chose à donner sur la glace, donc je suis en paix avec moi-même. Ça me fait pas plus envie que ça. J’en ai bien profité, je suis bien cassé, j’ai poussé au bout.

Illustration : Luisa Touya

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