Dany ardent

Par le 19 février, 2018

3km800 à la nage, 180km à la pédale, 42km195 à pied : la distance d’un Ironman en ferait flancher plus d’un. Pas Dany Perray, qui décide en 2016 d’en faire neuf en quatre mois. Un défi nommé IronFrance, à la hauteur d’un personnage follement sain toujours en quête de projets singuliers.

10 septembre 2016, milieu de matinée. Dany Perray commence à grimper le col de Romme, sis dans le Massif des Aravis (Haute-Savoie), et dont la pente de 8,7% de moyenne s’étale sur un peu plus de huit kilomètres. Une mini-formalité pour le triathlète insatiable. C’est sa huitième compétition en trois mois et demi, et ni les 30 km de natation, ni les 300 km de course à pied, ni les 1300 km de vélo cumulés n’ont eu raison de lui jusqu’à présent. Dany Perray vient pourtant de passer quinze jours très difficiles et s’est élancé sur cet Evergreen dans un état « lamentable ». Il croit sortir du lac de Montriond à la 4e place. Il enfourche aussitôt sa bécane pour aller chercher une belle place.

Mais à trois kilomètres du sommet, il met pied à terre. « J’explose complètement. Je remonte, puis je m’arrête, puis je remonte, puis je m’arrête. Trois kilomètres, c’est très, très long. Quand j’arrive au ravitaillement, je suis en hypoglycémie complète. Je m’enfile un litre et demi de Coca, je bouffe un kilo de fromage, des abricots, des dattes, du chocolat. Pendant dix minutes, je suis un gouffre. » Assis à côté de son vélo, Dany cherche un moyen de se remonter le moral : il reste 120 km à pédaler et un marathon à courir.

« J’ai fait un truc super positif : un Facebook live. Je me suis filmé pour expliquer la détresse dans laquelle j’étais, mais que je n’abandonnerai pas. » Il n’attend pas de voir la réaction de ses nombreux proches et soutiens ; le simple fait de partager son épreuve lui donne la force nécessaire pour remonter sur sa selle. Son corps redonne des signes de forme trois kilomètres plus loin. « Sur l’instant, c’était un support psychologique. Je leur crachais ma fatigue. Voilà ce que je vis, vivez-le avec moi. » Il termine l’Evergreen le lendemain matin, à 4h, très ému mais « frais ».

Jamais, au cours de cet IronFrance, il ne songe à l’abandon. Dany Perray (prénom inscrit sur son état civil, à la différence de Dany Brillant) a trop de respect envers la cause qu’il défend pendant cette aventure : l’AEVE, soit l’Autisme Espoir Vers l’Ecole. L’idée de courir tous les Ironmans de France naît fin octobre 2015, à la fois pour tromper l’ennui et pour créer un ramdam médiatique en faveur de l’association. « Cela faisait plusieurs années que j’essayais de m’inscrire au Norseman, un triathlon extrême en Norvège. Les places sont limitées et tirées au sort. En septembre 2015, je reçois une lettre de refus pour la quatrième fois. Ça m’a vraiment fait chier. »

« Ce challenge, c’est humainement extraordinaire.
Le défi physique est anodin. »

Dany, marié, deux enfants, est manager au sein d’une entreprise de transports en commun de Nantes. Il fait le tampon entre les différents services de son secteur, soit environ 400 conductrices et conducteurs. La souplesse de ses horaires lui autorise une grosse pratique sportive. Après avoir nagé et couru toute sa vie, il se met logiquement au triathlon fin 2011, à Bouguenais (limitrophe sud de Nantes). Quatre ans plus tard, sa soif de défis s’en trouve décuplée. « Je voulais faire un truc qui sorte de l’ordinaire, qui n’a jamais été fait, et qui pourrait mettre l’autisme en avant. Je me suis alors intéressé aux Ironmans français et j’ai vu qu’il y en avait huit étalés sur quatre mois. Dont trois extrêmes en l’espace d’un mois. Et si je les enchaînais tous ? »

L’idée le séduit terriblement. Elle germe pendant une quinzaine de jours. Il en parle à sa femme, Nathalie, « toujours la première au courant de mes projets », puis en discute avec les parents de Léna, une jeune autiste de 10 ans qu’il considère comme sa petite-fille. « Ils m’ont d’abord pris pour un sacré déconneur. Ensuite, ils m’ont pris au sérieux. » Le projet IronFrance bourgeonne.

Le 13 novembre 2015, jour de ses 47 ans, il annonce la nouvelle sur les réseaux sociaux. Les messages des potes le qualifiant de fou l’amusent, et le stimulent. Le soir même, les attentats terroristes de Paris refroidissent les ardeurs. Le choc collectif étouffe tout enthousiasme individuel. L’ascenseur émotionnel vécu cette journée-là ne quittera jamais son esprit pendant la préparation. « Je me suis dit que c’était un mauvais présage. Pendant six mois, j’y ai souvent pensé. Ça n’a pas eu d’impact négatif sur ma motivation, mais ça a toujours été présent. Tu ne peux pas l’oublier. C’était là. »

Le budget est bouclé en un mois, à raison d’une course vendue par partenaire. Inscription hébergement, transport : le coût de chacune d’entre elles s’établit autour du millier d’euros, mais elles partent aussi vite qu’un bol de Curly dans une chambre d’enfants. L’organisation, l’informatique et la communication sont prises en charge par les premiers soutiens. Dany n’a plus que sa préparation en tête. Jusqu’au 21 avril 2016.

À Annecy, deux hommes annoncent la création d’un Ironman extrême, l’AlpsMan, dont la première édition aura lieu le 1er octobre de la même année. A Nantes, réunion de crise. Le nombre d’épreuves à réaliser monte à neuf. D’aucuns lui conseillent de ne pas courir la dernière au motif qu’elle n’était pas initialement au programme. Mais Dany s’est engagé à terminer tous les Ironmans de France sur une année. Une grosse campagne de communication a déjà été lancée sur les abribus du Grand Ouest, de Saint-Malo à Bordeaux. Il ne peut pas faire l’impasse.

Le défi d’envergure démarre le 28 mai. Il prévoit un temps de 11 heures par course : une heure de natation, six heures de vélo et quatre heures de course. A bon rythme, mais sans se griller pour les suivantes. Il règle chacune des quatre premières épreuves étalées sur un mois, à Hourtin, à Nice, à Saint-Malo, puis à Gravelines, en moins de 11 heures. La cinquième, situé aux Angles (Pyrénées-Orientales) début juillet, s’avère autrement plus ardue. La pente commence à s’accentuer. « Tu fermes ta gueule, tu te mords les deux joues et tu attends que ça se finisse. » Il termine en un peu plus de 15 heures.

Qu’est-ce qui fait courir Dany ? Qu’est-ce qui le pousse ainsi à se surpasser de semaine en semaine ? L’AEVE. Sa famille. Ses soutiens. « Ce challenge, c’est moi qui ai couru, mais je n’ai jamais été tout seul. Humainement, c’est extraordinaire. Le défi physique est anodin. » Reconnaissable à sa grosse barbe poivre et sel, il rencontre pléthore de triathlètes, se fait des compagnons de route, construit des amitiés indéfectibles. « Ma force, ce n’est pas de finir les Ironmans, c’est de fédérer. De créer un engouement autour de moi de façon à embarquer tout le monde. »

S’il ne semble pas préoccupé par la gageure physique, c’est parce qu’il forge son corps depuis l’âge de 6 ans. Le football, d’abord, « à un très bon niveau, j’ai fait du sport-études », puis la natation. Dès qu’il commence à travailler, vers 20 ans, il touche à une multitude de sports. Dont l’apnée, pendant huit ans. « De tout ce que j’entreprends actuellement, ça a été l’élément déclencheur. J’ai trouvé un tel équilibre personnel dans la préparation à cette discipline que c’est devenu une force : cette capacité à se recentrer sur soi, à être en-dehors de ses souffrances physiques, psychologiques… C’est 90% de ma réussite actuelle. »

Excepté une périostite, qui le contraint à l’arrêt pendant plusieurs mois (« le frottement du drap me réveillait la nuit »), Dany n’a jamais connu de blessure. Il encaisse donc des charges d’entraînement énormes en toute quiétude. Sa préparation est composée à 70% de physique, à 20% de diététique et à 10% de psychologique. En compétition, les pourcentages s’inversent. « A très haut niveau, on est arrivé à un tel seuil humain que tout le monde est pratiquement à égalité sur le plan physique. Ça se joue sur la préparation psychologique. » Entre les épreuves, il maintient un gros rythme d’entraînement, pratique la cryothérapie (deux minutes à -155°) et le sauna infrarouge. « La course, c’est la cerise sur le gâteau. »

Dany reprend son défi le 15 août, à Rillieux, en un peu moins de 13 heures. Quinze jours plus tard, il est au départ de Vichy. « La plus grosse erreur de ma vie. » Il s’est auparavant conditionné pour courir le plus tranquillement possible, afin de garder de la force pour la suite, l’Evergreen, dont il connaît la difficulté. Se préparant dans le parc de transition, il entend alors son prénom scandé. Il lève la tête et aperçoit plein de têtes connues : Léna et ses parents, sa famille, ses amis. « Allez, je leur fais plaisir, je termine l’Ironman en moins de 10 heures. » Il tient promesse. Mais se met dans le rouge.

« Quand je cours, je ne suis qu’une enveloppe.
Je considère que c’est vide à l’intérieur de moi.
« 

Deux jours après son retour en Loire-Atlantique, son grand-père décède. « Je vis quinze jours très difficiles, entre la fatigue mentale liée à sa mort et la fatigue physique liée à Vichy. Je suis en lambeaux. Un tas d’os. Je ne ressemble à rien. Mais je ne pense pas abandonner. C’est inconcevable. » Il franchit l’étape de Chamonix en un peu plus de 21 heures. Il n’en reste plus qu’une. L’AlpsMan, à Annecy, le 1er octobre.

Cette course présente une configuration différente : au 28e km du marathon, l’organisation procède à un tri. Celles et ceux arrivés là en moins de 12 heures ont le droit de terminer via le mont Semnoz, sont considérés comme top finisher et reçoivent un t-shirt noir. « C’est le graal. » Les autres sont déviés vers le lac d’Annecy, terminent par une dernière boucle autour d’icelui, sont considérés comme lake finisher et reçoivent un t-shirt blanc. Dany veut le noir.

Après la natation, une pluie glaçante calme toute velléité. Les coureurs freinent et passent leurs vitesses au prix d’un effort surhumain. Dans le parc de transition entre le vélo et la course à pied, Dany commence tant bien que mal à se déshabiller. Après les chaussettes, il tente d’enlever son casque. Mais il ne trouve pas la sangle. « J’avais une insensibilité au niveau des mains. Le juge me regardait, mais il n’avait pas le droit de m’aider. Il me disait : « Plus haut. Plus bas. » J’ai mis dix minutes à la trouver. On était des morts-vivants. » Il repart pour le marathon, regarde sa montre et se dit que c’est jouable.

Au 21e km, Dany rattrape l’un de ses amis, qui semble aux abois. Au moment de le doubler, il se rapproche et lui souffle à l’oreille : « Je te raconterai comment c’est en haut. » Il arrive au 28e km en 11h50 de course. L’organisation lui autorise la route du Semnoz, peu importe le temps qu’il mettra pour courir les 14 derniers kilomètres. Mais Dany compte bien attendre son camarade, espérant que sa provocation a chatouillé l’orgueil du sportif. Il a visé juste : il passe le 28e km après 11h58 de course. Tous deux terminent la course en marchant, à la lampe frontale. « En 4h30, on a refait le monde. » En haut du Semnoz, au beau milieu de la nuit, les lueurs de la ligne d’arrivée figurent un halo de vie. « A 200m de la fin, on s’est mis à courir histoire de finir en beauté. On a franchi la ligne main dans la main. Pour moi, ça a été une renaissance. »

Une fois passée la soirée de clôture du défi, il faut se désintoxiquer. Diminuer les entraînements. Réapprendre à ressentir la douleur. Redescendre sur terre. Dany semble avoir toujours su rebondir, gérer la souffrance et les aléas. Au repos comme sur la route. « Quand je cours, je ne suis qu’une enveloppe. Je considère que c’est vide à l’intérieur de moi. Admettons que j’ai une douleur à un genou : je m’imagine la prendre, la remonter au niveau du bassin, puis au niveau du torse, puis au niveau de la gorge, et l’expirer. Si elle est toujours là, je la schématise, je la prends, je la remonte, et je l’expire. Et ça, tu peux l’appliquer à toutes les parties de ton corps. » Ses années d’apnée et d’ultra-trail lui ont permis de mesurer la puissance de l’esprit sur la chair. Sa confiance est totale. Il se dit quasi-indestructible, en contrôle total de son corps. « Ça fait 45 ans que je le forge à ça. »

Selon lui, tout le monde est capable de faire ce qu’il a fait. « Et même, tout le monde devrait faire cette expérience dans sa vie. » Dany a un besoin irrépressible de se lancer des challenges. Alors le 22 septembre 2018, pour l’AEVE, il va tenter de relever le défi de l’Enduroman : une course à pied de Londres à Douvres, puis la traversée de la Manche jusqu’à Calais, pour finalement rejoindre l’Arc de Triomphe en vélo. Plus de 470 kilomètres à parcourir à la seule force de ses muscles et de sa tête. L’année dernière, trois participants ont tenté le défi. L’un d’entre eux est mort au large de Calais.

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