Dany Perray : « L’Enduroman, c’est une victoire collective »

Par le 21 novembre, 2018

Dany Perray est parti le 23 septembre 2018 du Marble Arch, à Londres, pour rejoindre l’Arc de Triomphe parisien, dans le cadre de l’Enduroman (la première partie est ici). Après avoir avalé les 140km de course à pied jusqu’à Douvres, il commence à donner ses premiers tours de bras dans la Manche. Evidemment, ça ne se passe pas comme prévu…

Lorsque vous commencez à nager, il est 20h (heure anglaise), il fait nuit, l’eau est très froide… Vous vous sentez comment ?

Dany Perray : Je suis le plus heureux des hommes. Traverser la Manche, c’est un rêve de gosse. Rien ne peut m’arriver. Ma vie est entre les mains des pilotes, et j’ai une confiance absolue en eux. La règle, c’est de rester à trois mètres du bateau et de ne jamais le toucher.

Après quelques heures, il se passe quelque chose sur le bateau. Mike, le pilote, réunit tout le monde et dit : « Dany n’a aucune chance d’arriver au cap Gris-Nez. Les conditions sont assez mauvaises, on va essayer de le déporter ». Il leur demande si on doit me prévenir. Il est partisan de rester silencieux, les autres acquiescent.

De mon côté, ça se passe super bien. Au bout d’une demi-heure, je m’aperçois que ma langue a doublé de volume. Le phénomène est normal, mais pas après si peu de temps. Quand j’en ai reparlé à mon fils deux jours après, il m’a dit qu’en réalité, ça faisait déjà huit heures que j’étais à l’eau. Or, je croyais que ça ne faisait qu’une demi-heure. J’étais complètement transporté.

J’avance, j’ai une période où je nage moins vite et je me retrouve devant le cap Gris-Nez. Je le vois. C’est horrible. Je dois être à 2km, et le bateau me pousse vers la gauche.

Et vous êtes obligé de le suivre.

Dany Perray : Bien sûr. Je demande à Victor ce qu’ils font. « T’inquiète pas, on prend une petite route sur le côté. » On continue, et je vois le cap Gris-Nez qui commence à disparaître. « Qu’est-ce que vous faites ? » « Rien. Continue à suivre le bateau ! » Là, c’est la rupture de confiance. Depuis le début, je remets ma vie entre les mains des pilotes, mais c’est fini. Je me demande ce que je leur ai dit, ce que je leur ai fait, si je les ai payés, si j’ai été malpoli, s’ils aiment les Français, si ma gueule ne leur revient pas… Je suis dans une dramaturgie psychotique énorme. On continue. Je vois le cap Gris-Nez à ma droite, j’avais fait deux heures de natation supplémentaire, et je me dis « Les enfoirés ! Je devrais être arrivé ! Pourquoi ils me font souffrir comme ça ? » Je me voyais monter dans le bateau et leur casser la gueule.

Vous devez alors traverser un courant extrêmement fort, le banc de phoques. Comment le décririez-vous ?

Dany Perray : Des remous de machine à laver. La mer n’est plus la même. Je me mets dedans et je nage. La proue du bateau ne bouge pas, et je nage à fond. La colère me prend. Je n’ai qu’un seul objectif : leur prouver que je vais aller au bout. Je franchis le courant. C’est la délivrance ! Je vois le cap Blanc-Nez face à moi, ces falaises blanches juste à côté de Calais. Je commence à voir le fond. Je commence à sentir les graviers sous la main. Je suis arrivé ! Sauf que pour valider la traversée, il faut être au sec, dos au bateau, debout avec les bras levés. Ç’a été une épreuve… Je suis dans 40cm d’eau, et je ne peux pas me lever. Dès que je mets une main, un pied, je n’ai pas d’appuis. Dan est là pour me protéger, parce que personne ne peut me toucher. Si quelqu’un me touche, ne serait-ce que par compassion, je suis disqualifié. Je me mets debout, tant bien que mal. Ç’a été très long. La corne de brume sonne. Je l’ai fait ! Je vois Elodie et ma femme Nathalie courir vers moi, en transe. Une joie intense mêlée à la peur que la traversée se passe mal.

Quand avez-vous su que les pilotes avaient en fait oeuvré pour votre bien ?

Dany Perray : Quand je suis remonté sur le bateau pour repartir sur Calais. Victor et Kilian m’expliquent que j’ai eu les deux meilleurs pilotes au monde avec moi. Ils n’ont fait que recalculer la route en s’adaptant à ma vitesse, pour que je puisse nager dans les courants les plus faibles possibles. Tout était irrationnel dans ma course.

Une demi-heure après, on est à Calais. Deuxième cycle de transition. 1h30 de sommeil, puis repas. A nouveau, je suis frais comme un gardon. La partie la plus facile, c’est le vélo. Je pars à la tombée de la nuit. Et ça ne se passe pas comme prévu… (rires)

C’est-à-dire ?

Dany Perray : On m’indique qu’il y a une déviation qui me fait faire un détour de 10km supplémentaires. Ce n’est pas franchement grave. Je me mets sur le vélo en pleine forme. Les jambes, ça va. Le corps, ça va. Je me crois fort. Je regarde ma vitesse : 24km/h. C’est nul. (rires) Je suis quand même un peu cramé…

Arrive la portion de route fermée. Je suis la voiture de Dan. On fait un sacré détour, on arrive dans un bled, et on se paume. On perd un temps infini. Avec la fatigue, plus ça allait et moins je comprenais Dan. Je crois alors comprendre qu’il me dit de prendre une route dans laquelle la voiture ne peut pas s’engager, mais qu’il me rejoint juste après. Je la prends, et je fonce. Vingt minutes, trente minutes passent, je suis toujours seul. Mais tant pis, ce n’est pas mon problème. Au bout de quarante minutes, une voiture me double et s’arrête 300m plus loin. Dan sort en colère et me dit : « Ça fait une demi-heure qu’on te cherche ! J’ai eu peur. Tu me fais pas ça deux fois ! »

« Je vois le chien se transformer en daim »

Est-ce que vous commencez à ressentir les effets de la fatigue ?

Dany Perray : Oui. Je n’avais dormi que deux fois 1h30 depuis le début, donc il y a des conséquences. Quand je suis dans un état de fatigue très avancé, je vois souvent des enfants qui jouent au ballon sur le bord de la route. Je pourrais parler avec eux. Je l’accepte, c’est une hallucination, c’est normal. Une chose semblable m’est arrivée sur le parcours, autour du 150e km : il fait alors nuit, je suis en haut d’une côte, et je vois Mike à 200m devant moi à droite, avec un ravitaillement. A gauche, il y a une petite lumière, et un énorme chien, un mastiff. Je me rapproche. Le chien avance sur la route, je regarde Mike, je regarde le chien, je regarde Mike, le chien va sauter sur lui, je me rapproche encore, et je vois le chien se transformer en daim ! Enorme hallucination ! Je suis allé faire une sieste flash 2km plus loin…

Est-ce que vous connaissez votre temps de parcours sur la route ?

Dany Perray : Au bout de 100km, je demande à Mike ce que fait l’Australien, qui était parti de Londres peu de temps après moi. Avant son départ, il avait explicitement annoncé qu’il voulait faire tomber le record de l’épreuve. Il me répond qu’il a abandonné. Le déclic. Je lui demande de calculer le temps qu’il me reste pour battre le record. Et j’ai de l’avance ! Enorme motivation. Battre le record me donnerait l’appui médiatique nécessaire pour parler de l’AEVE. C’est le second souffle. Ça décuple mes forces. Ça m’a motivé jusqu’à l’entrée de Paris.

A Paris, combien de temps il vous reste pour le battre ?

Dany Perray : J’ai 12km à faire et 1h30 d’avance sur le record. Je suis en capacité d’apprécier le moment.

On rentre dans Paris et c’est un peu compliqué, le temps s’égrène normalement. Et puis on tombe dans l’avenue Jean Jaurès, je crois. Travaux. Tous les véhicules sont à l’arrêt. Il est 7h30 du matin. Je ne pose plus les fesses sur le vélo. Dan a un parcours officiel, et il doit le suivre. Il me dit que c’est la course, mais je suis encore confiant. L’histoire veut qu’on ne soit jamais arrivé avant le temps du record. [Dany a terminé l’épreuve en 60 heures et 18 minutes, à 22 minutes du record de Cyril Blanchard]

C’est un regret ?

Dany Perray : J’ai vécu un ascenseur émotionnel. J’ai terminé la course, mais je voulais le record pour l’AEVE (voir photo ci-dessus). J’étais en détresse psychologique énorme. Tous mes amis étaient là pour m’accueillir, et j’ai passé les 15 premières minutes à m’excuser. J’ai gâché le moment. Tout le monde était très heureux, ils pleuraient de joie, et je pleurais de désespoir. Dan me passe Cyril Blanchard au téléphone. Il me dit que j’ai tout faux, et que le record est anecdotique. J’ai commencé à apprécier au moment où j’ai raccroché.

Vos déboires ont finalement eu du bon puisque votre arrivée a eu un bel écho médiatique.

Dany Perray : J’ai une journaliste de lequipe.fr au téléphone, je n’ai pas souvenir de tout, j’étais fatigué. Elle choisit d’axer son article sur les bouchons parisiens qui m’ont empêché de battre le record. Or, ce n’est pas du tout ça. On a une course, on a des contraintes, ça en fait partie. Ça m’a désagréablement surpris. Mais la dramaturgie de l’arrivée a eu l’effet inverse : les médias s’en sont emparés [ci-dessus, de haut en bas : lequipe.fr, lepoint.fr, ouest-france.fr, konbini.com], mais aussi les élus politiques. J’ai vu l’un deux apostropher la maire de Paris, Anne Hidalgo, en disant à peu près : « Comment pouvez-vous répondre au fait que votre inaction sur les bouchons parisiens puissent empêcher un triathlète de battre un record du monde ? » Moi, pauvre petit Nantais, j’en ai rien à faire de ces histoires ! (rires)

De quoi êtes-vous fier ?

Dany Perray : L’Enduroman, c’est une victoire collective. C’est moi qui l’ai couru, mais on l’a terminé à plusieurs. C’est parfaitement impossible tout seul. A titre individuel, je n’ai aucune fierté à faire ça. C’est dans la continuité de mon triptyque, des trois challenges qui sortent de l’ordinaire [le premier challenge était les neuf Ironmans de 2016, le troisième sera réalisé en 2020]. Il faut que j’apprenne à accepter le fait que les gens trouvent ça extraordinaire, alors que je trouve que c’est normal. En revanche, il y a deux choses dont je suis très fier : j’ai le #34, à vie, c’est-à-dire que je suis la 34e personne en 18 ans à avoir achevé l’Enduroman ; je suis également le 30e Français en 130 ans à avoir traversé la Manche. Et ça, personne ne pourra me l’enlever. 

Photographies : Droits réservés

2 Comments

Fareau Jérôme

novembre 29, 2018 @ 11:26

Bravo Dany, pour ce que tu as fait. Moi j’ai bien pensé à le faire mais il faut plutôt être bon nageur et moi avec mes 1h25 sur Ironman c’est un peut juste, je passe à pied et en vélo mai sans doute pas en natation. BRAVO encore

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