Echecs

Echecs et femmes

Pourquoi si peu de femmes pratiquent le jeu d’échecs ?

Le jeu d’échecs a une histoire très longue depuis ses origines à nos jours. Il a traversé bien des contrées et des époques pour finalement arriver dans nos régions d’Europe occidentale.

Parmi toutes les thématiques que l’on pourrait aborder, j’ai choisi de vous parler des femmes qui pratiquent cette activité. Car, si en France nous parlons officiellement de « sport », il n’en est pas de même dans toutes les nations. Pour moi et en dehors de tout critère politique, je parlerais d’une activité culturelle qui se joue aussi en compétition. Ces deux volets du jeu d’échecs sont à distinguer et à prendre en compte. Cette distinction est importante pour le traitement de notre sujet sur le jeu d’échecs pratiqué par les femmes. Qu’elles le pratiquent dans un club en compétition ou pour leur plaisir, nous verrons que le sujet de la sous-représentation des femmes dans ce domaine est difficile à expliquer de façon rationnelle.

Ainsi, durant les premiers temps, le jeu est largement représenté par l’image masculine du guerrier. Il paraîtrait que le jeu d’échecs serait originaire d’Asie du sud-est, et plus précisément d’Inde du nord. C’est ce que les recherches archéologiques et scientifiques les plus récentes nous apprennent.

J’ai lu un article bien documenté sur le blog de l’UIA de Bayeux Echecs qui me paraît éclairer le sujet sous un angle objectif en utilisant des réflexions de connaisseurs du jeu d’échecs : « De nombreuses différences culturelles expliquent l’écart de niveau entre hommes et femmes aux échecs. Et à ce jour, aucune preuve d’une quelconque différence naturelle pouvant causer cet écart n’a pu être avancée. D’année en année, les femmes progressent et rattrapent les hommes. Mettre fin à la séparation des sexes dans les championnats serait un pas supplémentaire en direction de l’égalité au jeu d’échecs, et par extension, dans la société. »

Il existe des études sur l’évolution de la pratique du jeu d’échecs au cours des âges. De nombreuses peintures sont là pour en témoigner. La tendance de l’époque aurait voulu que les femmes prennent de l’importance dans cette activité. L’introduction de la Dame comme pièce maîtresse sur l’échiquier atteste de cette évolution.

Cassiel et Phésona jouant aux échecs. Jean Wauquelin, Histoire d’Alexandre le Grand.

Pourquoi les choses ont changé ?

Dans Socio-anthropologie des joueurs d’échecs*, le sociologue Jacques Bernard indique :

« Deux explications sont couramment avancées, l’une, d’ordre physiologique, considérerait que le mode de pensée serait différent chez l’homme et chez la femme, différence qui avantagerait le premier. L’autre, historique et sociologique, verrait, dans le peu de réussite aux échecs de la compagne de l’homme, une conséquence de l’assujettissement dans lequel la société masculine l’a confinée. »

Les femmes représentent 5 à 10 % des joueurs classés en France et aussi dans le monde. Si le pourcentage de femmes au top niveau est faible, c’est donc avant tout parce que moins de femmes jouent aux échecs.

Le pourcentage de femmes jouant aux échecs n’est pas le même dans tous les pays. Ainsi, on trouve 30% de joueuses en Chine (elles sont 23 dans le top 100) et 27% de joueuses en Géorgie (elles sont 36 dans le top 100 !). Doit-on conclure que Chinoises et Géorgiennes ont un gène échiquéen absent chez les Françaises ou alors que ces différences sont culturelles ?

Quelques femmes ont choisi de participer exclusivement aux compétitions mixtes et n’ont jamais concouru pour le titre mondial féminin

Toutefois, les femmes sont actuellement de plus en plus nombreuses à pratiquer le jeu d’échecs et donc, de plus en plus nombreuses à haut niveau. Une des explications à la différence hommes/femmes aux échecs est la séparation des sexes dans les championnats.

En effet, dans les championnats de France, jeunes comme adultes, il y a un tournoi mixte (de fait, presque toujours exclusivement masculin) et un tournoi féminin (interdit aux hommes). Si de nombreux sports physiques autorisent une telle distinction  compréhensible et souhaitable, autant pour le jeu d’échecs, elle est injustifiée et a des effets profondément pervers.

De même il existe un championnat du monde d’échecs féminin organisé par la FIDE, Fédération Internationale des Echecs. Mais quelques femmes ont choisi de participer exclusivement aux compétitions mixtes et n’ont jamais concouru pour le titre mondial féminin. C’est notamment le cas de Judit Polgar qui a obtenu le meilleur classement Elo parmi les femmes (2735) et a terminé huitième du championnat du monde d’échecs en 2005 et quart de finaliste en 1999.

Par ailleurs, on trouve moins de Noirs chez les joueurs d’échecs, en général et au top niveau, que dans la population globale. Une des raisons à cela est historique : le jeu d’échecs, inventé en Perse puis dominé par les Arabes, a été importé en Europe à la fin du Moyen-âge sans jamais toucher l’Afrique Noire. Mais personne n’oserait dire que les Blancs sont naturellement plus forts aux échecs que les Noirs, tout comme personne n’oserait dire que les Noirs sont naturellement plus forts à l’awalé que les Blancs.

Les chiffres sont éloquents et présentent une réalité indéniable ; par ailleurs la discrimination est une réalité. Alors pourquoi ?

L’éternel argument des prédispositions naturelles

Le 1er tournoi féminin de l’histoire des échecs fut organisé à Londres du 23 juin au 3 juillet 1896, en l’honneur du jubilée de la reine Victoria. Les Dames n’ayant pas obtenu de prix furent récompensées par un lot de consolation de sa majesté… une aiguille à coudre avec du fil…

S’il paraît logique que dans les disciplines  physiques les femmes ne puissent obtenir les mêmes résultats que les hommes, il semblerait naturel qu’aux échecs, sport cérébral, leurs compagnes puissent atteindre un niveau égal. Or, ce n’est pas le cas.
On a longtemps cru que les hommes étaient plus doués que les femmes pour les disciplines scientifiques comme les mathématiques mais aussi pour la musique, les échecs !

Comparant les échecs à la musique, Jacques Bernard cite un joueur professionnel occupant des responsabilités fédérales et proposant l’explication suivante: « Si l’on compte, depuis le XVIIème siècle, un nombre toujours croissant de femmes écrivains, on serait bien en peine de citer le nom d’un seul compositeur de sexe féminin ».
Pour lui, cette constatation pourrait fournir la clé du mystère : « Si l’on considère que la composition musicale, tout comme les échecs, présente de profondes affinités avec le raisonnement mathématique, alors naît l’idée que, par leur nature, les femmes seraient moins aptes à maîtriser le domaine de la pensée abstraite ». (sic)

« Personnellement, je ne vois aucune différence entre jouer face à un homme ou face à une femme »

L’Iranienne Maryam Mirzakhani, la première femme lauréate de la médaille Fields (l’équivalent du prix Nobel en mathématiques) en 2014, a fait son doctorat à Harvard, une université dont le président affirmait, en 2005, que l’absence de femmes parmi les grands mathématiciens était liée à des phénomènes biologiques. « Je serais très heureuse que cette médaille encourage de nombreuses jeunes femmes scientifiques et mathématiciennes dans cette voie. Je suis sûre que beaucoup d’autres femmes gagneront ce genre de prix dans les années qui viennent », a-t-elle déclaré en recevant la médaille Fields.

Cette vieille querelle sur l’inné et l’acquis n’est pas morte : aujourd’hui encore, certains continuent d’affirmer que la prédominance des hommes dans les filières scientifiques est liée à des prédispositions naturelles, tandis que d’autres insistent sur le rôle des apprentissages culturels et sociaux.

La joueuse hongroise grand-maître des échecs Judit Polgar a déclaré dans un entretien à La Voix de la Russie :

« Avant d’avoir des enfants j’étais joueuse professionnelle et je passais devant l’échiquier entre 6 et 8 heures par jour. Après la naissance de mon premier enfant (mon fils Olivier), j’ai continué à travailler comme avant, mais tout a changé après la naissance, deux ans après, de ma fille Anna. Si je ne peux plus consacrer aux échecs autant de temps qu’avant, ce n’est pas à cause de mes enfants. Je me suis découvert d’autres centres d’intérêt et je me suis lancée dans l’écriture du livre que j’ai intitulé ‘Comment j’ai battu le record de Fisher‘. Certes, mes enfants savent jouer aux échecs. J’ai fait intégrer les échecs au programme de l’école anglaise qu’ils fréquentent. Ma fille qui a 6 ans s’y intéresse plus que mon fils qui en a 8. Je pense qu’au bout d’un moment, ils joueront assez bien tous les deux sans pour autant devenir professionnels, parce que cela demande une vraie passion du jeu. Personnellement, je ne vois aucune différence entre jouer face à un homme ou face à une femme d’autant plus que je joue contre les hommes depuis l’âge de 6 ans. J’ai eu assez de temps pour m’y habituer et c’est naturel pour moi. J’ai fait mes études en suivant les méthodes formulées et élaborées par mon père. Elles se fondent sur le principe que la femme est capable à l’égal des hommes. Et comme jouer contre les hommes, c’est plus pratique, c’est naturellement ce que je préfère ».

Garry Kasparov face à Judit Polgar à Linares (Espagne), en 2011 (EPA PHOTO EFE/Enrique Alonso)

Les hommes plus sensibles que les femmes ?

Dans le magazine Ça m’intéresse en 2017, Philippe Marchetti pose la question de la place des femmes dans les compétitions mondiales :

« Pourquoi n’y a-t-il pas ou peu de femmes dans les compétitions mondiales d’échecs ? Aucune prédisposition neuronale n’est en cause. La raison est que les championnats bien que mixtes sont essentiellement disputés par des hommes. Les joueuses préférant participer au championnat féminin interdit aux hommes. Cette épreuve a été mise en place en 1927 pour encourager les femmes à jouer aux échecs, un jeu considéré alors comme masculin. L’intention était louable, mais elle a empêché les femmes de se mesurer aux meilleurs et donc de progresser. »

Au 1er mars 2015, Hou Yifan 1ère joueuse mondiale féminine figurait ainsi à la 59e place mondiale. En France, elles ne sont que trois dans les cent meilleures. Mais certaines refusent ce déterminisme.

Finalement, une étude originale sur les femmes et les hommes qui jouent des parties d’échecs officielles montrent que les stéréotypes en la matière ne sont pas le reflet de la réalité. En effet, la revue Psychological Science a publié au début de l’année 2018 une étude de l’université de Sheffield, reprise sur le site internet de Houssenia Writing sous la plume de Jacqueline Charpentier.

Le Dr Tom Stafford, qui a dirigé cette étude, a enregistré les données de 150000 joueurs et de 16000 joueuses ayant joué dans plus de 5 millions de parties. Les résultats suggèrent que les femmes gagnaient des parties contre des hommes plus souvent que prévu, alors que les hommes étaient souvent légèrement mieux classés que les femmes.

C’est une conclusion qui va à l’encontre de l’effet négatif que l’on pourrait attendre à la suite d’une menace de stéréotype (phénomène qui suggère que la conscience des stéréotypes négatifs peut entraver la performance des femmes). Les conclusions ont surpris M. Stafford, et il note que toutes les conclusions sont limitées au contexte des tournois d’échecs et des joueurs notés.

Les nouvelles sont donc intéressantes pour les joueuses d’échecs dont le nombre explose ces dernières années. Et même si la discrimination est réelle et omniprésente, les femmes, qui jouent aux échecs, ne semblent pas désavantagées lorsqu’elles affrontent des hommes, selon le chercheur et contrairement à ce qu’on pourrait penser.

Finalement, on pourrait apporter une conclusion à ce thème du jeu d’échecs pratiqué par les femmes. Une conclusion certes pas définitive car il est très compliqué de tirer une règle générale pour toutes les femmes, mais de grandes lignes semblent se dessiner, en dehors de toutes explications manichéennes.


Tatiana Dornbusch (photo DR)

Afin de clore cet article, j’ai demandé à Tatiana Dornbusch, grand-maître féminin, community manager du site Chess and Strategy d’origine ukrainienne et aujourd’hui en France, de bien vouloir répondre à mes questions sur ce sujet.

Est-ce que vous pourriez donner une explication à la sous-représentation des femmes aux échecs ?

Les échecs, c’est une représentation de la guerre sur l’échiquier et les femmes aiment plutôt la paix. Les échecs, c’est en haute compétition l’affrontement de deux intelligences. Il faut supporter la défaite. Les femmes sont plus fragiles pour cela. Aussi, plusieurs femmes abandonnent les échecs pour des raisons familiales.

Le cas de la France est très représentatif de cet état de fait. Pourquoi ?

En France, les échecs n’ont pas une bonne image en termes d’occupation dans la vie. Ce n’est pas sérieux pour les gens car cela reste un jeu. Il n’y a pas non plus d’exemple de champion ou championne du monde français.

Que pourriez-vous dire du jeu d’échecs et des femmes en Ukraine ? Pourriez-vous comparer la situation en Ukraine avec celle de la France ?

En Ukraine, nous avons de nombreuses femmes qui jouent aux échecs et elles sont aussi plus fortes que les Françaises, ont plus de titres dans les dix premières. Nous avons deux championnes du monde, Mariya Muzychuk et Anna Ushenina, ainsi qu’une vice-championne, Anna Muzychuk. Nous avons un bel exemple avec les sœurs Muzychuk qui jouent et on sait qu’on peut faire notre métier en jouant aux échecs. La Fédération Française des Echecs affiche un plan de développement des échecs féminins depuis des années…

Et quel est le ressenti des femmes de haut niveau aux échecs ? Que disent vos amies joueuses d’échecs de cette situation ?

Le ressenti est que c’est difficile d’être joueuse professionnelle, qu’il y a beaucoup de concurrence et pas assez de prix pour les femmes. Nous sommes sous-représentées aux échecs et quand on joue à haut niveau et qu’on bat des hommes, cela impressionne toujours. 

*Socio-anthropologie des joueurs d’échecs, de Jacques Bernard, éditions L’Harmattan