Emile Ntamack : « A chaque génération d’inventer des choses nouvelles » (2/2)

Par le 19 septembre, 2018

Emile Ntamack fut le cinquième Français à toucher le ballon. Il réceptionna la passe d’Abdelatif Benazzi, gagna dix bons mètres, et transmit le cuir à Laurent Cabannes. Trois mouvements de bras plus tard, Jean-Luc Sadourny aplatissait dans l’en-but néo-zélandais à l’issue d’un moment de grâce sportive, trente secondes d’une figure collective exceptionnelle. L’essai du bout du monde. Il y en eut d’autres, mais l’expression est restée.

L’arrière du Stade Toulousain reste le témoin privilégié d’une époque où les joueurs n’étaient pas professionnels, où son club écrasait le rugby hexagonal et européen, et où la France rivalisait avec la Nouvelle-Zélande. Toutes choses qui semblent aujourd’hui révolues.

La première partie de cet entretien est à lire ici.

Est-ce que les essais comme celui « du bout du monde » n’ont pas tendance à disparaître ?

Emile Ntamack : Si, bien sûr. Parce qu’il va chercher l’au-delà. Aujourd’hui, tout est organisé, mais c’est pas une raison. Il y a toujours un moment où quelqu’un doit inventer quelque chose de différent. Certains le font, mais comme la prise de risque n’est pas forcément travaillé, ou valorisé, on se dit qu’il vaut mieux s’appliquer à faire le boulot du mieux possible, à répéter les gestes habituels. A l’époque, c’était forcément moins huilé, moins rôdé, et les défenses étaient aussi moins préparées, mais on faisait appel à la créativité, on laissait libre cours aux idées. Prenez Pablo Picasso, son œuvre est magnifique. Et alors ? Plus aucun artiste ne pourra peindre autre chose ? A chaque génération d’inventer des choses nouvelles. Je ne dis pas qu’il y en a pas. Mais il y en a peu, et de moins en moins. Aujourd’hui, avant d’éviter, certains préconisent la destruction, l’amoindrissement de l’adversaire.

Le rugby a évolué dans le bon sens, selon vous ?

Emile Ntamack : Le rugby a évolué en vitesse, en préparation, en analyse stratégique, mais ça reste du rugby. Les essais qu’on voit aujourd’hui sont les mêmes que ceux qu’on voyait à notre époque. Les règles permettent d’avoir une plus grande aisance dans la continuité du jeu. C’est pas un rugby qui a changé fondamentalement. Quand on a les joueurs toute la semaine, on peut forcément développer certaines parties du jeu dont on n’avait pas le temps de s’occuper dans les années 90. A l’époque, un gabarit de 1,90m et 100kg, c’était beaucoup plus rare qu’aujourd’hui. Le rugby a accéléré, il va plus vite. Mais dans l’ensemble, ça reste le rugby qu’on connaît.

Vous n’avez pas de nostalgie ?

Emile Ntamack : Envers quoi ? Le rugby de mes débuts, en 1992 ? Ou le rugby de ma fin, en 2005 ? Ce n’est pas le même rugby. On s’y est trempé, on s’y est formé, on s’y est habitué. Ceux qui démarrent maintenant et qui finiront dans 10-15 ans diront peut-être la même chose que moi. A l’avenir, il y aura peut-être encore moins d’espaces, encore plus de dimension physique… On sait pas comment ça va évoluer. Il n’y a pas à être nostalgique. On doit s’adapter. Soit tu t’adaptes, soit tu dégages.

Vous prenez du plaisir devant le rugby actuel ?

Emile Ntamack : Pas toujours, mais oui. Il y a de bonnes choses dans notre championnat de France. J’ai vu un Clermont admirable ce week-end. [40-17 face au Racing 92, le 2 septembre] On a quand même eu une super Coupe du monde des moins de 20 ans. Il y a toujours des beaux matchs de rugby. Et à notre époque, il n’y avait pas que des super matchs non plus, faut pas croire ! Le rugby va bien, il doit continuer de se défendre. Il est très regardé, et critiqué. On fait tout pour que nos jeunes viennent le pratiquer sans danger. C’est pour ça qu’on essaie d’être prévoyant et vigilant dans l’encadrement.

Porter le brassard de capitaine, comme vous l’avez fait à de multiples reprises avec le Stade Toulousain, ça change des choses sur un terrain ?

Emile Ntamack : C’est une responsabilité, une fierté, une reconnaissance de tes coéquipiers et du staff. Tu es représentant de tes joueurs par rapport à l’engagement, à l’écoute, à la mise à disposition de ta personne pour les autres. Mais on a jamais été dupes. Au Stade Toulousain, on a eu beaucoup de capitaines et beaucoup de leaders qui auraient pu l’être. C’était pas considéré comme un passe-droit ou une qualité supérieure. C’était plutôt un capitanat de groupe.

« Aujourd’hui, chacun renie un peu les valeurs de partage, de don de soi, d’altruisme »

Vous avez entraîné les arrières de l’Equipe de France pendant 4 ans, puis ceux de l’UBB pendant 2 ans. Entre un club et une sélection, le travail est différent ?

Emile Ntamack : Oui. En sélection, on a le temps de préparer les choses à l’avance, de les anticiper, mais une fois qu’on a les joueurs, on est vite dans l’action. C’est un temps très court, on est tout à sa tâche. On est plus précis parce que ce groupe doit devenir un collectif rôdé en quelques semaines. Il y a un niveau d’expertise supérieur, on se confronte à la crème du niveau international. Tout se cristallise. La moindre anicroche, la moindre imprécision, on en paie les pots cassés. Et puis on est fier de représenter notre pays, c’est attirant.

Le club, c’est un travail de longue haleine. Les jeunes joueurs ne savent pas tout, ils ont besoin de se remettre en question au quotidien. Le championnat donne une pression de résultats, tout est rendu un peu éphémère, sous tension permanente. Chacun joue sa carte personnelle. On est à la fois dans un environnement collectif, parce que lié au sport, mais aussi très égoïste, parce que tout est sujet à défendre ses propres intérêts. Beaucoup de joueurs fonctionnent comme ça. C’est de la survie. Ça rend le climat un peu plus délétère.

Le rugby est de moins en moins collectif ?

Emile Ntamack : Il y a trop d’enjeux. Chacun renie un peu les valeurs de partage, de don de soi, d’altruisme. Comment être solidaire dans un jeu de chaises musicales ? Si tu fais plaisir à quelqu’un d’autre, parfait, c’est très généreux, mais tu n’auras plus de chaise. C’est la règle. On essaie d’être collectif, jusqu’à un certain moment. C’est un peu Koh-Lanta. Il faut prendre les devants, sinon t’es éliminé. C’est un job alimentaire. Et ça amène du stress pour un ensemble de personnes.

Vous avez créé le syndicat des joueurs professionnels Provale en 1998, avec l’aide notamment de Jean-Marc Lhermet. En fait, l’idée germait depuis 1994 ?

Emile Ntamack : On en était aux fondations, au moment où le rugby balbutiait son professionnalisme. On avait pas idée de tout ce qui allait nous tomber dessus, mais on commençait à comprendre que des contrats allaient être signés, qu’il y aurait des engagements, des droits, des devoirs, et qu’il fallait protéger les acteurs de ce jeu, pour en être partie prenante. On était un peu avant-gardistes. On s’est dit que ce serait pas idiot de montrer qu’on avait notre mot à dire, qu’il fallait construire le futur rugby avec nous, et pas en étant simplement des automates exécutants.

Le professionnalisme arrive officiellement en 1995, après la Coupe du monde. Que se passait-il avant ?

Emile Ntamack : Au milieu des années 90, tu avais une fiche de paie très sommaire, les contrats n’étaient pas forcément signés… Quand on parlait de joueurs chômeurs, c’était difficile à concevoir puisque les gens bossaient à côté. En 1994, les joueurs n’avaient pas encore de besoins, mais ils ont rapidement compris qu’il valait mieux être prévoyant et avoir un représentant qui disait tout haut ce qu’ils pensaient tout bas. Le temps que ça se mette en place, que les clubs s’organisent, ç’a pris du temps. Tout n’était pas calé réglementairement. Mais aujourd’hui, Provale existe toujours, et avec les problématiques qu’on avait anticipées à l’époque : le chômage, la difficulté de reconversion… Elles concernent la génération actuelle, qui est née et a grandi avec ça.

En parlant de ça, vos deux fils jouent au rugby, dont le plus grand, Romain, qui est pour le moment placé au poste de centre, au Stade Toulousain. Vous avez peur pour lui ?

Emile Ntamack : Je crains un peu lorsqu’il y a des contacts. On sait très bien qu’on peut prendre des mauvais coups. Mais je n’ai pas peur. Je sais bien qu’il se prépare et qu’il travaille dans le bon sens.

Est-ce que les mesures de sécurité qui sont prises en faveur des joueurs, vont dans le bon sens ?

Emile Ntamack : On y travaille. Les collisions sont plus « impactantes ». On permet aux joueurs d’aller plus vite, d’être plus fort et plus dur, mais à condition de respecter les règles. Le joueur sait ce qui est licite et illicite. On peut faire un geste maladroit, mais on doit être sanctionné. Là-dessus, il n’y a pas à hésiter.

Est-ce la mort de Louis Fajfrowski, le jeune joueur d’Aurillac, qui a accéléré les choses ?

Emile Ntamack : Non, ça fait des années qu’on fait des choses pour protéger les joueurs. Le joueur d’Aurillac, c’est malheureux, mais je connais mal les circonstances. On fait du rugby parce qu’on aime l’engagement, le combat. L’accident reste malheureusement toujours possible. Personne n’y peut rien.

Photographie : Stade Toulousain Rugby

Illustration : Luisa Touya

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