Emile Ntamack : « Battre les Blacks, c’est toujours un exploit » (1/2)

Par le 17 septembre, 2018

Emile Ntamack est revenu au bercail. Après une carrière entière sous le maillot Rouge et Noir, conclue avec éclat par une troisième victoire en Coupe d’Europe en 2005, il avait délaissé la ville rose pour s’occuper des équipes de France, puis de l’UBB. Mais la famille, on y revient toujours. Milou est désormais manager général de la formation au Stade Toulousain. Il garde un œil attentif sur l’ensemble des jeunes afin que les générations qui se succèdent héritent d’une même identité de jeu. Parce que le rugby n’est professionnel que depuis une grosse vingtaine d’années et évolue à la vitesse d’un Bryan Habana, un club doit s’occuper de sa jeunesse. Comme le Stade Toulousain s’est occupé de lui, il y a une trentaine d’années.

Est-ce que votre rôle vous pouvez souffler des noms de joueurs prometteurs aux entraîneurs de l’équipe première ?

Emile Ntamack : On a des réunions sur le recrutement de nos jeunes, par rapport aux besoins de l’équipe première à plus ou moins long terme. La passerelle est constamment ouverte. Certains garçons sont en catégorie espoirs, donc au centre de formation, mais jouent déjà avec l’équipe première. On travaille ce lien au quotidien. Plus on se rapproche de la catégorie U22 et plus ça s’accélère. Il y a un objectif d’atteindre le haut niveau rapidement.

C’était déjà comme ça au début des années 90, quand vous avez commencé ?

Emile Ntamack : Il n’y avait pas quelque chose d’aussi poussé, les objectifs étaient différents. Ce n’était pas un club professionnel. Il y avait un centre de formation, qui permettait aux joueurs de préparer leur futur métier. Aujourd’hui, ce centre a toujours la volonté d’inscrire les futurs joueurs dans un cadre professionnel, mais il y a beaucoup plus de choses mises en place. A tous les niveaux. S’il y a un pépin, il faut que le jeune puisse se reconvertir dans une autre activité.

Vous, le rugby, vous l’avez commencé à Meyzieu, dans la banlieue lyonnaise. Pourquoi avez-vous intégré la filière sport-études à Toulouse ?

Emile Ntamack : Il n’y avait pas beaucoup de sport-études en France, peut-être six ou sept : Béziers, Bayonne, Paris, Angoulême je crois… Celui de Villefranche-sur-Saône, à côté de Lyon, s’est créé beaucoup plus tard. J’ai fait la demande à Béziers, mais ils m’ont pas pris. Toulouse m’a accepté. Je suis arrivé à Jolimont [un quartier de Toulouse] à 15 ans. On a eu le bonheur de se croiser à ce moment-là. J’ai commencé à jouer au club de Lavaur, dans le Tarn [à 40km à l’est de Toulouse]. Les jeunes de ma famille d’accueil jouaient là-bas, c’était pratique. Ça m’a permis de m’intégrer tranquillement, sans aucune pression.

« Un échec ne se mesure pas simplement à la victoire ou à la défaite »

Vous avez fait toute votre carrière à Toulouse. Est-ce que vous avez eu des envies d’ailleurs ?

Emile Ntamack : J’étais tenté, parfois. Pas forcément sportivement, parce que c’était une période dorée. On était sur le toit de l’Hexagone, et même de l’Europe. Je pense qu’on était vraiment au-dessus des autres ; il n’y avait pas donc pas de challenge supérieur à me proposer. Mais l’Equipe de France m’a permis de voir d’autres contrées, d’autres pays, d’autres continents, notamment l’hémisphère sud, la Nouvelle-Zélande, l’Afrique du Sud. Ça m’aurait tenté de jouer au rugby dans une culture différente.

Pourquoi ça s’est pas fait ?

Emile Ntamack : J’aurais dû partir en Australie sur du rugby à XIII, après la Coupe du monde 1995. A l’époque où je n’étais pas encore professionnel, j’ai eu des propositions plus qu’intéressantes pour l’époque. Mais j’étais bien ici, je manquais de rien, j’avais ma famille, des amis, un club de rugby qui me permettait de m’épanouir sportivement, je terminais mes études… J’aurais pu partir, mais bon… Dans une autre vie, peut-être.

Pas grand-chose n’arrêtait le Stade Toulousain dans les années 90, entre le championnat de France et la Coupe d’Europe. Quelles étaient vos méthodes de fonctionnement pour amasser tous ces titres ?

Emile Ntamack : Je pense qu’on a eu des encadrants qui nous ont inculqué une façon de penser, à commencer par les Robert Bru, les Jean-Claude Skrela, les Pierre Villepreux, les Christian Gajan, les Guy Novès… Très tôt, on nous a appris à faire les choses différemment, à oser un rugby plus envolé que les autres, qui est devenu notre marque de fabrique. Ensuite, on s’est appliqué à trouver les joueurs qui correspondaient à cette philosophie, qui avaient grandi à cette mamelle. De tempérament, j’étais déjà dans l’évitement, la continuité du ballon. Le projet chez les jeunes était le même que chez les grands, et pour nous, c’était naturel. Ce rugby était osé, et a été récompensé par des titres et de la reconnaissance. A cette époque, Toulouse marquait par sa différence.

Vous avez perdu deux finales de Coupes du monde, une fois en tant que joueur (1999) et une fois en tant qu’entraîneur (2011). Est-ce que la déception était sensiblement la même ?

Emile Ntamack : Quel que soit le match, oui. On aurait pu être les premiers à le faire. C’est toujours décevant. Mais un échec ne se mesure pas simplement à la victoire ou à la défaite ; il faut voir le parcours. Il y a aussi ce qu’on a réalisé en fonction de nos possibilités.
En tant que joueurs, il y a eu beaucoup de déception, en 1999, quand on perd la finale après avoir battu les Blacks. Mais on tombe sur une équipe qui nous a dominés. On peut pas dire que les Australiens étaient moins bons. Ils méritent ce trophée sûrement un peu plus que nous ; on peut pas crier au scandale.
En 2011, c’est un peu différent. En tant qu’entraîneur, tu participes, tu accompagnes, tu fais gagner des jeunes, mais t’es pas champion du monde au même titre qu’un joueur. Et peut-être que cette équipe partait de plus loin. Elle a su se hisser à un niveau de compétition exemplaire, en évitant les pièges, et avec leurs armes, qui n’étaient pas forcément les meilleures. On a réussi à faire douter les Blacks dans leur antre, devant leurs supporters. On a gagné le respect de la nation. C’est pas rien de se faire applaudir par 60000 Maoris qui estiment qu’on a été digne. C’est une victoire.

Vous faisiez partie d’une génération qui rivalisait avec la Nouvelle-Zélande. Comment arriviez-vous à vous mettre à leur niveau ?

Emile Ntamack : C’est une équipe qui a toujours symbolisé l’essence même du rugby. J’ai eu la chance de jouer six fois les Blacks, et de les battre quatre fois [dont trois d’affilée entre 1994 et 1995]. Je sais pas si ça existe ailleurs… (sourire) On les respectait énormément. Mais plus on estimait l’équipe, plus on se devait de se mettre à leur hauteur. On avait pas de complexes vis-à-vis d’eux, et on avait trouvé quelques failles dans leur jeu sur lesquelles on appuyait. Même si je les ai battus quatre fois, ce fut quatre exploits. Battre les Blacks, c’est toujours un exploit. Quand je vois Richie McCaw qui a 148 sélections et qui a perdu seulement 15 matchs dans sa carrière… C’est fou !

L’équipe de France actuelle nourrit-elle un complexe d’infériorité par rapport à eux ?

Emile Ntamack : Chaque génération a ses démons. La Nouvelle-Zélande est toujours là, et je crois qu’ils ont toujours été au-dessus. A notre époque, ils avaient Jonah Lomu, qui rendait l’équipe extraordinaire. Ils ont toujours eu des phénomènes de supériorité. Aujourd’hui, il y a un complexe de plein de choses. On arrive pas à rivaliser avec eux, sur les plans physique, technique, stratégique, alors que nos joueurs ont des atouts, que nos clubs sont préparés… Le problème est peut-être tout simplement mental. Il n’y a pas de clés. Nous, on a su les battre, parfois de manière pas très jolie. On avait nos armes ; à la nouvelle génération de trouver les leurs.

Il y a eu des soupçons de triche pendant la Coupe du monde en Afrique du sud, en 1995. Comment vous avez vécu cette demi-finale ?

Emile Ntamack : On en a beaucoup parlé, de l’eau a coulé sous les ponts. Avec le temps, on s’est fait une raison. On sait très bien que, sportivement, on avait toutes les armes pour être champion du monde. Pierre Berbizier nous avait très bien préparés et on était mentalement programmé. On avait battu l’Afrique du Sud deux ans auparavant, sur leurs terres, et les Blacks deux fois chez eux, l’année précédente. On avait pas de complexe face à ces équipes, ni de craintes. Mais l’Afrique du Sud… Quand tu comprends le contexte politique… Nous, comme les Blacks, on a joué un rôle de catalyseur pour pouvoir relancer l’économie d’une nation. Je me dis que si le sport peut servir à ça par moments, même si c’est au détriment de 15 ou 30 bonhommes, c’est pas la mer à boire vis-à-vis des millions qui ont pu espérer et renaître de ces cendres. Et si ça profite encore aujourd’hui, tant mieux. Si c’était à refaire, je comprendrais tout à fait que la cause du plus grand nombre importe davantage que la cause sportive. C’était décevant individuellement, égoïstement, pour les joueurs qu’on était. Mais qui ne comprendrait pas vis-à-vis d’un pays qui traverse l’apartheid, et qui avait des enjeux bien plus importants…

(A suivre dans la deuxième partie)

Photographie : Stade Toulousain rugby

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