Emilie Fer : « Les Jeux Olympiques, ça s’apprend » (1/2)

Par le 28 mai, 2018

Dans notre rubrique Une vie, une oeuvre, nous laissons toute la place à un témoignage. Cette semaine, il s’agit d’Emilie Fer, championne olympique de K1 (kayak) en 2012.

« Je me suis mise au kayak en sixième, la même année que mon frère. J’ai des parents sportifs : ma mère [Gaëlle Madrange] a fait le championnat de France dans la même discipline que moi, le slalom. Le sport faisait partie de nos vacances. Pour autant, je n’aimais pas trop qu’on me pousse et qu’on m’impose un effort. J’adorais en faire lorsque ça me plaisait. J’ai compris la raison plus tard.

J’ai eu la chance de tomber tout de suite sur cette activité-là. Si j’avais intégré un club qui proposait de la course en ligne ou du kayak-polo, je pense que je n’aurais pas persévéré. C’était une chance. J’ai l’impression que ç’a souvent été comme ça, au cours de ma carrière. Des rencontres. Des opportunités.

Mon frère aussi a continué, il a intégré le pôle espoirs de Lyon. Et puis, à 18 ans, il a privilégié ses études. Ça m’a fichu un coup quand il m’a dit qu’il arrêtait. On avait démarré ensemble, il fallait qu’on continue ensemble. Il a bien fait, finalement. Il est parti à Hong-Kong, et il ne fait plus du tout de kayak.

J’ai un parcours assez basique, avec quelques aspects atypiques. J’ai intégré un pôle espoirs jusqu’à mes 18 ans, mais en restant chez mes parents, à Avignon. C’était important pour moi. Il n’y avait pas de structure. On se retrouvait un week-end sur deux dans des sites de la région PACA. J’avais le droit à des entraînements de haut niveau, seulement le mercredi. C’est ce qu’il me fallait. Si j’avais dû intégrer une structure telle qu’on en connaît aujourd’hui, à savoir délocaliser le jeune et s’entraîner tous les jours, je ne sais pas si j’aurais tenu. C’est ce que j’ai vécu après 18 ans, en partant trois ans à Rennes, où je n’ai fait que ça. Ça ne m’a pas trop plu. Donc je suis rentrée. Et j’ai arrêtée. J’ai prévenu les entraîneurs : «Je ne peux pas continuer. Si le haut niveau impose ça, ce n’est pas pour moi ». Ils m’ont dit : « Si tu nous quittes, tu retournes dans ton club, tu n’as plus de structure de haut niveau, tu n’as plus d’entraîneurs nationaux, tu sors du système, et ça va être compliqué de revenir dedans ». Je me suis dit que ce n’était pas grave.

J’ai donc retrouvé ma liberté, et j’ai pu faire ce que je voulais. J’avais appris à m’entraîner à Rennes, c’était bien. Cette autonomie m’a beaucoup plu. Au bout d’un an, je me suis quand même dit que je devais me rapprocher d’un bassin. Il n’y a rien dans la région niçoise, où j’habitais alors. Je bougeais beaucoup toute seule, et ce n’était pas rigolo au quotidien. Et moi, ce qui me plaisait vraiment, et dès le départ, c’était la rivière. Autant que le slalom. Je me suis dit que je pourrais aller dans la région paloise, hors structures. A l’époque, il y avait un pôle élite.

A cette époque, j’avais 21 ans, et j’arrivais à me sélectionner tous les ans dans les moins de 23 ans. Je ne pensais pas du tout à l’élite et à l’équipe séniors. J’avais plein de copains qui voulaient aller à Pau. J’y suis donc allé, et c’était top. On est en 2006. A la fin de l’année, je termine 4e et je ne suis pas sélectionnée chez les séniors. Mais je suis 1ère en moins de 23 ans.

« En 2008, on savait que c’était plié. Sauf dans
un cas très précis : si elle loupait une porte »

Pendant la saison estivale, une des trois séniors se blesse. En toute logique, on me propose de la remplacer. Un concours de circonstances. Je pars un mois avant mon premier championnat du monde. Il se passe merveilleusement bien, on gagne par équipes et je finis 9e en individuel. C’était inattendu.

En septembre 2006, on me propose d’intégrer la structure élite. Ça faisait un an et demi que j’étais à Pau, j’étais bien là où j’étais. En fait, on m’explique clairement qu’au sein de cette structure, s’entraîne la numéro 1 française, Mathilde Pichery, et que je dois lui servir de lévrier. C’est à elle de se sélectionner pour les JO 2008.

A la rentrée 2006, je suis donc au pôle élite de Pau. La structure me plaisait beaucoup. Il y avait des athlètes médaillés, dont Tony Estanguet, qui avaient carte blanche sur les entraînements, en discussion avec les entraîneurs. C’était le système qui me convenait. Une souplesse et une élasticité sur l’entraînement, une écoute individualisée. J’ai bien adhéré tout de suite. J’ai eu la chance de tomber sur un super entraîneur, Sylvain Curinier, qui est ensuite devenu mon mari. C’était le monsieur musculation de la Fédération.

En 2008, arrive la semaine de sélection pour les Jeux Olympiques. Notre mode de qualification est très mathématique. On a trois courses sèches, toutes indépendantes, et on prend le temps des deux meilleures. Ça s’est joué sur la dernière manche de la dernière course. Mathilde était largement devant. On savait que c’était plié avant le départ de la dernière manche. Sauf dans un cas très précis : si elle loupait une porte. 50s de pénalité. Je m’en souviens comme si c’était hier. Il y avait un peu de vent, et beaucoup de tension. J’avais terminé 1ère de la première manche. Je savais que c’était plié, donc j’avais lâché les chevaux. Elle se savait sélectionnée, elle avait de l’avance, mais je pense qu’elle voulait me battre sur la 2e manche. Par malchance, elle a eu un coup de vent sur une porte. Or, il faut attendre qu’elle retombe pour la passer. Et pour elle, c’était un peu limite. Une fois en bas de la rivière, elle sort de l’eau et explose de joie. Elle pense que c’est bon. Quelqu’un vient lui dire : « Il y a une réclamation ». Elle ne venait pas de moi ; c’était probablement un juge qui voulait vérifier. On a attendu pendant 20 minutes, ce qui est très long. Normalement, ça va beaucoup plus vite. J’ai vu les images après, et c’était limite. Les juges ont estimé que ça valait la pénalité. Ce fut donc moi la sélectionnée. Je suis tombée de ma chaise !

Mais ça s’est très vite enchaîné. Les sélections sont en avril, les Jeux en août. Tu rentres immédiatement dans le collectif olympique. L’Equipe de France, habituellement composée de 20-30 personnes, est réduite à cinq athlètes et autant de cadres. C’était très sympa, mais aussi très difficile. Sur les 10 personnes, j’étais la seule fille. On retrouvait les adversaires sur la Coupe du monde, mais on était un peu à part. Ils voulaient créer un groupe olympique, nous mettre dans un cocon. Ç’a été une grosse première expérience.

Sur le moment, je m’en suis beaucoup voulu d’être sélectionnée à la place de Mathilde. Je trouvais ça injuste. Même si c’était en ma faveur. En plus, elle avait dit qu’elle arrêterait sa carrière après les Jeux. C’était très dur. Mais rapidement, j’ai eu la tête sous l’eau et je n’y ai plus pensé. Finalement, elle a fait une saison supplémentaire. Elle a arrêté en 2009.


Un (très court) résumé de la finale olympique 2008 est visible ici.


Cette préparation a été intense, et j’ai eu une grosse ascension pendant les Jeux. Je termine dans les cinq premières aux qualifications, je n’avais jamais fait ça. Puis, je suis 1ère de la manche de la demi-finale. Ils enlèvent une touche à une fille – la future championne olympique -, qui passe 1ère. Je suis donc 2e. A l’époque, les temps de la demie et de la finale s’ajoutaient.

Le départ de la finale olympique se joue dans l’ordre inverse du résultat de la demie. Je pars donc avant-dernière. J’ai vécu la course des autres dans mon start [le sas de départ]. Ce n’est pas le lieu adéquat… Je suis passée à côté d’une porte, qui était très simple et sur mon chemin. Le bassin était très dur, il y a plein d’autres endroits où j’aurais pu me planter. Celle-là, avec du recul, je ne comprends toujours pas comment j’ai fait pour l’éviter. J’étais en mode automatique. Je la loupe, et je continue derrière comme si de rien n’était. Je sais très bien que je l’ai ratée, que c’est mort pour la médaille, mais ce n’est pas si grave, ce sont mes premiers Jeux. Plein de gens m’ont dit que c’était une grosse contre-performance, mais les JO, ça s’apprend.

Pour Pékin, je travaillais avec un entraîneur de Pau. Il était bien, mais il y avait des trucs qui me déplaisaient un peu. Il estimait que l’athlète avait juste à pagayer, et rien d’autre à s’occuper. Moi, j’aime bien savoir pourquoi je le fais. Un peu comme la musculation. Tant qu’on ne m’avait pas expliqué à quoi ça servait, je n’arrivais pas à aller en faire dans la salle. Je le faisais, mais à 50%. Le directeur des équipes de France a proposé à Sylvain, qui n’était pas entraîneur national à ce moment-là, de venir en observateur pour aider certains athlètes ou entraîneurs.

« La compétition, ce n’est pas pour toi.
Tu devrais arrêter »

Avant les Jeux, je ne savais pas trop si je continuais ma carrière ou pas. Mon copain de l’époque ne voulait plus que je poursuive le haut niveau après Pékin. C’était pourtant un kayakiste, lui aussi, mais il en avait sans doute marre que je parte en stage. Je lui avais donné mon accord. Mais tout a changé à Pékin. Je discutais un peu avec Sylvain d’une reprise de l’entraînement et de la possibilité qu’il devienne entraîneur des séniors. Pour moi, c’était sans issue avec le mien, je savais que je ne pouvais pas aller au-delà, que je ne pouvais pas donner davantage. Dans le même temps, Tony lui demande de repartir avec lui. Il ne peut pas s’arrêter sur un échec à Pékin et ça ne s’était pas bien passé avec son entraîneur. Il a envie de faire au moins une autre saison.

Sylvain est vraiment unique dans son mode de fonctionnement et sa philosophie d’entraînement. Il est sur le plaisir, sur les points forts, sur le positif. Il tire le sportif vers le haut. C’est pour ça que Tony est allé le chercher. Il voulait faire simple. Donc il est allé vendre le projet au DTN : Sylvain doit réintégrer l’équipe d’entraîneurs. Le DTN a dit : « OK, mais tu ne seras pas le seul athlète. Je ne peux pas dépêcher un entraîneur de la Fédération juste pour toi. » Sylvain avait déjà l’idée de me faire rentrer dans l’équipe. La consigne, c’était qu’il y ait au moins trois athlètes, mais sans concurrence. On était donc trois : moi, en kayak femmes, Tony, en canoë monoplace, et Boris Neveu, en kayak hommes.

Avec le recul, ça me fait bien rire. Après ma course de Pékin, il y a une soirée de sponsors, on boit des coups, et je vois mon DTN. Je n’avais jamais trop parlé avec lui. Je pensais déjà à l’après. Je savais bien que j’allais avoir une place un peu privilégiée en ayant été la sélectionnée olympique. Et puis en terminant 7e, j’allais sûrement avoir des moyens. Donc je tente de négocier auprès de lui pour aller m’entraîner avec Sylvain. Mais de tout ce que je lui raconte, il me dit seulement qu’il faut arrêter de rêver. « Le meilleur des athlètes peut s’entraîner avec n’importe qui. C’est ce qui fait sa grandeur. »Je lui dis que l’athlète est obligé de sentir quelque chose avec l’entraîneur, être dans un bon moule. Il n’était pas du tout d’accord avec moi. Il m’a même dit :« Tout ce que tu me racontes, ça me fait penser que la compétition, ce n’est pas pour toi. Tu devrais arrêter. » On n’était pas du tout sur la même longueur d’ondes. En rentrant en France, je me suis dit que j’allais laisser passer quelques semaines avant de reprendre l’entraînement, avant de voir ce qui se mettait en place – ou pas. Je n’étais pas au courant du projet de Tony, donc c’est encore un concours de circonstances qui m’a remise dedans. La petite structure s’est montée. Tony avait carte blanche sur son projet, et on se greffait dessus. Si, du jour au lendemain, ça devait se terminer, on arrêtait tout.

Ça se passait aussi à Pau. En tout, je suis donc restée 10 ans là-bas.

En 2009, je fais 2e aux championnats d’Europe, Tony gagne les championnats du monde, et Boris fait des podiums. Tony nous dit qu’on repart pour un an. En 2010, il remporte à nouveau les championnats du monde. Il n’avait jamais fait ça. Moi, je me fais opérer de l’épaule. Je fais une saison blanche. En 2011, on est reparti pour deux ans, avec les JO comme objectif. Cette année-là, je termine 4e des championnats du monde.

En 2012, Tony se sélectionne, mais Boris termine 2e des qualifications. Moi, c’était le lendemain. On était à égalité avec une fille, et tout s’est joué dans la dernière manche de la dernière course. J’aimais bien ce scénario. On n’avait plus à se poser de questions. On remettait les compteurs à zéro, et que la meilleure gagne. J’ai gagné ma sélection. On était super heureux, mais un peu déçu pour Boris. On l’a intégré au groupe pendant la préparation. Il est venu sur des stages à Londres, même si c’était très dur pour lui. »

(A suivre dans la deuxième partie)

Illustration : Luisa Touya (visible ici)

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