Emilie Fer : « On me parle tous les jours de ma médaille d’or » (2/2)

Par le 30 mai, 2018

Dans notre rubrique Une vie, une oeuvre, nous laissons toute la place à un témoignage. Cette semaine, il s’agit d’Emilie Fer, médaille d’or à Londres en K1 (kayak), en 2012. Après la première partie dans laquelle elle s’est étendue sur ses débuts et ses JO chinois, elle nous parle de sa (très longue) soirée olympique et de sa fin de carrière.

« Les JO de Londres se sont très bien passés. J’appréhendais si l’un des deux cas suivants se présentaient : que Tony [Estanguet] gagne la médaille d’or, ou qu’il se foire vraiment. A Pékin, il était passé dans les premiers jours, et quand il s’est raté [il a terminé 9e], le directeur des Equipes de France était au fond du trou et nous a dit : « C’est bon, on peut rentrer, les Jeux sont finis ». Alors qu’on n’avait pas commencé ! C’était dur à vivre. A Londres, on a anticipé tout ça.

Tony a remporté l’or, le but était atteint, il n’y avait plus de pression. Tout le monde était heureux. On a pu se concentrer sur nous. J’avais besoin de ça. Il y avait déjà des petites tensions dans l’équipe – ce qui s’est accentué sur la fin de ma carrière. Ç’a démarré pendant les Jeux de 2012. Qu’elles aient été bonnes ou mauvaises, je n’ai pas vu les ondes. J’étais dans ma bulle.

J’ai eu besoin de m’exprimer entre les deux manches. Je me suis un peu défoulé. J’adore danser. J’ai souvent eu des trop-pleins d’émotions. A pleurer pour un rien, parce que j’ai envie d’y aller. Je suis à fleur de peau. J’avais peur que ça arrive à Londres. Mais je l’avais senti avant. Sylvain [Curinier, son entraîneur] m’a mis un peu de musique pour que ça sorte. Un groupe australien que je connaissais pas.

Et puis je remporte l’or olympique. Génial ! Quelle émotion ! Et que dire de la soirée… Un truc de malade. Tu ne t’appartiens plus. Sylvain a été vice-champion olympique, et je lui avais demandé si on avait le droit, en cas de médaille, de ne pas aller au Club France. Je ne suis pas un ours, mais presque. J’aime bien ma tranquillité. Aller dans ce genre de trucs, ça me faisait un peu peur.

Je me souviens très bien : je descends du podium, il y a une dame du CNOSF qui vient me voir, une dénommée Sylvie je crois, qui me dit : « Toute la soirée, tu vas me suivre ». C’est le protocole. C’est chronométré, avec un programme extrêmement précis. On est escorté, on a un véhicule. Jusqu’à minuit. Et on ne te prévient pas de tout ça !

Ça s’est éternisé dans le bassin, parce que je n’ai pas réussi à faire mon contrôle anti-dopage. J’ai fait mon premier contrôle, c’était trop clair. On n’arrête pas de boire et de s’hydrater, ce n’était donc pas analysable. Le médecin français me dit : « Pas de chance, il faut attendre le deuxième ». Une heure plus tard. Je lui ai dit que j’allais continuer à boire, et que ç’allait être pire. Ça n’a pas loupé. Même bilan. Ils ont été cool, et donc je suis sortie sans avoir été contrôlée.

Dehors, il n’y avait plus personne, tout le monde avait plié bagage, comme s’il n’y avait pas eu de course. Sauf Sylvie ! Qui m’attendait là.

Tous les soirs, la tribu – c’est-à-dire tous les supporters de canoë-kayak – se retrouvaient dans un bar, situé juste au-dessus du bassin de slalom. On voulait y aller une fois la compétition passée. Je demande à Sylvie de rejoindre mes proches une demi-heure. Ce fut le seul moment où on a été un peu libre.

« Ce sont tes gardes du corps pour la soirée »

Une fois les 30 minutes passées, elle vient me voir, me fait signe et me dit :« C’est l’heure, on n’a plus le temps ». Sylvain m’accompagne, on monte avec elle dans la voiture qui nous emmène au Club France. On arrive là-bas, on me présente deux personnes, assez costaudes, et on me dit : « Ce sont tes gardes du corps pour la soirée ». Pour respecter le timing, il ne faut pas s’arrêter pour les sollicitations. Il y a donc deux gars, qui font partie du GIGN, qui sont appelés à chaque olympiade en renfort pour les escortes. Alors qu’on est quand même dans le Club France, entre nous !

Je commence tranquillement les plateaux, radio, télé… Je n’arrête pas de répéter la même chose. Au milieu de la soirée, il devait être 20h-21h, je préviens Sylvie que j’ai faim. Je n’avais pas mangé depuis le matin. Ils m’apportent alors une petite assiette de pâtes. Il y a une dernière séance photo, un peu rigolote, avec la médaille. On me dit que c’est la dernière chose à accomplir de la soirée. « Après, c’est bon, t’es libérée. »Il est minuit. Je retrouve ma famille et mes proches au restaurant du Club, et c’est le moment où je peux souffler, autour d’un bon repas. Il n’y avait pas grand-monde. Les gens qui étaient venus pour profiter de la soirée l’avait déjà bien commencée. Après le repas, toute l’équipe du canoë-kayak est appelée sur le plateau. Un dernier devoir. Je retrouve Sylvain et tout le staff. Une belle soirée qui se clôture.

Il n’y a pas eu de grosse fête après, j’avais juste envie de me poser et d’intégrer tout ça. Tout le staff doit repartir le lendemain, à la première heure. Seuls les athlètes peuvent rester. J’avais un peu mal vécu ça, à Pékin. On s’était retrouvé avec trois autres athlètes, un peu désoeuvrés et désynchronisés. A Londres, j’avais anticipé et décidé que je resterai aux Jeux seulement un jour ou deux. J’ai retrouvé assez vite mes parents dans la presqu’île de Crozon, où on aime bien aller en vacances. C’était bien d’imaginer l’après-JO à partager avec mes proches. Quelque chose d’important pour moi. C’était parfait.

Je suis redescendue sur Terre vite et bien. J’ai quand même retrouvé des journalistes, qui savaient que j’étais en vacances là-bas. J’ai fait trois coins en Bretagne, et j’ai parlé trois fois à Ouest-France. J’avais beau leur dire que j’avais déjà parlé à leurs confrères, ils me disaient que c’était bien d’avoir un nouvel article à chaque fois.

J’avais fait le choix de terminer ma saison sur les Jeux. Je ne me voyais pas reprendre la Coupe du monde après. J’ai fait une grosse pause, j’ai attendu que le bateau me manque. J’ai repris en janvier 2013. J’avais ma sélection d’office pour la saison 2013, c’est aussi ce qui m’a motivé pour reprendre aussi tard. C’était bien, ça m’a permis de souffler, de digérer physiquement et mentalement. Quatre années, c’est une préparation à long terme. J’ai répondu à beaucoup de sollicitations.

On avait planifié de reprendre au chaud, du côté de Dubaï. Il y a un excellent bassin artificiel. Ma saison s’est très bien déroulée, j’ai gagné les championnats du monde en septembre. On nous dit que les JO, c’est une course à part, que tous les meilleurs peuvent les gagner. Mais les championnats du monde, c’est bien plus difficile. Il y a beaucoup plus de concurrence, chaque pays peut envoyer trois concurrents – contre un seul aux JO. Les mauvaises langues ne pouvaient plus dire que j’avais gagné la course qu’il fallait. Non. Suite à ça, je suis devenue numéro 1 mondiale. J’ai gagné deux manches de Coupe du monde.

Je n’arrive pas à me dire tout de suite que je repars pour quatre ans. Je voulais m’engager seulement d’une année sur l’autre.

Après le titre de championne du monde, je repars pour 2014. C’a été une année compliquée, en terme de résultats et de relations. Je commence à voir qu’un titre olympique est difficile à soutenir face à la concurrence française, et face au système fédéral. Je fais 3e aux championnats d’Europe, et on fait 3e par équipes. Quelques mois plus tard, je me fais manipuler par l’ostéopathe et il me bloque. Une semaine avant les championnats du monde. Ç’a été dur, psychologiquement et physiquement.

J’ai une réunion avec le staff médical et le directeur des équipes de France, et très vite, je comprends que je ne vais pas avoir leur soutien. Chacun se protège. Pour moi, la scission avec le système fédéral et l’encadrement commence vraiment là. Je leur dis : « Vous me demandez de faire comme si c’était la faute à pas de chance, alors que ce n’était pas tout à fait le cas ». J’avais une sensibilité à un endroit, et l’ostéopathe est allé dessus en connaissance de cause. « Ne me demandez plus rien. »

Ç’a été des relations compliquées, suite à ça. Je voulais que le problème physique soit réglé, donc j’ai vraiment hésité à repartir. J’ai l’impression que 2015 et 2016 sont des saisons où je me suis battu contre un mur. C’était difficile de m’en détacher et de m’amuser. L’environnement est important pour moi, et j’étais en rupture avec le système fédéral.

« J’étais contente d’arrêter.
C’était le bon moment »

En 2015, je fais saison blanche. Et en 2016, je fais les sélections olympiques pour Rio. Je finis ex aequo avec Marie-Zélia Lafont. On me dit que dans le règlement, c’est la troisième course qui départage en cas d’égalité. J’avais fini 4e, et elle 2e. Mais en ayant été numéro 1 mondiale, en étant championne olympique en titre, j’espérais avoir un coup de pouce. Parce qu’il y a aussi une ligne qui dit que le DTN a le droit de choisir l’athlète qui va représenter la France. Donc je n’ai vraiment pas eu de soutien jusqu’au bout. Je termine sur cette sélection.

J’étais un peu déçue, mais j’ai vite relativisé en me disant que j’ai eu une belle carrière. J’étais contente d’arrêter. C’était le bon moment. Les gens qui composaient le système n’allaient pas changer. Il y a trop de déconnexion entre l’athlète sur le terrain, qui vit vraiment le haut niveau au quotidien, et le système qui se fonde sur des principes et des théories, et qui imagine ce qui est bien pour l’athlète sans jamais le sonder. Les entraîneurs le comprennent un peu plus, mais les chefs sont déconnectés. Il y en a des bons, qui s’appuient sur les entraîneurs, qui demandent des conseils aux athlètes, mais c’est très peu fréquent. J’avais sollicité mon DTN pour une entrevue depuis 2008, pour mettre des choses en place, mais il n’a jamais accepté de me recevoir.

Je pratique encore le kayak, en loisir. Pas assez à mon goût. J’habite dans la région de Nice, et le bassin le plus proche est à 4h de chez moi. Mais j’ai besoin de ça, physiquement et mentalement. J’ai pris conscience de la chance d’avoir connu des sensations, des émotions à travers un sport que j’ai tant aimé. Le ressenti technique est là ; en revanche, le physique a disparu, et c’est très frustrant. Tu aimerais faire des choses, mais le corps ne répond pas.

C’était une belle carrière. Tout le monde n’a pas la chance de faire ça. Malgré les déconvenues que j’ai pu vivre sur la fin, je suis super satisfaite. Et puis ça va me poursuivre jusqu’au bout. On me parle tous les jours de la médaille. C’est vraiment la différence entre une championne du monde et une championne olympique. »

Illustration : Marc Sullivan

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