Un été de Coupe du monde (5/6) : Joe Louis vs. Max Schmeling

Par le 25 juin, 2018

Le 19 juin 1938, à Colombes (92), l’Italie bat la Hongrie 4-2 et remporte sa deuxième Coupe du monde d’affilée. Trois jours plus tard, au Yankee Stadium de New York, l’Américain Joe Louis met l’Allemand Max Schmeling au tapis après 2 minutes et 4 secondes et conserve son titre de champion du monde des poids lourds. Retour sur un duel extra-sportif, l’un des plus grands combats de l’histoire de la boxe.

Etats-Unis vs. Allemagne. L’étoile montante de 22 ans contre l’ancien champion du monde de 30 ans. Nous sommes le 19 juin 1936 et Joe Louis affronte Max Schmeling au Yankee Stadium, dans le Bronx de New York. Deux boxeurs très opposés et dont la confrontation ne laisse guère de doutes : le gamin va manger l’ancien.

Louis naît en Alabama, au sud-est des Etats-Unis. Ses grands-parents ont tous été esclaves. A 4 ans, son père est interné dans un hôpital psychiatrique, et à 12 ans, sa famille et lui doivent déménager à Detroit (Michigan, nord-est des Etats-Unis) pour échapper au Ku Kux Klan. Il démarre la boxe à 17 ans, et se montre rapidement à son aise. En trois ans, son bilan amateur s’établit à 50 victoires, dont 43 KO, pour 3 défaites. Il est repéré par des promoteurs et devient professionnel en 1934. Le 7 juillet, il obtient sa première victoire dans l’élite contre Jack Kracken, à Chicago.

Avant ce 19 juin 1936, Joe Louis est invaincu en 24 combats.

Schmeling naît dans un petit village de l’extrême nord-est de l’Allemagne. Il démarre la boxe à l’adolescence, remporte le championnat national amateur à 19 ans, et passe professionnel dans la foulée. Pendant quatre ans, il écume exclusivement les salles germaniques (exception faite d’un combat organisé à Bruxelles) et remporte plusieurs titres nationaux et européens. Avec 37 victoires en 44 matchs, il part tenter sa chance outre-Atlantique. Il vainc ses cinq premiers adversaires et, le 12 juin 1930, affronte Jack Sharkey pour définir le prochain maître des poids lourds – Gene Tunney ayant abandonné la défense de son titre. A la quatrième reprise, Sharkey est disqualifié pour un coup en-dessous de la ceinture. Schmeling devient le premier champion du monde allemand. La revanche a lieu deux ans plus tard, et l’Américain l’emporte à l’issue d’une « split decision » (deux arbitres donne la victoire à Sharkey, le troisième à Schmeling) très controversée. Le teuton perd deux de ses trois combats suivants et retourne en Europe se refaire la cerise.

Avant ce 19 juin 1936, Max Schmeling possède un bilan de 48 victoires pour 7 défaites et 4 matchs nuls.

« Hitler use de son boxeur comme
d’une arme de propagande »

James Braddock est l’actuel champion du monde et le vainqueur du combat est censé l’affronter pour remettre la ceinture en jeu. Schmeling n’a pas boxé aux Etats-Unis depuis plus de deux ans et, malgré son passé et son palmarès, n’est pas considéré comme un adversaire à la hauteur de Joe Louis. Un peu trop confiant, celui-ci passe plus de temps sur les terrains de golf que sur le ring d’entraînement.

Quelques jours avant le 19 juin, l’Allemand annonce qu’il a la solution pour battre l’Américain. La joue-t-il au bluff ? Les 62000 spectateurs du Yankee Stadium ont payé pour voir. Et ils vont vite déchanter : dans le quatrième round, une droite dans le menton envoie Louis au tapis. Pour la première fois de sa carrière professionnelle. Il se relève. Il souffre. Il ne trouve pas la clé. Au douzième des quinze rounds prévus, Schmeling est loin devant au score. Il décoche alors deux droites, dont une en pleine mâchoire, qui renvoie Louis à ses chères études. L’arbitre compte. Et arrête le match. KO.

L’Allemand, dont le manager Joe Jacobs est Juif, dédie la victoire à son pays, « et en particulier au Führer », qui envoie un bouquet de fleurs à Mme Schmeling pour remercier« notre magnifique boxeur ».

Il doit donc affronter James Braddock pour le titre mondial, mais celui-ci doit reporter le combat à cause d’une blessure. Dans les bureaux des représentants de la boxe internationale, la crainte de voir un sympathisant nazi remporter la ceinture est réelle – autant pour le symbole que pour la possibilité de confiscation du titre par le gouvernement hitlérien. Ils tentent de gagner du temps.

Parallèlement, Joe Louis ne cesse de monter sur le ring et gagne tous ses duels, dont la plupart par KO. Ayant de surcroit une valeur économique bien plus élevée que Schmeling, il est finalement choisi pour défier Braddock. L’Allemand s’y oppose vigoureusement mais doit s’incliner. Le 22 juin 1937, Louis remporte le combat au huitième round et devient champion du monde pour la première fois. Des milliers d’Afro-Américains sortent dans la rue et éclatent de joie. Un des leurs est au firmament de la boxe mondiale : le moment est chargé d’histoire. Louis refuse cependant de se revendiquer comme tel tant qu’il n’a pas battu Schmeling.

En 1938, après d’âpres négociations, le match entre les deux hommes devient réalité et est annoncé pour le 22 juin. Hitler use de son boxeur comme d’une arme de propagande. Lorsqu’il arrive aux Etats-Unis, Max Schmeling est notamment accompagné d’un agent officiel du parti nazi. Les Américains le prennent pour un cheval de Troie ; ils lui adressent des lettres de menace à son hôtel, puis lui balancent des détritus à l’approche du ring. Louis est soutenu par une nation entière. Roosevelt l’accueille à la Maison-Blanche : « Joe, nous avons besoin de muscles comme les vôtres pour battre l’Allemagne ». Conscient de l’attente, il a cette fois laissé les clubs de golf de côté. Le match dépasse le strict cadre sportif. La victoire aura une portée politique.

Les 71699 places du Yankee Stadium (qui a agrandi sa capacité en 1937) ont évidemment été vendues. Clark Gable, Gary Cooper, J. Edgar Hoover comptent parmi les personnalités à s’être déplacées.

Le combat démarre, et avec lui, la pluie de coups assénés par Louis. Schmeling tombe une fois, touche le tapis avec les gants une deuxième fois, s’écroule une troisième fois. Pour de bon. KO technique, après 2 minutes et 4 secondes. L’Allemand est emmené à l’hôpital et y demeure pendant 10 jours. L’Américain conserve sa ceinture, et peut enfin se revendiquer champion du monde.

Joe Louis le reste jusqu’en 1950, date à laquelle il perd sur décision unanime contre Ezzard Charles, après 25 combats remportés pour la défense de son titre – record toujours inégalé. Il arrête sa carrière après un KO technique contre Rocky Marciano, en 1951. Il est considéré comme l’un des premiers, sinon le premier, héros Afro-Américain de l’histoire du sport aux Etats-Unis.

Après sa défaite, Schmeling revient en Europe et gagne un titre européen en 1939. Il critique publiquement le parti nazi, et sauve deux enfants Juifs de la Gestapo pendant la nuit de Cristal, en novembre 1938. Il combat dans l’armée de l’air de la Wehrmacht pendant la Seconde Guerre Mondiale. Il affronte quelques boxeurs à la fin des années 40, puis arrête définitivement sa carrière après une défaite aux points, en 1948.

Joe Louis et Max Schmeling ont par la suite développé une sincère amitié.

Photo : DR

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