Faustine Merret et la planche à voile apaisée (2/2)

Par le 11 avril, 2018

Faustine Merret remportait, à 26 ans, la première médaille d’or olympique de l’histoire de la planche à voile féminine – nous en parlions dans la première partie. Après les JO 2008, elle s’est mise au triathlon, s’est installée pour de bon à Brest et enseigne désormais à l’université. Une nouvelle vie.

Aux Jeux Olympiques de Pékin, en 2008, vous ne faites pas la finale. Vous vous sentiez prête ?

Quand on retourne aux Jeux après une médaille d’or, après avoir été confrontée aux mêmes adversaires, c’est difficile. 2004-2008, c’est une nouvelle histoire. Après 2004, j’avais atteint mon objectif, donc il fallait que je trouve pourquoi je repartais. Je connaissais les étapes par lesquelles je devais passer, mais je n’avais plus la même motivation pour refaire tout ça. Ensuite, ma priorité avait changé : après 2000, j’avais tout misé sur le sportif, en aménageant mes études ; après 2004, j’avais à cœur de trouver un emploi lorsque j’arrêterai. Après les Jeux d’Athènes, je suis donc partie à l’INSEP pour faire le professorat de sport, pendant 3 ans. C’était moins évident pour m’entraîner.

Vous n’avez pas trouvé les arguments nécessaires pour booster votre motivation ?

Non, je n’ai jamais réussi à retrouver quelque chose d’aussi fort que sur la première préparation olympique, entre 2000 et 2004. A Athènes, le sport était mon moyen d’expression, et il constituait une petite revanche par rapport à la disparition de ma mère, lorsque j’avais 11 ans. Avec du travail et de la volonté, on peut aller au bout de ses rêves. Ce message, j’avais réussi à le faire passer. C’était dur de reconstruire un enjeu aussi fort. J’ai essayé de m’appuyer sur plusieurs choses : le fait que c’était une nouvelle planche, la RSX, un nouveau challenge technique ; je continuais avec le même entraîneur ; le plan d’eau changeait ; les adversaires se renouvelaient un peu ; et puis j’avais eu mon concours en 2007… La porte était donc ouverte. Mais j’ai rencontré des obstacles techniques.

Il vous a manqué du temps ?

Oui, avec moins de volume d’entraînement, l’écart s’est creusé dans le temps. J’ai donc pris une option radicale en misant tout sur les conditions. A Pékin, les pronostics étaient majoritairement du vent très faible. Si ça tombait dessus, je pourrais jouer la gagne ; si ça ne tombait pas dessus, ça serait très compliqué. C’était une grosse prise de risque. Tout ou rien. J’avais fait beaucoup de préparation physique, ce qui diminuait encore mes qualités techniques dans le vent.

Et le premier jour des Jeux s’est mal passé…

J’étais celle à abattre. Aux Jeux, tu n’as plus d’amies. Avant la première manche, la Japonaise a pris ma planche par erreur. Je me suis retrouvée à la chercher cinq minutes avant le départ. Plusieurs trucs se sont accumulés. Je me suis fait avoir le premier jour et j’ai sauté. En plus, la météo évoluait au fil du temps, et il fallait que j’engrange au début. Je n’ai pas réussi à me remobiliser. Je voyais que le podium m’échappait, et je n’ai pas réussi à rester dans la compétition pour jouer la 5e ou la 6e place. L’enjeu était trop éloigné.

« J’ai porté l’échec de Pékin sur ma seule planche »

Vous étiez passée par une phase de sélection pour Pékin, comme en 2000 et en 2004 ?

Oui, mais la Fédération m’avait choisie avant la fin. Leur choix était compréhensible : ils voulaient me mettre dans les meilleures conditions de préparation. En fait, j’avais vraiment besoin de gagner ma sélection pour aller à Pékin. Ça m’aurait sans doute stimulé de me battre contre des concurrentes et de progresser. Mais ils ne comprenaient pas ma réaction. Je suis allé voir l’entraineur et la directrice des équipes de France, à trois mois des Jeux, pour leur dire qu’il était encore temps de changer les choses. Aller à Pékin avec des manques, c’est trop risqué. Charline [Picon, médaillée d’or en 2016 à Rio] montait à l’époque. J’étais tout à fait d’accord pour revoir les sélections, pour amener celle qui serait la plus performante au moment des Jeux. Elle était en phase ascendante, et moi je butais. Mais ils ne pouvaient pas l’entendre. Je me suis senti incomprise. S’ils avaient pu m’écouter et me convaincre que ce n’était pas la meilleure solution, je les aurais sentis avec moi. Mais ils me laissaient seule avec mon obstacle : « vas-y quand même, tu vas t’en sortir ». Ça m’isolait encore plus.

Et si vous aviez perdue la sélection ? C’était délicat de ne pas sélectionner la championne olympique en titre…

Ah oui ! Je me mets à leur place, c’est très compliqué. Et puis j’aurais pu le leur reprocher ! Mais moi, ça m’aurait déculpabilisée. Je n’aurais pas porté un éventuel échec sur ma seule planche. Alors que là, j’ai tout porté.

Charline Picon était donc suppléante en 2008, à Pékin. Vous la côtoyiez au quotidien ?

On était partenaires d’entraînement. On a démarré sur la RSX ensemble, en Équipe de France. Au début, on est sur deux compétences opposées : je suis spécialiste sur le petit temps et sur le physique, elle a la glisse et va très vite dans le vent fort. On essaie donc de progresser sur les qualités de l’autre. A force de se côtoyer, on a rapproché nos compétences. Elle maigrit énormément : on faisait presque le même poids à la fin de la préparation, alors qu’elle avait un gabarit plus grand et plus costaud. Elle s’est métamorphosée en 4 ans.

Sa médaille d’or ne vous a pas étonné ?

Non, je pensais même que la médaille arriverait plus tôt, dès Londres. En 2008, elle avait déjà suivi la préparation de très près, elle avait des podiums internationaux, elle avait tout pour chercher une médaille en 2012.

La jeune génération est bonne ?

Oui, mais ils savent que la place est chère en planche à voile. On a la chance en France d’avoir des collectifs forts, la sélection est un cap énorme à franchir. Historiquement, quand on a un/e véliplanchiste aux Jeux, il/elle se bat pour une médaille. Ça, c’est plutôt un atout.

Est-ce que votre taille a été un désavantage au cours de votre carrière ?

Il n’y a pas de normes, mais ma morphologie ne m’aidait pas dans le vent fort. Il fallait donc que je compense par mes qualités physiques : endurance et puissance. C’était à la fois un atout et un inconvénient – dans certaines conditions, je m’engageais davantage. J’étais toujours à la limite de la blessure parce que je poussais mon corps très loin. Quand je ne faisais pas de planche, je faisais du triathlon ou du VTT avec des potes pour m’aérer l’esprit, et je me cassais quelque chose. C’était l’effort de trop. Il a fallu que je gère cet aspect.

Le vent et l’eau sont les éléments quotidiens d’une véliplanchiste. Comment est-ce que vous les appréhendez ? En ami ? En ennemi ?

Petite, je n’avais pas du tout peur de l’eau – au contraire c’était un jeu pour moi. Je voyais des gens partir en planche, et je les enviais parce qu’ils pouvaient aller plus loin que moi qui ne pouvais que nager. La planche, pour moi, ça a été ça : aller plus loin. Je m’amusais même à partir assez loin pour voir la plage toute petite. Je commençais à avoir peur, donc je faisais demi-tour. C’était les émotions que je cherchais.

Il y a des différences entre les véliplanchistes maritimes et les véliplanchistes océaniques ?

Les plans d’eau sont différents. En Méditerranée, les vagues sont plus courtes, et on peut parfois en avoir à surfer. En Atlantique, ce sont des vagues différentes, plus espacées, plus hautes, qui nous soulèvent peut-être davantage, et qui sont toujours dans le sens du vent. En fonction du championnat qu’on prépare, on va sur le plan d’eau pour s’adapter. Il n’est pas question qu’un véliplanchiste reste bon sur un seul plan d’eau. Il doit s’adapter à tous les environnements. Ceux qui viennent des plans d’eau intérieurs, les lacs, les étangs, ont une logique de lecture du vent plus fine que ceux habitués à naviguer en Atlantique ou en Méditerranée. Quand les vents sont très irréguliers, ils s’en sortent toujours très bien.

« Le mauvais temps, c’est le côté un peu rude de la Bretagne.
Mais c’était un atout, pour moi »

Quelles sensations vous recherchiez lorsque vous vous êtes mis au triathlon, après la fin de votre carrière ? Revenir à vos premières amours ?

La course a toujours été une base de préparation physique pour la planche à voile. J’ai toujours découvert les sites de championnat en trottinant dans les sentiers, pour m’approprier le lieu et me sentir chez moi. Ça fait partie de ma culture et de mon bien-être. Lorsque je suis à l’INSEP, entre 2004 et 2007, je cherche un moyen de m’entraîner la semaine en-dehors de la salle de musculation. Je fais connaissance avec des nageurs qui m’embarquent dans une équipe féminine de triathlon, à Boulogne-Billancourt. Je me dis que c’est un bon complément pour la préparation de Pékin. Et ce n’est pas une contrainte d’aller m’entraîner puisque je découvre une nouvelle activité. En natation, je suis un peu moins technique, mais je suis bien à pied et à vélo.

Vous faites de la compétition ?

Ma première course de triathlon, c’est une division 1, donc je ramasse un petit peu. On court par équipes, je me prends au jeu. Je me dis qu’il faut que j’arrive à gérer et que ça ne devienne pas plus important que la planche – mon entraîneur s’inquiétait un peu. Après les Jeux de Pékin, j’ai envie de continuer. J’ai l’impression de progresser, et j’ai besoin de découvrir autre chose. Quand on arrête sa carrière de haut niveau, on passe du jour au lendemain d’un objectif fixé avec un compte à rebours au néant. C’est très déstabilisant. Je comble donc mon vide quotidien en me remettant des petits objectifs, et je ponctue mes semaines avec de la compétition. Le triathlon a été un moyen de me sevrer de ma carrière. Je me suis beaucoup blessée, mais ça m’a bien aidée mentalement pour faire la transition vers ma vie professionnelle.

Vous avez fait toute votre vie à Brest. Vous y habitez encore aujourd’hui. Qu’est-ce qui vous fait y rester ?

Après le bac, quand je réfléchissais à mes orientations, j’ai passé le concours d’infirmier. Pendant mon oral, il y avait beaucoup de vent dehors et je regardais souvent par la fenêtre ; ça me démangeait, j’avais envie d’en finir et d’aller sur l’eau. Les membres du jury m’ont vue regarder à l’extérieur et m’ont demandé si mon humeur changeait lorsqu’il y avait du vent. Ils voulaient savoir si j’avais un profil dépressif. J’ai répondu que non, bien au contraire ! Que c’était les conditions idéales pour aller sur l’eau ! Je crois que je les ai encore plus traumatisés…. Le mauvais temps, c’est le côté un peu rude de la région. Mais c’était un atout, pour moi. Il ne faisait jamais très froid, c’était parfait pour naviguer toute l’année. J’ai fait toutes mes études ici, sauf quand j’étais à l’INSEP, et c’était mon point de chute. Ça ne me déplaisait pas de bouger, mais je me sentais bien à chaque fois que je revenais. Je me suis posé la question de quitter la ville lorsque j’ai arrêté ma carrière et que je me suis retrouvée à passer les hivers ici. Pendant ma carrière, on allait les passer au chaud, en stage en Martinique ou à l’étranger, et je ne comprenais pas les gens qui se plaignaient. Je ne connaissais pas cette période novembre-mars. Et depuis que je suis fixée ici, je ressens ce que les gens veulent dire. Ça joue sur le moral d’avoir plusieurs semaines d’affilée sans grand soleil. Mais je suis très attachée à la région. J’adore notre qualité de vie.

Aujourd’hui, vous êtes enseignante en STAPS (Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives). Pourquoi ce choix ?

J’avais envie de découvrir le milieu de l’enseignement, et de m’y installer sur le long terme. C’est un beau challenge. Tout est nouveau. Je fais beaucoup moins de sport à côté. Je me suis fait rattraper par mon engagement intense et physique. En sollicitant moins mon corps, je me blesse rapidement. Je sors d’une grosse fracture de cheville qui a duré environ deux ans, et cet hiver, je me suis luxé l’épaule. J’ai quand même besoin d’activité. De m’entretenir. La compétition, ça fait partie de moi, mais je n’ai plus besoin de me lancer des défis et d’aller me prouver des choses.

Illustration : Luisa Touya (visible ici)

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