Faustine Merret et sa planche à voile dorée (1/2)

Par le 9 avril, 2018

Faustine Merret a commencé la planche à voile un mois après la médaille d’or de Franck David à Barcelone, en 1992, la première de l’histoire française de la discipline. En 2004, elle avait donc les crocs pour mettre son nom au palmarès féminin. Non sans connaître quelques accrocs sur sa route…

Vous êtes dans les toutes premières mondiales avant les Jeux Olympiques de Sydney, en 2000, mais vous ne vous qualifiez pas. Que s’est-il passé ?

En 1998, je fais 3e aux championnats du monde seniors, 1ère française, et je reste 1e mondiale jusqu’aux Jeux Olympiques. Je vais très souvent en Australie, j’adore le plan d’eau, mais il reste le cap des sélections à franchir. Elles commencent juste après les championnats du monde à Nouméa, où je finis 2e. Deux semaines plus tard, la première des trois régates de sélections démarre. Là, je dois changer ma vision des choses parce qu’il n’y a qu’une seule sélectionnée par nation ! Au lieu de me battre contre des adversaires pour gagner la course, je dois me battre contre les Françaises, au sein même d’une régate internationale. Et donc ne pas gagner l’épreuve, mais être devant les autres. Ça, je ne sais pas faire.

Pourquoi ?

Jusqu’à l’Équipe de France, j’avais tout le temps navigué en jouant avec le vent, la technique, la vitesse, les parcours, mais jamais en voulant m’imposer en duel. A ce moment-là, je ne m’en rends pas compte, mais je me fais complètement avoir. Je termine 2e des sélections, très en-dessous de mon niveau. Après une régate, Barbara Kendall, la championne olympique sortante, vient me voir et me dit : « ça va être dur à entendre mais, pour moi, tu étais une des adversaires les plus redoutables sur le plan d’eau de Sydney, donc j’ai tout fait pour que tu ne sois pas sélectionnée ». Elle était venue volontairement me gêner pour que je fasse un mauvais résultat. Je n’arrivais jamais là où je voulais, j’avais l’impression d’être emprisonnée dans ma régate, sans avoir de trajectoire libre. Les étrangères jouaient contre moi.

Comment vous rebondissez ?

Je me dis que je fais peur, donc que j’ai ma place aux Jeux, mais que je me suis simplement fait avoir. J’accepte le duel. Pendant quatre ans, je bosse à fond avec un préparateur mental. Pour essayer d’intégrer ce jeu de dualité au cours de la régate. C’était contre-nature ! Pendant 7 ans, de 1998 à 2005, je fais 2 ou 3e aux championnats du monde, sans jamais faire première. Et la plus belle place arrive aux Jeux.

« C’était mes premiers Jeux.
J’ai tout fait pour me mettre dans une bulle »

Championnats du monde et d’Europe cumulés, vous terminez dix fois à la 2e ou 3e place. Est-ce que vous échangeriez tous vos podiums contre un titre ?

Non, le titre aux Jeux me convient très bien. On commençait à me dire que j’avais peur de la première place, et que je stagnais. Je savais qu’à chaque régate, c’était un nouveau plan d’eau et donc une nouvelle performance. J’étais tournée vers les objectifs de maîtrise. Ça ne me faisait pas peur. Je voyais les progrès que je faisais. Le seul gros cap que j’ai dû passer, c’était la dualité et l’agressivité requises pour aller chercher la première place. J’étais trop gentille, en fait.

Comment avez-vous réussi ?

On m’a expliqué que, dans la voile, il y avait plusieurs façons d’aller gagner. Moi, je jouais sur la technique, la vitesse, l’investissement physique et la stratégie : suivre les évolutions du vent et aller chercher le meilleur endroit sur l’eau. En planche à voile, on a des règles de priorité, et on peut prendre l’avantage à chaque fois qu’on croise une concurrente. C’est très psychologique. Je n’utilisais pas ça en course, je ne me sentais pas aller chercher les autres. On m’a dit que ça faisait partie des règles du jeu, que je ne pouvais pas me priver de ça. J’ai donc appris. Mais ce n’est pas comme ça que je préférais gagner…

Aux Jeux, il s’est passé dix jours entre la première régate et la finale. C’est plutôt un atout ou quelque chose qu’il faut bien gérer ?

On s’y était préparé, on savait que ça allait être long, psychologiquement. On avait deux jours de repos sur les Jeux, alors qu’on n’en avait aucun sur les autres compétitions. C’était plutôt un avantage pour moi, parce que mon physique et mon mental étaient des atouts. Sur le plan d’eau d’Athènes, je n’avais aucune lacune. Or, plus on rallonge la durée et plus on a de chances d’avoir une météo polyvalente, et différents types de vent. Je m’en sortais parce que c’était tactique, la vitesse n’était pas la priorité.

Vous dites que le stress de votre entourage vous a permis de gagner, en quelque sorte. Est-ce que vous pouvez développer ?

C’était juste avant la dernière manche des Jeux.  J’étais 2e, j’avais 2 points de retard sur la 1ère, 3 d’avance sur la 3ème et 4 d’avance sur la 4ème. Je pouvais encore être 1e comme 4e. Autour du plan d’eau, il y avait le président de la Fédération française de voile et le Directeur Technique National, des gens que je connaissais peu. Eux jouaient leurs places sur les Jeux. Une médaille olympique justifiait leurs mandats. Ils étaient stressés quant à ma performance. Je passe devant eux juste avant cette dernière manche, et ils ne savent pas quoi faire, s’ils doivent se taire, s’ils doivent me parler au risque de me déstabiliser… Je m’aperçois de leur détresse. Et je me dis que moi, j’ai toutes les cartes en main. Je vais sur l’eau, je maîtrise tout. Eux, ils restent à terre, ils ne peuvent rien faire, ils sont tributaires de ma performance. Ç’a été assez déterminant. Je me suis dit que j’avais une chance pour faire quelque chose de top.

Alors que ce stress aurait pu être contagieux ?

Tout à fait, mais j’ai réussi inconsciemment à le transformer. Leur réaction a changé mon état d’esprit et m’a fait accepter mon stress. Au-delà de ça, il y avait une autre inquiétude : les médias. On n’y avait pas du tout été préparé. On avait juste eu affaire à un agent de la Fédération avant les Jeux, qui nous avait demandé comment on comptait individuellement gérer les Jeux. A l’époque, on n’était pas obligé de passer par l’espace médias en sortant de l’eau. Je ne voulais rien changer, et faire comme si c’était un championnat du monde. Donc trois semaines avant les Jeux, plus aucun contact. Il a respecté ma demande. J’ai juste eu une interview pendant le jour de repos, au milieu des Jeux. Et puis après ma victoire, il m’a embarqué et je me suis laissé balader.

Ça fait partie de votre succès ?

Oui. C’était mes premiers Jeux. Il y avait des choses que je n’avais pas apprises à gérer. Les mettre de côté au lieu d’essayer d’y être confrontée, ça me mettait à l’abri d’un tas de choses sur lesquelles je n’aurais pas réussi à m’adapter. J’ai tout fait pour me mettre dans une bulle.

Et la bulle n’a jamais éclaté ?

Si, j’apprends la veille de la dernière manche que la régate va être retransmise en direct à la télévision française. Tous ceux qui me connaissent vont avoir l’opportunité de me regarder. Ça me fait stresser, donc je dois transformer ça. Quand on est prête, on trouve les bonnes réponses. Je me dis que ça ne peut pas être négatif d’avoir des gens qui me regardent ; ils espèrent plutôt que je réussisse. Si je donne tout, et même si je n’arrive pas à être première, personne ne pourra rien me reprocher. Moi-même, je ne me reprocherais rien non plus. Je m’étais dégagée des jugements extérieurs. Pour n’avoir aucun regret. Dans l’action, je n’ai pas eu beaucoup de difficultés à Athènes. J’ai toujours trouvé la solution pour m’adapter aux petites contraintes qui me sont arrivées.

« Quand j’ai eu 13 ans, je ne voulais plus faire de compétition.
Ça me faisait stresser »

Adolescente, vous avez d’abord fait du cross, avant de vous mettre à la planche à voile, à 14 ans. Comment en êtes-vous venue là ?

Je suis issue de l’athlétisme, surtout du demi-fond. La vitesse, ce n’était pas du tout mon truc. Je faisais donc du 1000m et du cross. C’était mon truc. En minimes, on était avec les garçons, donc je bataillais pour être devant. Quand j’ai eu 8-9 ans, mon père a gagné un gréement enfant, qui devait faire 1,5 m². J’ai très vite voulu avoir le double en surface de voile. Et comme on habitait la côte Nord de la Bretagne, j’allais en faire en famille. Je faisais aussi régulièrement des stages, à Brest. Jamais je n’imaginais que la planche pouvait être un sport de compétition. C’était du loisir. C’est drôle parce que je commence la planche à voile en septembre 1992, dans le même club que Franck David qui vient tout juste de devenir champion olympique de la discipline…

Vous arrêtez l’athlétisme au moment où vous commencez la voile ?

Quand j’ai eu 13 ans, je ne voulais plus faire de compétition. Ça me faisait stresser. Je veux donc m’inscrire en planche à voile dans le groupe de perfectionnement, mais il n’y a plus de place. L’entraîneur me dit alors qu’il y a un entraînement de plus pour le groupe de compétition. Avec la session du week-end, ça me permettait d’aller sur l’eau trois fois par semaine. J’ai démarré comme ça. J’ai eu une progression très rapide : championne du monde des -16 ans, puis championne du monde des -18 ans. Je termine troisième des championnats d’Europe à 19 ans, et je rentre en Équipe de France, en 1997. J’intègre un groupe déjà constitué, trois ans avant les Jeux. Ils étaient déjà concentrés sur l’objectif Sydney 2000. Moi, je débarquais des jeunes, je découvrais les championnats du monde. Il a fallu m’habituer à ça. Et la suite, on la connaît…

(A suivre dans la deuxième partie.)

Illustration : Claire Brottier – Atelier MB (visible ici)

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