Le football, ombre et lumière

Par le 29 juin, 2018

Tous les vendredis, une oeuvre causant de sport décryptée par nos soins. Aujourd’hui, Le Football, Ombre et Lumière (URU, 1995)

Quand Eduardo Galeano dit « Jeu »

Il n’y a jamais eu de meilleur moment qu’une Coupe du monde de football pour lire Le Football, Ombre et Lumière. Derrière les calculs d’apothicaire, l’obligation de gagner peu importe les moyens (ou plutôt de ne pas perdre), la publicité, la capacité physique qui prend trop de place, la frilosité, le poids de la technologie, Eduardo Galeano pousse au pas de côté.

« Triste signe des temps, le XXIe siècle sacralise l’uniformité au nom de l’efficacité et sacrifie la liberté sur les autels du succès. ‘On ne gagne pas parce que l’on vaut, on vaut parce que l’on gagne’, avait observé, il y a quelques années déjà, Cornelius Castoriadis. Il ne faisait pas allusion au football, mais c’était tout comme. Interdiction de perdre son temps, interdiction de perdre : transformé en travail, soumis aux lois de la rentabilité, le jeu cesse de jouer. Comme tout le reste, le football professionnel semble de plus en plus régi par la UENBE (Union des ennemis de la beauté), puissante organisation qui n’existe pas, mais qui commande. »

« Je ne suis qu’un mendiant de bon football »

Eduardo Galeano, journaliste uruguayen mort en 2015 à Montevideo (il avait 74 ans), était un penseur, essayiste. Rapidement directeur de publications, il a fui l’Uruguay après le coup d’état militaire, s’est exilé en Argentine, puis en Espagne. Auteur d’un ouvrage majeur, Les Veines ouvertes de l’Amérique latine, il n’était pas seulement un lucide de ses contemporains. Lui connaissait le jeu de football. Pas parce qu’il y a joué gamin. Parce qu’il en bouffait, seul à la maison, dans les troquets, sur les places, dans les stades.

« Comme tous les Uruguayens, j’ai voulu être footballeur. J’étais une vraie merveille, mais seulement la nuit, quand je dormais. Le jour, j’étais une vraie jambe de bois. Comme supporter, je laissais également beaucoup à désirer. Les années ont passé, et j’ai fini par assumer mon identité : je ne suis qu’un mendiant de bon football. Je vais par le monde, chapeau à la main, et, dans les stades, j’implore : une belle action, pour l’amour de Dieu. Et quand j’assiste à du bon football, je remercie pour ce miracle, en me fichant pas mal que ce soit tel club ou tel pays qui me l’offre. »

Voilà pour le personnage.

Son ouvrage, lui, le seul sur le football qu’il ait commis, est un délice. Jamais dans le « C’était mieux avant », toujours reculé, parfois politique et historique, il croque. Des scènes, des compétitions, des hommes, des faits, des questionnements. Il glisse même parfois dans l’euphorie, notamment quand il évoque Garrincha, ce génial boîteux brésilien des 60’s.

« Quand il commença à jouer au football, les médecins voulurent l’écarter : ils diagnostiquèrent que cet anormal, ce pauvre résidu de la faim et de la polio, ignorant et boîteux, avec un cerveau d’enfant, une colonne vertébrale en ‘s’ et deux jambes tordues du même côté ne serait jamais un sportif. Jamais il n’y eut d’ailier droit comme lui. Quand il était là, le terrain de jeu était une piste de cirque, le ballon, un animal dressé ; le match, une invitation à faire la fête. Garrincha ne se laissait jamais prendre la balle – enfant qui protège sa mascotte –, et la balle et lui faisaient des diableries qui faisaient mourir de rire le public. »

Édité une première fois en 1997 en français (en 1995 en espagnol), Le Football, Ombre et Lumière a eu plusieurs rééditions, enrichies souvent. La dernière en date, en 2014, est augmentée, et préfacée par Lilian Thuram. Chaque chronique est composée d’un dessin, petit, fait par l’auteur.

« Quand le Mondial 2014 commença, j’affichai à ma porte un écriteau qui disait : Fermé pour cause de football. »

Aux Editions Lux

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