Frédéric Guesdon, le vélo puis l’auto (2)

Par le 4 avril, 2018

Il est le dernier Français au palmarès de Paris-Roubaix (1997) et de Paris-Tours (2006) – nous en parlions dans la première partie. Aujourd’hui directeur sportif au sein de la FDJ, Frédéric Guesdon a changé de perspective sur son sport, mais reste très attaché aux classiques du printemps qui l’ont rendu célèbre.

Être dans le management d’une équipe, c’était quelque chose auquel vous pensiez quand vous étiez coureur ?

Je voulais rester dans le milieu. Sur le terrain. Ça veut dire être soit directeur sportif, soit assistant masseur, soit mécanicien, voire dans les bureaux. J’ai arrêté de courir en avril 2012. J’ai commencé dans la voiture avec le comité de Bretagne en juin 2012, j’ai fait le championnat de France avec eux. Puis j’ai commencé vacataire avec la FDJ en 2013. J’ai fait une cinquantaine de courses, et j’ai été « titularisé » directeur sportif en 2014. J’ai bien coupé après ma carrière, j’ai soufflé un peu, je n’ai pas enchaîné tout de suite.

A quelle place vous êtes à la FDJ, hiérarchiquement parlant ?

Il n’y a pas vraiment de place. J’étais plutôt un coureur de classiques, donc je suis resté dans mon domaine de prédilection quand je suis passé directeur sportif. Je suis plus à l’aise à diriger une équipe sur un Tour des Flandres que sur un Tour de Catalogne, avec des étapes de montagne.

Est-ce que vous avez dû aller contre-nature en devenant directeur sportif ? En travaillant avec des coureurs dont les qualités n’étaient pas les vôtres ?

Je n’étais pas sprinter, et je n’ai jamais joué le final d’un col, mais j’ai côtoyé pas mal de coureurs de ce profil. Pour être efficace, il faut discuter avec eux. J’ai mis un peu plus de temps à comprendre et à mettre une stratégie de course en place. Le coureur de classiques m’écoute parce que j’ai un vécu. Et quand tu sens le coureur à l’écoute, c’est plus encourageant, tu ne parles pas dans le vide. Tu es plus à l’aise.

Quelle est l’ambiance dans un bus, le matin d’une course ?

Tout dépend de la course et de la forme des coureurs. La gestion de ces moments vient avec l’expérience. Quand ce sont des courses à objectifs, on sent que c’est un peu plus tendu, un peu moins la déconnade. C’est bien de connaître ses coureurs : certains ont besoin de rester dans leur bulle, d’autres veulent continuer à blaguer. En ce moment, sur les classiques, on sait que c’est important, autant pour l’équipe que pour les coureurs. Le matin, l’ambiance est un peu plus nerveuse.

Est-ce qu’il y a des coureurs qui se sentent bien et qui vous disent qu’ils ont envie de jouer la gagne ? Ou bien tout est prévu et rien ne bouge ?

On est fixé. Les courses précédentes nous donnent des indices sur la forme de l’équipe. Si l’un des coureurs nous dit ça, on lui dit de revenir sur terre. Mais c’est rare. On sait qu’Arnaud Démare est le leader, on fait tout autour de lui. Ensuite, ça dépend de la forme. S’il y en a un qui se sent un peu moins bien, on va le faire travailler plus tôt dans la journée. C’est à nous de voir. Même chose sur le Giro [Tour d’Italie], toute l’équipe travaille autour de Thibaut Pinot.

Et pour les échappées ?

On demande toujours à un ou deux mecs d’être vigilants au départ, pour éviter de voir s’échapper un groupe de 10-15 coureurs avec des grosses équipes. On ne va jamais laisser partir un coureur de la Quick-Step ou de la Bora en classique. Quand l’un bouge, l’autre bouge aussi.

A la fin d’une saison, quand vous regardez les coureurs en fin de contrat et que vous travaillez à la saison suivante, est-ce que leur influence au sein de l’équipe est prise en compte ?

Ah oui, sur le boulot effectué, sur les résultats, sur l’ambiance, sur leurs éventuelles marges de progression. On fait en fonction du nombre de coureurs qui s’en vont et qui arrivent. On peut aussi être content de leur travail, mais c’est eux qui veulent bouger. Parce qu’ils ont en besoin, ou parce qu’ils ont l’impression que c’est toujours mieux ailleurs…

Il y a des coureurs dont vous rêvez qu’ils signent pour la FDJ ?

On va se renforcer puisqu’on a la chance d’avoir un nouveau sponsor, Groupama. Mais pour l’instant, il n’y a pas spécialement de noms. On a des besoins parce qu’on n’est pas performant sur tous les fronts. Et puis si Démare se casse la clavicule début mars, on n’a personne derrière sur les classiques. Pinot va faire le Giro et le Tour de France, mais sur la Vuelta [Tour d’Espagne], on va se retrouver sans leader. Il peut y avoir David Gaudu, mais il est encore jeune. Sébastien Reichenbach est pas mal, mais peut-être pas pour la gagne. On est trop tributaire d’un seul coureur. On prend trop de risques.

« Ce n’est plus comme avant où tu avais ta carte
Michelin et tu traçais le parcours à coups de fluo »

Il y a combien de coureurs au sein de la FDJ, actuellement ?

Il y a 27 coureurs. Par exemple, il y avait sept coureurs au Tour des Flandres et sept autres sur la Route Adélie de Vitré, le week-end dernier, sept autres au Pays Basque cette semaine et cinq ou six autres en stage pour le Giro. Tout le monde est sur le front. Généralement, on tourne toujours avec deux ou trois équipes de front. Il ne faut pas trop en perdre au fur et à mesure. Et puis on parle des coureurs, mais il y a aussi l’encadrement. On doit être environ 70 employés.

Comment vous préparez la semaine ?

Le lundi, on appelle le directeur sportif référent, Martial Gayant, pour faire le point : les malades, les blessés, etc. On refait la composition de l’équipe pour le week-end suivant. On appelle les secrétaires pour déterminer les plans de voyage, étant donné que chaque coureur est dans sa région. Le mardi, je fais mon débriefing de la course du week-end précédent. Ensuite, je vais prendre un peu l’air s’il fait beau, ou bien je commence à préparer la course du dimanche suivant. On regarde les routes, les monts, s’il n’y a pas de pièges, etc.

Les classiques, ce sont toujours les mêmes parcours ?

Oui, mais il faut quand même faire attention. Les coureurs comptent beaucoup sur le directeur sportif pour les guider. Marc Madiot conduit et je suis à côté avec l’oreillette. Au briefing, on leur transmet les grandes lignes, et suivant les circonstances de course, on leur fait passer des messages ou pas. C’est à moi d’étudier. Ce n’est plus comme avant où tu avais ta carte Michelin, tu traçais le parcours à coups de fluo et tu voyais si c’était de la belle route en fonction de la couleur. Aujourd’hui, avec Google Maps, tu es obligé de tout savoir. Il faut vivre avec son temps.

Vous avez une relation très spéciale avec Marc Madiot, qui vous a souvent tressé des louanges au cours de votre carrière, non ?

Marc est comme il est. C’est un personnage, il faut le connaître. Il y a une relation de confiance entre nous. On n’a pas besoin de discuter longtemps pour se comprendre. Ça se passe très bien, mais je ne suis pas comme cul et chemise avec lui, ça reste mon patron et on ne s’appelle pas tous les jours. Ça va faire 21 ans qu’on travaille ensemble : j’ai dû parler autant avec lui qu’en 2-3 ans avec d’autres. (rires) On s’entend bien comme ça.

Vous ne vous voyez pas ailleurs qu’à la FDJ ?

Oh, oui et non. Ca a failli se faire avec Fortuneo, au tout début, alors que l’offre de FDJ tardait un peu. L’avantage, c’est que je connais bien l’équipe. Pour l’instant, je n’ai pas de raisons de changer. Mais c’est bien de connaître autre chose.

Arnaud Démare finit 3e sur Milan-San Remo, puis 3e sur Gand-Wevelgem. Vous étiez déçu ?

Oui et non. Quand on prend le départ d’une telle course avec Arnaud, on veut gagner. Mais il est tombé sur plus fort que lui.

Il a un profil à la Peter Sagan ou à la Tom Boonen, c’est-à-dire performant à la fois sur les classiques et sur les sprints massifs des grands Tours ?

Il est davantage Tom Boonen, parce qu’il grimpe moins bien que Sagan, mais c’est vrai qu’il est aussi à l’aise sur les deux parcours. Pour l’instant, les classiques comme les Flandres restent un petit peu dures pour lui, il n’a pas encore une parfaite connaissance du terrain. Mais les courses comme Gand, Roubaix ou San Remo, il peut être là.

Je regardais une vidéo de Martial Gayant dans la voiture sur le Tour d’Italie, l’an passé, qui explose de joie lorsqu’il apprend la victoire de Thibaut Pinot sur une étape. Et il dit : « on mérite la victoire d’étape, pour les équipiers, le staff… » La victoire d’un mec rayonne sur l’équipe entière, et tout le monde se sent un peu vainqueur, c’est ça ?

Ah oui, au Giro, c’était tout pour Thibaut. On courait pour la gagne depuis trois semaines, c’était l’objectif. L’ambiance est tout à fait différente quand il y a des résultats, et ça se ressent sur l’encadrement. Avec une victoire, c’est beaucoup plus gai le soir, à table.

On loue souvent les bons équipiers, ceux qui, par exemple, mettent les sprinters sur les rails à 500m de l’arrivée ou ceux qui vont chercher les bidons. A quel point c’est difficile de rouler pour un leader ?

Déjà, il faut le comprendre ! A mon époque, c’était un peu brouillon, ça tournait, il n’y avait pas vraiment de leader défini. Tu pouvais être équipier un jour et leader la semaine suivante. Il n’y avait pas de grosses pointures comme aujourd’hui : Thibaut Pinot pour la montagne et Arnaud Démare pour le sprint et les classiques, avec leur équipe. Donc quand tu cours avec Démare, tu sais que tu es son équipier. Tu as seulement ta chance s’il lui arrive quelque chose. Chacun a un rôle bien précis : au début, au milieu ou à la fin. Ça, il faut le comprendre. Sinon, ils sont éjectés. C’est pour ça que sur les grands Tours, ce n’est pas évident. Chaque coureur doit comprendre qu’ils ont leur chance chacun dans leur domaine. C’est dur, mais si tu veux jouer la gagne alors que tu cours avec Démare, tu vas droit dans le mur.

C’est arrivé ?

A une époque, oui. C’était flou, le leader ne sortait pas du lot. Marc Madiot demandait qui voulait être le leader du jour, et trois mains se levaient.

Comme entre Nacer Bouhanni et Arnaud Démare ?

A la rigueur, mais ça n’a pas été les pires. Je me rappelle des sprinters Jimmy Casper et Damien Nazon : si les deux levaient le bras, ça posait problème. Parfois, ce n’est pas bon d’avoir trop de leaders. Chez nous, les poissons-pilotes [les équipiers du sprinter qui le lancent quelques centaines de mètres avant l’arrivée] sont un peu interchangeables. S’il arrive une bricole à l’un d’entre eux, il peut être remplacé. Ça fait 3-4 ans qu’on y travaille et qu’on recrute poste par poste. Dans nos compositions d’équipe, on essaie d’avoir des équipiers qui protègent notre leader pour le début de la course, puis pour le milieu de la course, puis pour les dix derniers kilomètres, puis pour les cinq derniers kilomètres, puis pour le dernier kilomètre… Il y a donc des coureurs au top physiquement mais qui restent à la maison parce qu’il y a déjà quelqu’un à leur poste.

« Je ne crois pas que l’oreillette fausse la course. Les coureurs ont de l’expérience. Ils savent gérer une échappée »

Ça ne se passait pas comme ça, il y a 15 ans ?

Non. Si on avait l’occasion de prendre un grimpeur, on le prenait, quitte à ce qu’il y en ait trop dans l’équipe. On se disait qu’il allait gagner des courses. Le sprinter allait se débrouiller tout seul. Sur les classiques, il y avait deux ou trois coureurs qui nous protégeaient sur la première partie de la course, et puis on était livré à nous-mêmes.

Ce n’était pas votre rôle préféré, d’être équipier ?

Si j’avais ma chance sur les classiques belges, je le faisais volontiers. Aujourd’hui, on n’a plus besoin de demander qui est leader au cours du briefing.

L’oreillette a été introduite en 1996. Vous l’aviez sur Paris-Roubaix en 1997 ?

Euh… je ne crois pas. Attends, je réfléchis… (silence) Non, je suis incapable de te dire si on l’avait ou pas. En tout cas, je ne me rappelle pas avoir entendu Marc Madiot dans mon oreille.

Ça change quoi, l’oreillette ?

Depuis que je suis directeur sportif, je me rends compte des avantages. Je suis obligé de m’impliquer un peu plus sur la course, de suivre le parcours. Je ne suis pas un simple chauffeur, je peux participer et partager avec mes coureurs. Je ne crois pas que ça fausse la course. Les coureurs ont de l’expérience. Ils savent gérer une échappée. La diminution du nombre de coureurs par équipe [de neuf à huit] change davantage la stratégie de course que l’utilisation ou pas des oreillettes.

Vous êtes favorable à sa suppression ?

Pas spécialement, non. Si ça arrive, je trouverais le temps long dans la voiture…

Vous avez chuté gravement, au tout début 2012, dans le Tour Down Under. La chute, c’est quelque chose dont on a peur quand on est cycliste ?

Ouais. On y pense parfois. Mais ça fait partie du métier. Il y a des périodes où ça importe plus que d’autres. Si tu tombes au mois de mars et que t’es coureur de classiques, c’est embêtant. Mais t’es obligé de prendre, de frotter un peu. Sur Paris-Roubaix, bien sûr qu’on se dit : « pourvu que je ne tombe pas dans Arenberg », mais une fois que tu es parti et que ça roule à 50-60 km/h, si tu y penses, tu te retrouves derrière. Et ce n’est pas pour ça que tu ne vas pas tomber !

Vous commencez votre carrière en 1995, et l’affaire Festina survient en 1998. Vous êtes encore assez jeune, vous prenez ça en pleine face ?

Il fallait peut-être passer par là pour que le cyclisme se remette sur la bonne voie. Ç’a été dur, surtout pour le cyclisme français. Ça n’a pas été les plus beaux moments de ma carrière. On a morflé. Par rapport aux supporters, à la presse, aux coureurs étrangers. Après l’affaire Festina, des règles de plus en plus strictes ont été mises en place et elles n’ont pas plu aux étrangers. Ils nous en ont voulu. Ils ont même délaissé les courses françaises. Les Français étaient traités de cyclistes de merde. Parce qu’on voulait imposer des règles : plus de suivi longitudinal, plus de contrôles, etc. Peut-être que le système alors en place plaisait aux étrangers…

Le cyclisme est régulièrement visé par les polémiques, que ce soit le dopage, les moteurs dans les vélos, les médecins douteux… Et pourtant, le public continue d’être sur le bord des routes et la passion ne faiblit pas. Ça vous étonne ?

Ç’a baissé après 1998, petit à petit. Et puis c’est revenu, grâce à des gens comme Marc Madiot, grâce à des sponsors de l’époque comme FDJ ou Cofidis, qui ont insisté, qui ont connu ces années de galère et qui auraient pu se désengager. Le cyclisme français s’est battu, on a remonté la pente. On voit le bout du tunnel. Et, à nouveau, des résultats. Il y a toujours eu du monde sur le Tour de France, parce que c’est à part, mais les organisateurs de certaines autres courses ont été très courageux parce qu’il n’y avait pas grand-monde sur le bord de la route. Ça nous est aussi arrivé d’être sifflé. Là, c’est reparti et ça va aller de mieux en mieux.

Illustration : la fée chinoise (visible ici)

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