Frédéric Guesdon, prince des classiques (1)

Par le 2 avril, 2018

Il a gagné deux classiques, dont l’une des plus prestigieuses du monde. Avec Paris-Roubaix (1997), puis Paris-Tours (2006), Frédéric Guesdon est toujours le dernier Français au palmarès de ces courses. Retour sur les deux plus belles victoires de sa carrière.

Où a débuté votre carrière cycliste ?

J’ai commencé en minimes au VC Mévennais, à Saint-Méen le Grand [Ille-et-Vilaine], où j’ai fait un an minimes, puis deux ans cadets. Je suis ensuite allé à l’UC Guinefort, un club aujourd’hui appelé Team Pays de Dinan [Côtes-d’Armor]. Là, j’ai fait mes années juniors puis une année seniors. L’équipe n’avait pas d’équipe première, je suis donc parti au CC Louison-Bobet, à Rennes. J’y suis resté de 1992 à 1994. Et je suis passé professionnel en 1995, dans une équipe qui s’appelait Le Groupement.

Une équipe qui s’arrête au bout de quelques mois ?

Oui, une semaine avant le Tour de France, je crois. Ç’a été un coup dur.

C’est votre première année professionnelle. Comment vous rebondissez ?

La Fédération Française reprend les jeunes et constitue une équipe pour continuer à courir. On a fait quelques courses, dont le Tour de l’Ain, le Tour de l’Avenir, le Grand Prix de Plouay. La saison n’était pas terminée, donc j’avais une chance de me relancer. Comme j’étais néo-professionnel, je n’avais pas énormément couru. Je ne vais pas dire que je suis content que ça se soit arrêté, mais presque. Ça m’a permis de recourir avec les jeunes.

Au moment où l’équipe explose, vous vous dites que votre carrière est en péril ?

Ah oui ! Ça arrive en milieu de saison, il ne reste que quelques mois, le cyclisme français a peu d’équipes à l’époque. Quand une équipe s’arrête, ça met une vingtaine de coureurs sur le carreau, donc autant à en replacer à droite à gauche. Et sur les 20, j’étais en bas de liste. Je me suis dit que j’allais peut-être faire un aller-retour express chez les professionnels.

C’est Luc Leblanc qui vous emmène chez l’équipe italienne Polti ?

Oui, en 1996. Luc Leblanc était champion du monde, donc il avait retrouvé une grosse équipe. Il arrive là-bas en tant que seul Français, et il veut venir avec quelqu’un, un jeune. Je l’avais connu quand j’étais stagiaire chez Castorama, puis au Groupement. Je faisais mon boulot, je ne marchais pas trop mal, il avait peut-être détecté quelque chose chez moi. Il m’a imposé et m’a relancé.

Pourquoi en Italie ?

A l’époque, le cyclisme français, c’était moyen. Il n’y avait pas 36000 équipes. J’ai su assez tôt, début septembre 1995, que j’allais en Italie. Ça n’a pas été évident, parce que l’environnement était nouveau. Mais j’ai été bien intégré, et ils m’ont fait un programme adapté. Ça tient à peu de choses.

« Sur Paris-Roubaix, tant que le Carrefour
de l’Arbre n’est pas passé, tout peut arriver »

Vous côtoyez des coureurs de classe mondiale alors que vous êtes assez jeune.

Il y avait Davide Rebellin, qui court toujours, Serguei Outschakov, Mauro Gianetti… L’ambiance était excellente. Avec moitié d’étrangers et moitié d’Italiens, il n’y avait pas de clans. J’ai passé pas mal de temps là-bas, on accumulait les stages. Je m’y plaisais très bien. Mais Marc Madiot a monté la Française des Jeux en 1997. J’avais bien marché sur quelques courses, il m’a demandé de venir. Sinon, j’aurais peut-être fait toute ma carrière en Italie.

Vous vouliez revenir en France ?

Oui, surtout que l’équipe qui se montait promettait.

Vous avez eu de beaux équipiers au cours de vos années à la Française des Jeux : Bradley McGee, Davide Rebellin, Jacky Durand, Baden Cooke, Philippe Gilbert, et même Bradley Wiggins. Ils sont partis, vous êtes resté. Chaque année, vous deviez vous adapter. C’était simple ?

Oh, il n’y a pas eu que moi à rester longtemps : Benoît Vaugrenard, Jérémy Roy, Sandy Casar… On peut comprendre que les étrangers ont plus de facilité à aller voir ailleurs. Et puis c’était des leaders, ils ont eu d’autres propositions. Financièrement, les équipes françaises ne pouvaient pas offrir les mêmes conditions que les équipes étrangères. Il y a aussi des coureurs très instables. Ils veulent tout le temps changer d’équipe. Si on leur propose deux mille euros de plus sur leur fiche de paie, ils partent. Même s’ils se font chier au quotidien avec leurs équipiers. Tant que leur salaire est plus élevé…

Tous les ans, on vous reparle de Paris-Roubaix, en attendant qu’un autre Français gagne la course… Elle a fait à la fois votre renommée, et celle de la Française des Jeux, qui venait de se former. Il y a eu un avant et un après ?

J’ai eu la chance de faire quasiment toute ma carrière en tant que vainqueur de Paris-Roubaix, puisque j’en ai fait 15 derrière. En plus, remporter cette course-là, ça marque les gens, on m’en parle encore ! J’ai bien fait de la gagner. Ça m’a parfois mis un peu plus de pression sur les éditions suivantes, mais je préfère que ça se soit passé comme ça.

En dix-sept participations de Paris-Roubaix, vous finissez onze fois dans les vingt premiers. Qu’est-ce qui vous plaisait tant, dans cette course ?

Je ne sais pas. Les pavés, le mois d’avril, la Belgique…

A l’époque, ce n’était pas surprenant qu’un Français la remporte. Au palmarès, on comptait Bernard Hinault en 1981 et son célèbre « Paris-Roubaix est une connerie », Marc Madiot en 1985 et 1991, Gilbert Duclos-Lassalle en 1992 et 1993, et puis vous en 97. Comment expliquez-vous que plus aucun Français ne l’ait gagnée depuis ?

Quand j’ai commencé, ça se jouait grosso modo entre Français, Hollandais et Belges, voire Italiens avec Francesco Moser. Si tu regardes le palmarès des vingt dernières années, il y a beaucoup plus de nationalités, parce que le peloton s’est mondialisé. On est aussi tombé sur deux spécialistes avec Tom Boonen et Fabian Cancellara, qui en gagnent sept à eux deux [respectivement quatre et trois]. Les Français étaient aussi un peu dans le creux, ils étaient moins nombreux sur les classiques. Sans compter les cas de dopage.

Pourquoi cette course fascine ?

Il peut se passer quelque chose à tout moment. Il n’y a qu’une course comme ça par an. Et ce n’est pas toujours le plus fort qui gagne. Les gens aiment bien regarder une épreuve sportive sans connaître le résultat. On voit bien que sur le Tour de France ou sur certaines courses, la gagne se joue entre deux ou trois coureurs, et tout va se passer dans les 2-3 derniers kilomètres. Sur Paris-Roubaix, tant que le Carrefour de l’Arbre n’est pas passé, tout peut arriver.

« Au départ, tout le monde est tendu. Personne ne fait
le malin. Tu n’as pas ton destin entre tes mains »

Est-ce qu’il faut plus de chance que sur les autres courses ?

Je dirais qu’il ne faut surtout pas avoir trop de malchance. En 1997, lorsque je crève une première fois, il y a un groupe d’une dizaine de coureurs qui se forme devant. Tous les favoris y sont. Je me retrouve derrière. Johan Museeuw crève, et il n’y a plus de représentants de l’équipe Mapei dans ce groupe. Ses équipiers se mettent à rouler. Ils le ramènent. Tout est à refaire. Puis trois coureurs, dont Museeuw, sortent devant. Derrière, on est cinq. Museuuw crève à nouveau. Ils ne se retrouvent plus qu’à deux devant. Le plan idéal. Ils se tirent la bourre. Museeuw est énervé, veut revenir sur eux, roule beaucoup plus que nous, et on rattrape les deux échappés. A Roubaix, il faut être en forme, il faut aimer la course, mais on ne peut pas mettre de côté le facteur chance, évidemment.

Vous avez parfaitement géré l’arrivée ?

Je ne fais pas un sprint spécialement pour gagner. Sur les sept mecs qui sont avec moi, j’en compte six qui sont plus rapides ! Sur le papier, il n’y a que Marc Wauters que je peux battre. L’arrivée me fait paniquer. Il n’y a que sur cette course qu’on arrive sur un vélodrome ! Je ne sais pas comment m’y prendre, comment doubler dans le virage. Je me dis qu’idéalement, il faut que je double avant le virage. Si je prends un peu les devants, je peux en battre un ou deux.  Je n’ai pas calculé, j’ai fait le sprint à bloc. Si ç’avait été sur la route, j’aurais peut-être davantage réfléchi et j’aurais été battu. Quoique j’avais quand même une petite pointe de vitesse…

Vous sentiez que c’était le bon jour ?

Je sentais physiquement que j’allais être dans l’allure, mais tu as beau te dire que t’es bien… Dès le départ, tout le monde est tendu. Personne ne fait le malin. Tu n’as pas ton destin entre tes mains.

Que se passe-t-il une fois la ligne franchie ?

Quand je lève les bras, je me souviens d’un flash. Un photographe, je pense. Après, c’est flou. Tout le monde me saute dessus. Je sais plus trop où j’en suis. Je suis trimballé dans la salle de presse, je me maquille pour passer sur le plateau de Stade 2 alors que je suis à peine lavé. Le lendemain matin, je passe par les locaux parisiens de L’Équipe, avec ma femme. On prend l’avion, on arrive à l’aéroport de Rennes, des journalistes m’attendent. J’arrive chez moi, je passe par la maison de mes parents qui habitent à quelques centaines de mètres, et je vois aussi trois ou quatre journalistes qui patientent devant. Je ne m’attendais pas à ça.

Vous revenez sur terre assez vite ?

Oui, même si tu sens que tu franchis un cap. La preuve, on m’en parle encore 21 ans après. Et on m’a toujours parlé de ça. Ça change un homme.

Est-ce qu’on se dit, à 25 ans, qu’on ne fera jamais mieux ?

Oh si, j’ai toujours espéré en gagner un deuxième. Quand vous remportez une course, il faut toujours confirmer. J’ai fait plusieurs Top 10, je n’ai pas été ce coureur d’un jour qui a eu un gros coup de bol.

N’importe qui peut gagner Paris-Roubaix, selon vous ?

Oui et non. Ce jour-là, c’est quand même le plus fort qui gagne parce qu’il a été le plus fort tactiquement. Mais tu peux t’en sortir si tu es plus malin. Si on prend la victoire de Mathew Hayman en 2016, il n’était peut-être pas le plus fort, mais il est parti dans l’échappée, il a super bien géré sa course, il a toujours filoché, il est tombé sur deux ou trois qui se regardaient, et il en a profité. Un peu comme moi. Je n’étais pas connu, je n’étais pas le plus fort, et à trois kilomètres de l’arrivée, je me place en dernière position sans que personne ne me demande de prendre un relais. J’ai pu récupérer. Quand je lance mon sprint, celui qui vient me chercher a perdu. Il n’y avait que des mecs qui pouvaient gagner.

Qui était votre leader ?

Maximilian Sciandri, avec Christophe Mengin et moi derrière. Il a été pris dans une chute dans le premier secteur. Il est dans la dizaine de coureurs devant lorsque Museuuw crève, mais quand on le reprend, il prend un coup au moral. Il se démoralise, ça revient pour moi, et les tendances se sont inversées…

On vous parle sans doute moins de Paris-Tours, alors que là aussi, vous êtes le dernier vainqueur français. Pourquoi ?

On parle moins de Paris-Tours parce qu’il y a Paris-Roubaix. Mais ça reste une course importante pour moi. C’était encore une World Tour à l’époque. Gagner deux courses de Coupe du Monde, c’est bien pour un cycliste. Et puis il y a eu la manière dont je l’ai gagnée. Sur Paris-Roubaix, on ne m’a vu que sur les 200 derniers mètres. Sur Paris-Tours, j’étais devant pendant une bonne partie du parcours.

Racontez-moi.

On part avec un groupe de 28, je crois. On creuse l’écart. Derrière, des équipes ne sont pas représentées, donc le peloton revient à 2-3 minutes. C’est tendu. On repart à cinq, puis quatre. On arrive au pied de la côte de l’Epan, j’attaque, je sors tout seul. Kurt Arvesen revient. Normalement, il est beaucoup plus rapide que moi, on a dix secondes d’avance. On s’entend super bien. Au dernier kilomètre, je m’arrête de rouler parce que je sais qu’il est plus rapide que moi au sprint. Il est un peu trop sûr de lui. Je lance mon sprint de très loin, ça le surprend, et puis comme je marchais bien, il ne peut pas me remonter. On voit le peloton qui termine à huit secondes derrière. Il y avait de la tension. Quand je m’arrête de rouler, je peux tout perdre comme tout gagner.

Vous jouez avec la peur que le peloton revienne sur vous ?

Je savais qu’il n’était pas loin, mais au kilomètre, lorsque je passe mon dernier relais, je me mets dans la roue d’Arvesen et je ne me détourne plus du tout. Je suis concentré sur lui et sur mon sprint. Je savais qu’il se sentait plus fort, il faisait des places dans les sprints massifs, donc il devait être sûr de lui dans sa tête. Il ne veut pas perdre. Donc il tombe dans le piège, il roule. Même s’il ne roule pas à bloc, il roule un petit train qui me faisait peur quand même. Je ne faisais pas le malin, je n’étais pas sûr de moi non plus. Mais si je roule, je fais 2e. Ça ne m’intéresse pas.

C’est une victoire psychologique.

Psychologique et physique. Je marchais vraiment fort.

« Si tu ne gagnes rien sur le Tour de France,
tu as quatre mois de foutus en l’air »

La période était différente : Paris-Roubaix en avril, Paris-Tours en octobre. Vous ressentiez davantage la fatigue ?

Comme tout coureur, j’ai voulu faire les grands Tours quand j’étais jeune. J’ai fait le Tour de France, jusqu’en 2004. En 2005, il y avait une place sur la Vuelta [le Tour d’Espagne], je ne l’avais jamais faite, j’y suis allé ; j’ai arrêté après 15 jours, ça roulait trop. En 2006, je me suis battu pour ne pas refaire la Vuelta. Et J’ai bien fait. C’est comme ça que je gagne Paris-Tours. Je me suis rendu compte avec l’expérience qu’il fallait que je fasse le début et la fin de saison à bloc. Les mois de mai, juin et juillet, je levais le pied. Je gérais ma saison comme ça.

Vous avez participé à huit Tours de France, un Tour d’Italie et un Tour d’Espagne. Vous n’étiez pas un coureur de grands Tours ?

Il faut arriver au top. Si tu démarres le Tour de France à 95%, tu ne termines même pas dans les 50 premiers. Un coureur comme moi qui ne grimpais pas, qui ne sprintais pas, je pouvais seulement me glisser dans les échappées. Et il y avait un paquet de coureurs dans mon cas. Il faut un gros facteur chance. En 2002, j’ai abandonné le jeudi de la troisième semaine du Tour de France, malade. En 2003, je n’ai pas été sélectionné ; c’était logique, je n’étais pas très bon. En 2004, je marchais bien, et je voulais le faire pour ne pas rester sur un échec. En plus, il passait tout près de chez moi. Quand j’ai passé la ligne des Champs-Élysées, je me suis dit que c’était mon dernier. J’ai bien fait, je n’ai aucun regret.

C’est éprouvant, le Tour de France ?

La préparation dure deux mois : entre mai et juin, tu n’as la tête qu’au Tour. La course dure trois semaines, en juillet. Ça marche, tant mieux ; ça ne marche pas, c’est trois semaines de galère. Tu mets du temps à t’en remettre. La moitié de ta saison est dédiée au Tour. Si tu n’as rien gagné, tu as quatre mois de foutus en l’air. Mais c’est un passage obligé pour être un vrai coureur cycliste. C’est quelque chose à part.

(A suivre dans la deuxième partie)

Illustration : Luisa Touya (dont les dessins sont visibles ici)

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