Jeux décisifs

Grégory Gaultier, en route vers le succès (1/2)

En 2015, Grégory Gaultier remporte à 32 ans les championnats du monde de squash après s’être incliné quatre fois en finale. Retour sur cette épopée au long cours grâce à cinq voix qui l’ont vécue.

Les personnages

[1] Grégory Gaultier, top 10 mondial en 2003, top 5 en 2006, numéro 1 en 2009

[2] Renan Lavigne, ancien joueur professionnel, entraîneur de l’Equipe de France séniors depuis 2012

[3] André Delhoste, ancien entraîneur de l’Equipe de France qui a repéré Grégory Gaultier à l’âge de 9 ans

[4] Julien Balbo, ancien joueur professionnel, coéquipier de Grégory Gaultier en Equipe de France

[5] Thierry Lincou, ancien joueur professionnel, champion du monde en 2004, numéro 1 mondial en 2004 et 2005, coéquipier de Grégory Gaultier en Equipe de France

Acte 1 : La genèse

« Il s’est trompé de groupe ou quoi ? » [3] C’est l’histoire d’un gamin de 9 ans, haut comme trois pommes, qui souhaite intégrer un cours pour adultes des environs de Strasbourg, au tout début des années 90. Sa mère l’accompagne et insiste auprès de l’entraîneur pour qu’il puisse jouer. André Delhoste, « le seul prof de squash dans un rayon de 300 bornes » [3], accepte. Le jeune Grégory prend une raquette et impressionne tout le monde. « Quand André l’a vu, il a tout de suite vu qu’il y avait un potentiel hors-norme. » [2]

Que serait devenu Grégory Gaultier si André Delhoste avait refusé ? Un simple oui : ainsi démarrent des carrières de haut niveau. « C’était vraiment une bombe atomique. » [3]

Le galopin n’a jamais joué aucune compétition. « Je propose à sa mère de le prendre avec moi les week-ends où je ne suis ni en stage, ni en tournoi, et de l’entraîner quatre heures par jour. » [3] Ils fonctionnent tous les deux comme ça quatre ans durant. « Il venait aussi sur Strasbourg pendant les vacances scolaires. On a fait des milliers d’heures sur le court ensemble. » [3]

A 13 ans, l’adolescent joue un championnat régional qualificatif pour le championnat de France des 2e séries, « donc tous les joueurs sauf les 25 premiers Français » [3]. Le lundi suivant, « je rentre chez moi et j’appelle sa mère : ‘- Alors, il a fait quoi ? – Il a gagné. – Il a gagné quoi ? Il a passé le 1er tour ? – Il a gagné le tournoi.‘ A 13 ans, il battait déjà des mecs du top 50 français ! » [3]

« C’était un prodige. Au bout de six mois, il battait certains 17-18 ans. »

Dans son collège de Strasbourg, un professeur d’EPS « fou de squash » [3] a négocié pour que le jeune surdoué puisse terminer les cours prématurément. « Je l’entraînais tous les jours de 15h à 17h et l’hébergeais toute l’année. Le seul problème, c’était qu’il battait tout le monde dans la région. Et comme c’est un sport d’opposition, il devait affronter des mecs plus forts. » [3] A son âge et à son niveau, la question se pose : rester chez lui et stagner ou partir et progresser.

Le Pôle juniors France s’ouvre justement cette année-là. « Ça me faisait chier de le laisser partir, mais j’ai dit à sa mère que s’il voulait vraiment s’améliorer, il fallait qu’il aille là-bas. » [3]

Les juniors du squash français sont regroupés à Aix-en-Provence. « Le Pôle a presque été créé pour lui. A l’époque, tous les gros potentiels étaient disséminés sur le territoire. On avait constaté un manque de confrontations entre nos espoirs, et il y avait une volonté de les réunir dans une même structure d’entraînement. » [2] Hormis Grégory et ses 13 ans, aucun jeune n’a moins de 16 ans. « C’était un prodige. On n’avait pas exploité son potentiel. Au bout de six mois, il battait certains 17-18 ans. Il avait une progression météorique ! » [3]

Quel joueur deviendra-t-il ? Tutoiera-t-il les sommets ? Se résignera-t-il face à l’adversité ? On pourrait remplir des rayons de bibliothèque en retraçant les trajectoires de grands espoirs qui se sont brûlés les ailes, Icares du sport qui y ont cru trop tôt, ou pas assez fort. « C’est compliqué de dire que lui, il va être champion du monde. L’objectif pour Grégory, c’était minimum top 15 mondial. Mais c’est super prétentieux de penser qu’il sera numéro 1. A l’époque, c’était inconcevable. Le meilleur Français s’appelait Julien Bonetat et il avait été une fois 13e. » [3] Thierry Lincou sera un peu plus tard le premier Français numéro 1 mondial, ouvrant la voie à son cadet. « Quand je l’ai connu, j’étais junior et il était déjà champion de France dans les petites catégories. Il était précoce partout, y compris en Equipe de France. » [5]

Pour l’heure, l’adolescent progresse à pas de géants à Aix-en-Provence et n’a pas l’ambition dans sa poche. « Quand Grégory avait 14-15 ans, il est passé dans l’émission Les 52 paris de L’Equipe. Chaque semaine, elle faisait le portrait d’un grand espoir du sport français. Le journaliste lui avait demandé : ‘Combien d’années avant d’être champion du monde ?‘ Il avait répondu ‘7-8 ans.‘ » [2]

Le Pôle gère les espoirs jusqu’à 21 ans, après quoi ils volent de leurs propres ailes. « La Fédération a créé le poste d’entraîneur séniors, et je pense que Grégory a été pour une bonne part dans cette décision. On ne pouvait pas se permettre de le laisser partir dans la nature. Ç’aurait été un gâchis. » [3] André Delhoste prend le poste et épaule son protégé sur les premières années de sa carrière professionnelle.

Il fait, et continue toujours de faire, l’admiration de ses pairs. « Greg, c’est quelqu’un qui n’a jamais peur de qui que ce soit. Toujours prêt à aller au combat. Il ne faut pas croire au hasard ; c’est le fruit d’innombrables heures de travail. » [5] « Un joueur puissant. Explosif. Un des meilleurs revers du circuit et probablement le meilleur contreur au monde. » [2] « Un vrai compétiteur. Quelqu’un qui ne supporte pas de perdre. Complet, et extrêmement déterminé. Qui sait depuis tout petit où il veut aller et ce qu’il veut faire. Il ne rentre pas sur le court pour amuser la galerie. » [4]

Son histoire avec les championnats du monde a longtemps été teintée de désespoir, et sans « cette persévérance qui le caractérise » [4], elle aurait pu tourner court. « On a bien cru qu’il n’y arriverait jamais. » [4] Elle démarre en 2002, à Antwerp (Belgique). Grégory n’a pas 20 ans. Tête de série n°26, il bat Del Harris au premier tour en cinq sets, puis s’incline contre Chris Walker, mieux classé que lui.

« J’étais là, et j’ai vu Greg complètement paralysé. »

Il ne parvient pas à franchir l’étape du troisième tour sur les éditions suivantes, jusqu’en 2006 où il atteint la dernière marche après avoir battu le n°1 mondial, Amr Shabana, en demi-finale. Face à lui, le n°2 David Palmer, de six ans son aîné, champion du monde en 2002 et finaliste l’année précédente à Hong Kong.

Nous sommes le 6 septembre, au pied des pyramides de Gizeh. Le match, au meilleur des cinq jeux (équivalent des sets en tennis), est extrêmement serré mais c’est le Français qui parvient à conclure et qui mène 2-0. L’Australien s’accroche et arrache le troisième jeu sur un score similaire aux deux précédents, 11-9. Puis vient le quatrième. Grégory mène 10-6. S’il gagne l’un des quatre points suivants, il devient champion du monde. « Et là, Palmer commence à tirer toutes les ficelles de son arsenal : il refait 15 fois ses lacets, il le fait sortir du match. Plus il y avait de temps morts, plus Greg gambergeait, plus la portée de l’évènement lui tombait sur les épaules. Au squash, on n’a pas le temps de penser, ça va trop vite. Même à la fin d’un échange : dès que l’autre est prêt, il faut servir. Palmer a fait exprès de perdre un temps fou, Greg s’est dit qu’il pourrait être champion du monde, et il a perdu les pédales. C’est mon avis. » [3] L’Australien remporte le quatrième jeu 16-14, au métier. Le cinquième n’est qu’une formalité, 11-2. « Revenir de 2 jeux à 1 et 10-6, c’est un retournement de situation incroyable ! La remontada de Barcelone contre le PSG. » [4]

Rares sont les athlètes à pouvoir se relever d’un tel échec, surtout à 23 ans. Grégory repart pourtant au combat, et retrouve les championnats du monde l’année suivante avec l’ardeur d’un revanchard. Alors classé n°2 mondial aux Bermudes, il ne perd pas un seul jeu jusqu’à la finale, dans laquelle il affronte Amr Shabana, le n°1. « Les quatre premiers points, ça part sur les chapeaux de roues, et au cinquième point, plus rien. Mentalement, le vide. J’ai pas compris pourquoi. Il avait tellement la rage d’avoir raté la finale en 2006, il s’étais mis une telle pression que le ballon a explosé. » [3] 11-7, 11-4, 11-6, il n’y a pas eu match. « J’étais là, et j’ai vu Greg complètement paralysé. » [4]

Le Français vient de perdre deux finales successives de l’un des plus gros tournois de sa discipline. Il s’est pris deux uppercuts au visage. « Il lui a manqué quelque chose, de la chance, de l’expérience face à ce niveau de pression. Ça l’a atteint, il l’a vécu comme une injustice. Les décisions d’arbitrage n’ont pas été dans son sens. Il a pensé qu’on lui avait piqué le titre. » [5] Grégory est touché, mais pas K.O. « Il a su en retirer le positif, évoluer et travailler sur ses faiblesses. » [5]

(A suivre dans la deuxième partie)

Illustration : Luisa Touya

Photographies : PSA World Tour ; CREPS PACA ; Khaled Desouki/AFP/Getty Images