Grégory Gaultier, le titre au bout du tunnel (2/2)

Par le 12 décembre, 2018

En 2015, Grégory Gaultier remporte à 32 ans les championnats du monde de squash après s’être incliné quatre fois en finale. Retour sur cette épopée au long cours grâce à cinq voix qui l’ont vécue.

Les personnages

[1] Grégory Gaultier, top 10 mondial en 2003, top 5 en 2006, numéro 1 en 2009

[2] Renan Lavigne, ancien joueur professionnel, entraîneur de l’Equipe de France séniors depuis 2012

[3] André Delhoste, ancien entraîneur de l’Equipe de France qui a repéré Grégory Gaultier à l’âge de 9 ans

[4] Julien Balbo, ancien joueur professionnel, coéquipier de Grégory Gaultier en Equipe de France

[5] Thierry Lincou, ancien joueur professionnel, champion du monde en 2004, numéro 1 mondial en 2004 et 2005, coéquipier de Grégory Gaultier en Equipe de France

Acte 2 : le long chemin vers le sacre (l’acte 1 est ici)

Grégory renouvelle son équipe pour changer de méthodes. « On est arrivé à la conclusion qu’on avait fait notre chemin ensemble. Je n’avais plus rien à lui apporter, il n’avait plus rien à apprendre de moi. On avait tout essayé. Il a pris un autre entraîneur, un préparateur mental. Il a fondé son équipe à lui. J’avais épuisé toutes mes connaissances. » [5] En 2011, malgré une grosse frayeur au troisième tour où il est mené 2 jeux à 0, il se hisse à nouveau en finale des championnats du monde après avoir balayé les têtes de série numéro 2 et 4. Il affronte l’Anglais Nick Matthew, numéro 1 mondial et tenant du titre. Impérial dans le premier jeu, Grégory lâche les trois suivants : 11-6, 9-11, 6-11, 5-11.

Deux ans plus tard, il accède à sa quatrième finale, toujours contre Nick Matthew. Le Français a un ascendant psychologique pour avoir battu son adversaire sur leurs quatre dernières confrontations. Mais l’Anglais joue à domicile, au National squash centre de Manchester. Il prend le dessus et mène 2 jeux à 0. Grégory revient à l’orgueil et arrache un cinquième set. « Cette finale a été terrible parce que 15 jours avant, il avait massacré son adversaire dans la finale de l’US Open [11-4, 11-5, 11-5]. Greg était sans doute très très fort à ce moment-là, mais il était à son pic de forme ; il avait peut-être entamé sa redescente. Alors que Matthew était au début de sa phase ascendante à l’US Open, qui n’a fait que monter jusqu’aux championnats du monde. » [2] Après 1h51 de jeu, Grégory s’incline à nouveau au terme d’un match à rebondissements : 9-11, 9-11, 13-11, 11-7, 2-11. Les finales auxquelles il participe produisent certes du spectacle, mais se concluent à chaque fois par une défaite. Les dieux du squash s’acharnent.

« Les championnats du monde, c’est quelque chose d’hyper important dans notre sport. Après trois ou quatre échecs en finale d’un gros tournoi comme ça, plein de sportifs auraient explosé psychologiquement. Lui et son staff ont continué d’y croire et ils ont bien fait. » [4] Grégory travaille désormais avec Matthieu Benoît, ostéopathe et coach mental, et Renan Lavigne sur la gestion de ses émotions. « Depuis 2012, j’ai pris le parti que ce n’était pas moi qui allais révolutionner son squash. Les quelques améliorations techniques que j’ai pu lui apporter, c’était sur son coup droit et son amortie de coup droit. On a surtout fait un gros travail sur son attitude, c’est-à-dire arriver à le canaliser par rapport à des situations de contact sur le court et à l’arbitrage. Il est obsessionnel, il ne met rien de côté dans sa préparation, mais les matchs qu’il a perdus, c’était souvent à cause de ça. Il fallait qu’il soit irréprochable sur ses comportements et focalisé sur son jeu. » [2]

En 2014, il allège sa planification de compétitions et d’exhibitions pour retrouver la forme au bon moment. « Ça n’avait pas fonctionné. Donc en 2015, il voulait tout jouer. » [2] Et ça marche plutôt bien : il est finaliste du British Open en mai, remporte l’Open de Chine en septembre ainsi que l’US Open en octobre. Les championnats du monde ont lieu à Bellevue, dans la banlieue est de Seattle (Etats-Unis), et démarrent le 15 novembre. Deux jours avant, des attentats ont frappé Paris et Saint-Denis. Tous les sportifs sont choqués. « On a fait une minute de silence lors du premier match, c’était très émouvant. L’ambiance était un peu lourde. Il y avait une envie générale de bien faire. » [1]

« J’ai galéré toute la semaine. J’étais diminué au niveau du souffle. »

Grégory est dans sa bulle de concentration. Il bat son compatriote Lucas Serme au premier tour en 41 minutes, puis l’Egyptien Omar Abdel Meguid au deuxième tour en 35 minutes, puis l’Egyptien Karim Ali Fathi au troisième tour en 28 minutes. Trois matchs et aucun jeu concédé, alors qu’il est malade ! « Il était pris au niveau du nez et des bronches. Il a plu toute la semaine à Seattle, ça n’avait pas aidé. On se retrouvait tous les matins dans le hall de l’hôtel pour aller à l’entraînement, et après quelques jours, je ne lui demandais plus comment il allait parce que je savais déjà ce qu’il allait me dire : ‘pas mieux, pas mieux !’ » [2] Son entraîneur l’avait trouvé « très fort » [2] sur la préparation physique estivale, mais personne ne maîtrise les conditions et les aléas de santé. « J’ai galéré toute la semaine. Je ne savais pas ce que j’avais exactement : j’étais bouché, je n’arrivais pas à respirer, j’étais diminué au niveau du souffle. Mais mes jambes bougeaient bien, j’arrivais quand même à jouer à un bon niveau. Au fur et à mesure, je me suis bien soigné et c’est parti à l’arrivée des gros matchs. » [1]

Le 19 novembre, au troisième tour des championnats du monde, le n°1 mondial Mohamed El Shorbagy se fait éliminer par l’Anglais James Willstrop, non tête de série. Stupeur. Le lendemain, Grégory affronte son troisième adversaire égyptien en la personne d’Ali Farag, à 17h. « Je ne me suis pas dit que j’étais désormais dans la peau du favori, on peut vite sortir du tournoi. Je préférais rester sur l’objectif final plutôt que de regarder le tableau à la loupe. » [1] Son entraîneur doit pourtant le recadrer et le reconcentrer. « Le jour où El Shorbagy sort, ç’a été très compliqué pour Greg. Il est mené 2 jeux à 1 par Farag. » [2] Il plie finalement l’affaire en 72 minutes, 11-1 et 11-3 pour finir. « Farag avait des crampes sur les deux derniers jeux. » [2]

En quarts de finale, les n°2, n°4 et n°5 mondiaux sont éliminées. Les n°1 et n°6 ont été sortis au 3e tour. Le Français a l’opportunité de sa carrière dans sa raquette. « Si les types ont sorti les têtes de série, c’est qu’ils étaient sacrément armés. C’est toujours délicat d’affronter des joueurs lancés sur une dynamique. Le danger vient moins du mec qui a créé la surprise que de la tête de série qui ne doit pas se relâcher et rester concentré. C’est là que l’expérience de Greg a joué. » [4] En demi-finale se dresse James Willstrop.

L’Anglais, ancien numéro 1 mondial, n’a jamais passé les quarts de finale d’un tournoi d’envergure de la saison. Mais après avoir battu El Shorbagy en quatre jeux, puis Angel Rodriguez (n°5) en trois jeux, il représente un défi de poids. Grégory reste de marbre. « Je ne me suis pas occupé de qui a fait quoi. Je vivais le moment au jour le jour, je prenais chacun de mes adversaires au sérieux, et je faisais tout pour gagner. » [1]

Huit minutes lui suffisent pour gagner le premier jeu, 11-1. Le deuxième est plus accroché, 3-3 puis 4-4, mais Grégory prend le large et remporte six points d’affilée. Willstrop se rebelle, en vain. 11-8. « Il a maîtrisé son sujet quasiment de A à Z. » [2] Le troisième jeu, plus tendu, se conclut de la même façon. Malgré une ultime révolte de son adversaire, le Français l’emporte à nouveau 11-8. A la sortie du match, les trois arbitres sont sifflés par le public tandis que l’Anglais s’estime volé. Les décisions rendues par le trio lui semblent injustes. Beau joueur, il reconnaît néanmoins la valeur de son rival. N’est pas Britannique qui veut.

Dans l’autre demi-finale 100% égyptienne, Omar Mosaad écarte sans paniquer Tarek Momen en 50 minutes. Grégory va donc rencontrer le même adversaire qu’en finale de l’US Open un mois plus tôt ; une finale aisément remportée en trois jeux. Le cas de figure ressemble à la conclusion des championnats du monde 2013, et cela n’augure rien de bon.

De son côté, Renan Lavigne a reçu un coup de téléphone quelques heures plus tôt. André Delhoste se trouve par hasard dans les environs, à l’occasion de Thanksgiving, et lui demande s’il peut venir assister à la finale. « Ma femme a deux filles, dont l’une est mariée à un type qui travaille dans la Navy. Il était posté pendant deux ans sur une base militaire à deux heures de Seattle. Je savais que les championnats du monde étaient là-bas. Ma femme m’a déposé le jour de la finale. Grégory n’était au courant de rien, j’étais planqué dans les tribunes. » [3] Pour l’actuel entraîneur, la chose n’est pas anodine. Sa présence peut lui faire remonter à la surface des choses négatives. « Je lui ai dit : ‘Ecoute, il n’y a aucun problème. Par contre, je te fais rentrer 5mn avant le début du match, je te fais passer par des portes dérobées et tu restes tout en haut des gradins.’ Quand Greg est sur le court, il a des radars partout, et il aurait pu le voir. André aurait pu être un facteur de contre-performance. » [2]

Le jour de la finale, prévue à 16h, Grégory se met à table à 11h. « On était allé dans un petit truc tout simple, entre le complexe sportif et l’hôtel, et j’avais à peine commencé mon repas qu’il avait déjà terminé. Il aime manger cinq heures avant de jouer. » [2] Calme, concentré, déterminé. « J’ai un peu repensé aux finales précédentes, mais je suis resté focalisé sur le squash et la tactique. Les expériences vécues auparavant m’ont permis de mûrir et de voir ce que je pouvais mettre en place pour corriger mes erreurs passées. Pour ne pas voir uniquement les aspects négatifs. » [1]

« On est tous rentré sur le court après la victoire et on a pleuré. »

Le premier jeu se déroule sans accroc. Le Français contrôle l’Egyptien, le tient à distance et l’assomme aux bons moments : 11-6 en 21 minutes. Mais Mosaad a été conseillé par son compatriote Amr Shabana, quadruple champion du monde. Il se révolte, mène 4-0, puis 7-3. Les vieux démons des finales perdues réapparaissent-ils ? « J’étais assez serein. J’avais gagné l’US Open et fait finale au Qatar Classic, j’avais peu de doutes sur mon niveau de squash. » [1] Grégory inscrit huit points d’affilée pour remporter le deuxième jeu : 11-7 en 18 minutes.

Et démarre le troisième sur sa lancée : 4-1, puis 7-4. « Je suis resté à ma place, en haut des gradins, mais quand j’ai vu qu’il dominait le troisième jeu autant que les deux premiers, je me suis dit qu’il ne pouvait plus perdre, sauf blessure. Le poids de la finale et d’un titre de champion du monde est tombé sur les épaules de son adversaire. L’évènement a pesé trop lourd. » [3] Mosaad tente quand même de trouver des solutions, varie les angles, revient à l’orgueil, 7-7, 8-8, avant de prendre la main, 10-8. Deux balles de jeu.

Mais Grégory a trop faim. Le Caire, Hamilton, Rotterdam, Manchester, c’est du passé. Les lacunes d’une carrière par ailleurs riche de titres. Il égalise à 10-10. Bellevue doit être son sacre. Plus qu’un point et les championnats du monde s’offrent à lui. 12-10. Il lâche sa raquette. Il a réussi. Son premier réflexe est de féliciter son adversaire, de l’étreindre et de lui dire quelques mots. « Omar avait vécu un truc assez dur deux mois auparavant, il a perdu sa mère dans un accident de la route. Il voulait gagner la finale pour elle. » [1]

Puis, Mosaad sort du court et Grégory appelle ses proches à le retrouver. « Sur les derniers points, je suis descendu des gradins, on est tous rentré sur le court après la victoire et on a pleuré. » [3] « C’est vrai que c’était fort d’avoir à nos côtés la personne qui l’a formé. Ça me remet des frissons. On a passé la soirée ensemble, ce sont des moments qui vont rester gravés longtemps. » [2]

Pour tout le monde, Grégory, son staff, ses copains de l’Equipe de France, ses proches, c’est un soulagement. « Après le match, on est d’abord euphorique. Il a mis tellement d’années à décrocher le Graal qu’on se demandait s’il allait y arriver. Il l’aurait mérité tellement de fois avant. Quand on a refait le déroulé de la compétition, on s’est dit que c’était son année. Il était maître de son destin. » [2] Au cours de ce tournoi, le Français a rencontré une seule tête de série et plusieurs joueurs qu’il avait très souvent battus. « Il ne faut pas le tourner comme ça, il ne faut pas banaliser la performance. Ç’aurait été une injustice qu’il ne soit pas titré aux championnats du monde alors que le gars est dans le top 10 de sa discipline depuis des années. » [4]

« La mission est réalisée. J’avance dans ma vie. »

Titré à presque 33 ans, il devient le troisième plus vieux champion du monde après Geoff Hunt en 1980 et Nick Matthew en 2013. « Maintenir ce niveau-là, c’est impressionnant. Avoir cette force, cette détermination, cette abnégation sans jamais baisser les bras, je dis chapeau. Pour être passé par là, je sais qu’à la trentaine, c’est une deuxième carrière. On perd en récupération et en vitesse, et il faut continuer à travailler d’arrache-pied pour ne pas décliner. Il a pourtant continué à jouer les premiers rôles, c’est extraordinaire. » [5]

A quoi rêve-t-on désormais, une fois le titre acquis ? « Être champion du monde, c’est ne plus courir derrière quelque chose, c’est atteindre l’objectif d’une carrière. C’est la plénitude. Grégory est plus serein, plus calme. Il est accompli. » [5] Il ne fait plus de ces championnats le but principal de ses saisons. « La mission est réalisée, je vais maintenant vers d’autres objectifs. J’avance dans ma vie. » [1]

Il reste de cette victoire un parfum d’achèvement, construite au prix de douloureuses défaites et d’évènements amers. Bienveillants, les dieux du squash l’ont finalement récompensé de son ambition et de son plein et entier dévouement pour son sport. « Chacun a trimé pour ce résultat, et tout le monde a apporté sa pierre à l’édifice. Mais avant tout, c’était lui, à 5 ans, lorsqu’il a pris sa première raquette : c’est sûr, il avait déjà cet objectif en tête. » [2]

Photographies : worldsquash.org

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