Hélias Millerioux, face nord

Par le 14 novembre, 2018

Hélias Millerioux a vaincu le Nuptse avec ses deux amis (on en parlait dans la première partie de son portrait). Son avenir s’écrit-il sur un sommet de 8000 mètres ?   

Les salles d’escalade parisiennes ne pullulent pas. Sa mère lui trouve un nouveau club dans le 13e arrondissement. « Il y avait une culture montagne. J’ai rapidement été pris en main. » Les anciens lui prêtent du matériel et le conseillent. Il grimpe tous les week-ends à Fontainebleau et tous les étés en camp d’alpinisme. « Mon premier, c’était à Chamonix. J’avais 80 euros en poche pour dix jours. » Hélias passe son diplôme d’initiateur alpinisme à 17 ans, entre en STAPS à l’université Paris-Sud 11 et devient guide quelques années plus tard. « Je gagne correctement ma vie. C’est un métier passion. Je suis mon propre patron, je fais ce que je veux. Mais on n’a pas la sécurité de l’emploi et notre entourage ne comprend pas toujours nos choix. »

A 22 ans, son niveau l’autorise à intégrer l’ENAM, l’Equipe Nationale d’Alpinisme Masculine. La Fédération Française sélectionne des jeunes à fort potentiel pour leur apprendre les fondamentaux de la montagne. « Jusque-là, je me disais qu’il y avait tout dans les Alpes. Pourquoi aller ailleurs ? » La formation organise des stages aux Etats-Unis, au Maroc… « En voyageant, je me suis aperçu qu’il y avait plein de choses à voir. Partout. » Sa toute première expédition, son baptême de glace, il part le faire sur la face sud de l’Aconcagua (6962m), en Argentine, avec Robin Revest. « C’est un peu mon frère de cordée. On était ambitieux, à cette époque… » Hélias a 24 ans, Robin trois de moins. « Cette face était immense. On a eu de la chance. » Ne pouvant compter sur son expérience, le duo s’en remet à son talent et à l’ardeur de sa jeunesse. « Je voulais casser la montagne avec ma tête. Il pouvait rien m’arriver. » Le sommet est atteint en trois jours.

Depuis une vingtaine d’années qu’il arpente régulièrement les sommets alpins, Hélias voit à quel point le réchauffement climatique les ronge petit à petit. « En septembre dernier, je suis allé travailler dans le massif des Ecrins, à côté de Briançon (Hautes-Alpes). Ça faisait sept ans que j’y étais pas allé. Dans mon souvenir, c’était un beau glacier blanc qui descendait assez bas. Maintenant, il est coupé en deux. Une partie basse, fossile, qui est en train de mourir, et une partie haute. Ça va de plus en plus vite. Et tu le vois d’une année sur l’autre. A Chamonix, ils rajoutent 3m d’échelle tous les ans en bas du glacier du Montenvers. Il perd en épaisseur. C’est la fuite en avant ! Il faut arrêter de mettre des canons à neige sur les pistes de ski. Il n’y a plus de neige ! Il pleut à 2500m en hiver. »

Très attaché aux valeurs de l’alpinisme, il regrette le lent déclin de la culture montagne. « On est dans le plaisir immédiat. Si c’est dur, on arrête. C’est devenu vachement superficiel. J’adore la musique électronique, mais construire des boîtes de nuit dans les stations d’altitude, ou faire venir un DJ sur la terrasse de l’Aiguille du Midi, à 3800m, est-ce bien cohérent ? » Loin de toute posture réactionnaire, il se désole que les mauvais avatars de nos sociétés modernes empiètent sur ces flancs jadis préservés.

Un engagement coûteux

Des flancs sur lesquels il s’est construit et est devenu quelqu’un. Hélias s’est longtemps demandé pourquoi il grimpait. Il a trouvé certaines réponses à ses questions. « Mon père est parti en Croatie quand j’avais 14 ans. Je ne l’ai pas vu pendant neuf ans de ma vie. Aucun contact. Cette première ascension que j’ai faite à 11 ans, c’était avec lui. Pourquoi je me retrouve dans l’alpinisme plus tard ? Je pense qu’il y a un forcément un lien. » Jeune, il voulait prouver des choses, à lui-même et aux autres. L’âge avançant, son curseur s’est déplacé vers des raisons plus intérieures. « Peut-être parce que j’ai revu mon père. » Là-haut, il se sent vivre.

« J’ai passé un an et demi de ma vie à grimper des montagnes »

Les alpinistes, comme les marins, ne partagent leurs expériences qu’avec leurs compagnons de cordée, ou d’équipage. « Ben, Robin, Fred, j’ai créé avec eux des liens hyper forts, qui vont au-delà de l’amitié. » La famille et les amis comprennent, mais ignorent ce qu’ils vivent dans l’instant. « Quand j’emmène des clients au Mont-Blanc et que je les vois heureux, je suis trop content pour eux parce qu’ils vivent la même expérience que moi, mais à un niveau différent. »

Pour l’instant, cette solitude le pèse. « C’est parce que je suis tout seul que je grimpe. J’ai pas le droit de dire que je vais m’arrêter de grimper, ce serait mentir, mais ça changera un peu quand je trouverai quelqu’un. (silence) Je sais pas pourquoi je te parle de ça… » Son chemin est passé par les Alpes, et se dirige vers les grosses montagnes, les sommets à plus de 8000m. En l’état, plusieurs questions le taraudent. « Est-ce que tant d’engagement vaut la peine pour ma vie personnelle ? En six ans, j’ai fait onze expéditions. J’ai passé un an et demi de ma vie à grimper des montagnes. Il faut pas que je loupe le wagon de la vie familiale. J’ai pas envie que, dans 30 ans, les gens m’applaudissent et m’admirent sans qu’ils se rendent compte à quel point je suis seul dans la vie affective. »

Hélias n’a pas encore toutes les réponses. Mais de ces faces mémorables, de cette reconnaissance de ses pairs, de ces amitiés indéfectibles, il en parle avec le sourire et l’altruisme de celles et ceux qui ne s’imposent pas de limites. « Les gens sont souvent malheureux parce qu’ils se restreignent dans leurs rêves. Moi, j’ai grandi dans un quartier populaire du 13e arrondissement de Paris, j’étais pas fait pour la montagne. Il faut faire son chemin, doucement. » 

Photographie : Hélias Millerioux (récit de l’Acacongua lisible sur son site)

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