Hélias Millerioux, face sud

Par le 12 novembre, 2018

Lauréat d’un piolet d’or, le Graal de sa discipline, l’alpiniste Hélias Millerioux, 31 ans, grimpe les montagnes comme il converse : pied au rocher.

Paris, quartier de la Butte-aux-Cailles, 13e arrondissement. L’homme assis devant nous à une terrasse de café passe inaperçu. Il aurait été une belle énigme pour les participants du jeu de Marie-Ange Nardi Qui est qui ?. Hélias Millerioux jouit pourtant d’une flatteuse notoriété au sein de sa discipline. Lui et ses deux compagnons de cordée, Frédéric Degoulet et Benjamin Guigonnet, viennent de recevoir un piolet d’or (sorte de Ballon d’or alpin et collectif) pour leur expédition dans la face sud du Nuptse (7742m), réalisée au Népal l’année dernière. « Je suis super content parce que c’est la reconnaissance de mes pairs. J’ai 31 ans, j’ai encore plein de choses à faire. En même temps, ça change pas ma vie. La semaine prochaine, je vais faire des travaux sur cordes. »

Tout le paradoxe se situe dans ces lignes. L’ascension en style alpin – c’est-à-dire en totale autonomie – de cette face sud himalayenne est une performance remarquable. Il n’en tire pourtant aucune gloire égocentrique, assurant vivre depuis un an des ascenseurs émotionnels. « L’alpinisme et ces expériences un peu extrêmes que tu vis, ça t’emmène super haut dans ton corps, dans ton esprit, et derrière, ça t’envoie super bas. » Hélias n’a jamais fêté son aventure.

Le Nuptse, 2200m de hauteur pour 4km de largeur. Un réacteur, une machine. « Tu sens l’énergie, le soleil est fort, le vent est violent, la pierre est dure. Tout est décuplé. » Il pensait au sommet depuis longtemps, mais « c’était pas une obsession. C’était de l’envie. L’obsession, c’est pas bon. » La première fois date de 2015. Les chutes de pierre et les avalanches rendent alors le terrain impraticable. Ils regardent la face sans y toucher.

Ils y retournent l’année suivante, à quatre : les trois de 2017 accompagnés par Robin Revest. La bande grimpe pendant cinq jours, et renonce finalement à 350m du sommet. « On était tous fatigué, et Robin a été le premier à nous dire : ‘Les gars, je descends’. C’est une décision super dure à prendre. C’est facile de reporter la cause de l’échec sur lui. En fait, il nous a sauvés la vie. Si on avait continué, il y aurait eu de la casse, on se serait mis dans le rouge. »

Tout en haut du Nuptse

La troisième est la bonne. Leurs sacs pèsent moins lourds (12kg chacun au pied de la face), leur stratégie s’est améliorée, leur expérience s’est bonifiée. Six jours suffisent au trio pour parvenir tout en haut. « C’était un sentiment de soulagement. Je m’étais libéré de ce truc. Oui, en fait, il y a peut-être un peu d’obsession… » Les trois hommes profitent du paysage une demi-heure, puis entament la descente au cours de laquelle une pierre frappe le haut du dos d’Hélias. Elle lui casse trois vertèbres et quatre côtes. Situation de crise à 7100m. Son bras droit est paralysé. Les médicaments qu’il ingurgite contre la douleur l’endorment. « Le danger de la chute de pierre vient de nulle part. J’étais en train de m’équiper pour le rappel, mon pote a crié ‘Pierre !’, j’ai eu un réflexe de protection, et elle est tombée sur mon sac à dos. Si j’avais levé la tête, j’étais mort. Ça s’est joué à 10cm. Le hasard. La chance. Et le destin, je sais pas. » Ils arrivent bon an, mal an au camp de base. Hélias est rapatrié à Katmandou.

Retour à Paris, l’euphorie a disparu. Les médias spécialisés les applaudissent, le petit monde de la montagne les complimentent, mais lui en garde une étrange sensation. « Ç’a été un truc vachement profond. On va en montagne pour vivre des histoires incroyables, qui sont très personnelles. Cette face sud, c’était tellement dur mentalement. Ç’a été un plaisir très intérieur, autant qu’une souffrance. (silence) Tout le monde te félicite, mais t’es tout seul dans ce plaisir. Je sais pas trop. »

Des projets poétiques

Hélias parle beaucoup. Hésite parfois. Lorsqu’il s’énerve contre quelque chose ou quelqu’un, son emportement lui serre un peu la gorge. « La phrase de Macron sur les premiers de cordée, c’est quoi cette connerie ? Quand je grimpe avec un client en montagne, il est en cordée avec moi. S’il y a une avalanche, s’il y a une pierre qui tombe, s’il se passe un truc, on est tous les deux dans le même bateau. On est ensemble. On est collectif. Cette image d’Epinal du premier de cordée, du leader charismatique, je l’emmerde. C’est pas mon école de la grimpe et c’est pas mon école de la vie. »

« Ne crois pas que c’était facile. Reste humble. »

Il sourit souvent : entre les questions, au terme d’une réflexion, au sein même de ses réponses. Il est conscient de sa chance. Tant d’alpinistes sont morts de ne pas en avoir eu. « Je suis allé trois fois au Nuptse. En 2015, on n’a pas pu mettre les pieds dessus. En 2016, on grimpe mais on n’atteint pas le sommet, il se laisse pas faire. En 2017, on réussit, on va en haut, on redescend et je me prends le caillou sur la tête. J’ai envie de croire que c’est un message : ‘Ne crois pas que c’était facile. Reste humble.’ » Il a désormais envie d’aventures, d’une grande traversée à ski au Mont Logan (Canada), de choses différentes. Le sens du projet l’attire en priorité. « Derrière, il y a une idée de l’esprit, il faut que ce soit quelque chose de beau, que ça te fasse vibrer. Je sais pas si c’est de la poésie… » Hélias grimpe pour le voyage, pas pour la destination. Il a toujours agi ainsi.

Né de parents judokas (sa mère est professeure, son père simple pratiquant), il grandit dans le 13e arrondissement de Paris au sein d’un foyer modeste. « Les vacances, c’était l’hiver à la mer et l’été à la montagne. Ça coûtait moins cher. » Il passe toutes ses saisons chaudes à Méribel : faire des barrages dans les torrents, construire des cabanes, « aimer la marche, ne pas aimer la marche, aimer la marche… Comme tous les enfants. » Ses randonnées ne vont jamais au-delà du pied du glacier, réservé aux gens expérimentés. La culture grimpe est inexistante dans sa famille. A 11 ans, son père décide de les accompagner, lui et son frère, au sommet du col du Borgne. Avec des crampons, des piolets et en short. « Le rêve a commencé là. » Il veut devenir guide de haute montagne.

(A suivre dans la deuxième partie)

Illustration : Luisa Touya

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