Jack Johnson, le boxeur noir qui défiait les blancs

Par le 17 octobre, 2018

Ancêtre turbulent de Joe Louis, modèle revendiqué de Mohamed Ali, source d’inspiration de Miles Davis, réhabilité par Donald Trump, l’Américain Jack Johnson fut le premier boxeur noir champion du monde de poids lourds – rien à voir avec son homonyme, le bellâtre surfeur-musicien. Ce provocateur hors pair a toute sa vie essayé de renverser l’ordre racial, et y est souvent parvenu grâce à ses poings.

Cela fait deux ans que Jack Johnson poursuit inlassablement Tommy Burns à travers le monde. Les noirs ne peuvent pas défier les blancs pour briguer le titre de champion du monde poids lourds – la seule barrière à leurs ambitions. Mais Johnson fait la sourde oreille. Il ne veut pas se contenter du titre de champion du monde des poids lourds colorés, acquis en 1903 ; il désire ardemment la couronne suprême, détenue par le Canadien Burns depuis 1906. Johnson veut montrer au monde qu’un noir peut être le plus grand boxeur.

Il le suit donc au gré de ses combats, à San Francisco, à New York, en Europe. Il le provoque dans la rue, dans les restaurants, lui demande s’il a peur de l’affronter. La boxe est le sport-roi, la presse s’en empare, la pression monte, Burns finit par annoncer le combat le 26 décembre 1908, en échange d’un gain record pour l’époque.

Le duel a lieu au Rushcutters Bay de Sydney, à 11h du matin, devant 20000 spectateurs. Johnson dépasse Burns d’une tête, et l’envoie au tapis dès le premier round. Il sourit sur le ring, lui parle, le provoque, fait volontairement durer le combat. Jusqu’à la 14e reprise, où une pluie de coups s’abat sur le Canadien. Les diffuseurs du match comprennent que le noir va gagner et arrêtent de filmer. La police intervient, Johnson est déclaré gagnant.

Antihéros des blancs

Au début du 20e siècle, la norme raciale impose aux noirs de tenir leur rang, de ne pas faire de vagues. Ce n’est pas le genre de Jack Johnson, qui refuse ostensiblement les limites que la société lui impose. Amateur de musique et de littérature, au sens de l’humour et à l’élégance raffinés, il ne revendique pas de modèle. Antihéros des blancs, il se délecte de leur jalousie et se marie trois fois avec des femmes blanches, un vrai défi à l’ordre établi.

La majorité blanche du pays considère que les noirs sont des prédateurs sexuels et qu’il faut protéger les femmes. Johnson met parfois du linge à l’intérieur de sa culotte pour faire croire qu’il a un pénis énorme. Il accentue la peur des blancs et aggrave les stéréotypes liés à sa race, mais tout n’est que provocation. Il dynamite ainsi les codes sociaux du suprémacisme blanc et ouvre la voie à la révolution symbolique du new negro.

Né d’une mère lavandière et d’un père homme de ménage analphabètes, il commence à travailler à 10 ans. Son physique colossal l’amène à pratiquer plusieurs sports, mais c’est la boxe qui trouve grâce à ses yeux : elle peut lui faire gagner de l’argent et ouvre de grandes perspectives pour un noir. Bien qu’initialement considéré comme un boxeur inoffensif – car inférieur au blanc –, il devient peu à peu la brute, le sauvage. Il a bien conscience du caractère spectaculaire de sa discipline, et veut que les spectateurs en aient pour leur argent.

Johnson v. Jeffries

Lorsque Johnson devient le champion du monde des poids lourds, l’opinion publique blanche se tourne vers James Jeffries pour le défier. L’homme qui le fut de 1899 à 1904, invaincu de toute sa carrière (19 victoires, 2 nuls) mais physiquement inapte (il pèse désormais 150kg), refuse dans un premier temps. Il se fait finalement convaincre par l’argent et la pression populaire. « Je vais combattre dans le seul but de prouver qu’un blanc est meilleur qu’un nègre. »

L’ensemble du pays est en effervescence dans les semaines qui précèdent le combat, prévu pour le 4 juillet. Le jour de la fête nationale. Le symbole est grand. Jack Johnson a déjà défendu quatre fois sa ceinture de champion du monde : un KO, deux victoires aux points, un match nul. D’un point de vue sportif, il est largement favori.

Les 20000 spectateurs amassés autour du ring à Reno (Nevada) sont persuadés que James Jeffries va gagner, et se mettent à entonner des chants racistes. Mais c’est bien Jack Johnson qui domine le combat, à partir du 3e round. Et l’ancien champion du monde ne peut pas le contrer. A la 14e reprise, son nez est cassé, sa bouche en sang. A la 15e, un uppercut du droit suivi de trois du gauche l’envoie dans les cordes. Johnson place sa dernière attaque. Jeffries s’écroule, une fois, deux fois, trois fois. Il se remet chaque fois debout mais son entraîneur finit par arrêter le combat pour lui éviter un KO.

« Je n’aurais jamais pu écraser Johnson à mon meilleur. Je n’aurais pas pu le frapper. Non, je n’aurais pas pu l’atteindre en 1000 ans », analyse Jeffries à chaud. « My lord, what a morning », écrit le poète William Waring Cuney.

A la suite du combat, des émeutes raciales engendrent une vingtaine de morts et des centaines de blessés dans tout le pays. Jamais un événement sportif n’avait déclenché pareille conséquence.

En 1913, condamné par un tribunal blanc à 1000 dollars d’amende et un an d’emprisonnement pour un motif suspect, il fuit les Etats-Unis pour l’Europe. Il garde sa ceinture mondiale à Paris face à deux challengers, puis la concède à Jess Willard en 1915, sur KO.

Jack Johnson revient chez lui en 1920 pour y purger sa peine. En paix avec lui-même : il a prouvé au monde qu’un noir peut être le plus grand boxeur.

Photographies : droits réservés

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