JO de 1936 : Çambel et Aşani, le refus du symbole

Par le 26 septembre, 2018

Les Jeux Olympiques de 1936 devaient être le moyen pour Adolf Hitler de conquérir le monde par le sport. Leni Riefenstahl s’occupait de la propagande visuelle. Mais nombre de sportifs s’y sont opposés. Les Turques Halet Çambel et Suat Aşani en font partie. Elles devinrent les premières Turques et les premières musulmanes à participer aux JO.

C’est un non. Un non qu’elles ont signé de la pointe de l’épée. Leur épitaphe de sportives. Lorsque Halet Çambel et Suat Aşani se présentent aux Jeux Olympiques de Berlin, en août 1936, elles sont invitées à rencontrer le Fürher. « Nous ne serions pas venues en Allemagne si cela dépendait de nous, car nous n’approuvions pas le régime de Hitler. Lorsque la fonctionnaire nous a demandé de nous présenter à lui, nous avons fermement rejeté son offre. »

Berlin, vingt ans plus tôt. Çambel naît sous bonne étoile. Hasan Cemil Çambel, son père, fut attaché militaire à l’ambassade de Berlin et proche de Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la république de Turquie. Ibrahim Hakki Pasha, son grand-père maternel, a occupé la fonction d’ambassadeur ottoman en Allemagne et en Italie. Les maladies (hépatite et typhoïde) la mettent en grave danger, on craint pour sa vie. Elle voit dans le sport le moyen d’améliorer sa résistance physique. Les livres allemands regorgent d’histoires de chevaliers ; ce sera l’escrime.

Istanbul, mitan des années 20. Çambel découvre une Turquie laïque et des femmes émancipées. Le pays veut s’ouvrir et cela passe par le sport. Elle part étudier l’archéologie à Paris en 1933, poursuit la pratique du fleuret. Les Jeux Olympiques de Berlin sont l’occasion pour Atatürk de montrer l’exemple, et il intègre deux femmes parmi les 46 représentants masculins de la nation. « Ils nous ont emmené dans un camp d’entraînement, mais notre entraîneur, Nadolsky, qui avait un style très souple, n’était pas autorisé à venir avec nous. Ils nous ont donné un entraîneur hongrois, à Budapest. Sa technique était très rigoureuse, nous avons perdu la nôtre. Et nous n’en avons pas acquis de nouvelles. » Çambel et Aşani deviennent les premières turques et les premières musulmanes à participer à des JO. Elles n’ont pas 20 ans.

Aşani bat deux filles, une Suisse, une Roumaine. Çambel perd tous ses matchs.

Berlin, 3 août 1936. Elles assistent à la finale du 100m remportée par l’Américain noir Jesse Owens en 10,3s. Un nouveau désaveu pour le Führer. Nombre d’athlètes ont boycotté les Jeux, mais pas forcément les Juifs. La Pologne, la Grande-Bretagne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, les Etats-Unis en ont intégré dans leur sélection. Parmi les opposants publics, l’épéiste français Albert Wolff dit refuser de participer à un événement sponsorisé par Hitler. « Même pour la France. » Trois nageuses autrichiennes agissent pareillement.

Berlin, le lendemain. Les deux femmes ont fait la nique à Hitler. L’escrime devient leur seule préoccupation. Le premier tour consiste en des poules de six, la première à cinq touches gagne le match. Aşani bat deux filles, une Suisse, une Roumaine, s’incline devant les trois autres. Çambel perd tous ses duels, 5-0 contre l’Autrichienne Ellen Müller-Preis, championne olympique en titre et future médaillée de bronze. Leur journée s’arrête là.

Puis Çambel retourne à Paris, termine son cursus en 1939, obtient son doctorat cinq ans plus tard. Elle devient par la suite une éminente archéologue.

On sait tout ça de la vie de Halet Çambel grâce à son interview donnée à la BBC en 2012. Grâce à sa réputation professionnelle. Grâce à son mariage avec Nail Çakihran, poète, journaliste puis architecte renommé.

On ne sait quasiment rien de la vie d’Aşani.

Photographie : BBC et Paratripost

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