Kito de Pavant (1) : « L’eau, c’est le danger. J’ai horreur de l’eau. »

Par le 26 février, 2018

« Il fait quel temps, chez vous ? » A peine a-t-on franchi le seuil de la capitainerie de Port Camargue, au Grau-du-Roi (30), que Kito de Pavant s’émeut des conditions météorologiques de notre région. Ce pourrait être une façon tout à fait cordiale de démarrer une conversation. Mais venant d’un skipper, la question n’est sans doute pas anodine. A 57 ans (il les a fêtés la semaine dernière), le Dordognot d’origine est un navigateur accompli, vainqueur de plusieurs courses de prestige : la Solitaire du Figaro, la Transat AG2R, le Tour de France à la voile. Sa bonhomie et sa jovialité balaient le cliché du marin mutique et agoraphobe.

Première partie : il raconte sa jeunesse, ses premiers amours maritimes, sa Méditerranée. 

 

Dans les premières pages de votre livre Le plus grand navigateur de tout l’étang*, vous racontez comment toutes vos aventures nautiques ont commencé, avec vos amis. On dirait que c’était presque un jeu, pour vous.

C’est un jeu, bien sûr. Un jeu compliqué, un peu extrême, mais un jeu avant tout. La vie est un jeu. Il faut savoir l’occuper du mieux possible. Lorsque je suis arrivé dans la région, j’avais une dizaine d’années, et j’ai découvert une étendue d’eau avec quelque chose d’assez magique : la ligne d’horizon. Quand on vient comme moi de Dordogne où l’horizon n’existe pas, quand on est un peu curieux, on n’a envie que d’une chose : aller voir ce qui se passe derrière. C’est un vrai piège.

Vous étiez insouciant ?

Non, on apprend à prendre conscience des dangers. Il y a forcément l’insouciance de la jeunesse, je ne referais peut-être pas exactement de la même manière ce que j’ai fait quand j’avais 15 ans, mais j’ai appris pas mal de choses étant gamin en allant explorer les limites de ce qu’on était capable de faire.

Comme cette mésaventure que vous avez subi avec votre ami Pelo, par exemple… 

Oui, on n’était pas vieux, et Pelo était un copain d’enfance avec lequel on faisait les 400 coups quand j’étais en Dordogne. Il n’est pas marin pour deux sous. On faisait un convoyage pas très compliqué, entre La Ciotat et Port Camarague. Il y avait un peu de vent, mais pas plus que d’habitude. Lorsqu’on longe les plages près de Marseille, on ne passe pas loin du Rhône, et c’est évidemment au moment où j’étais le plus près du fleuve que l’hélice s’est déboîtée de son emplacement et a bloqué le safran. Plus de direction. Je ne pouvais plus avancer, et je ne pouvais pas me dégager avec le moteur puisqu’il n’y en avait plus… Le truc un peu con. Le seul moyen de débloquer le bateau, c’était de plonger. Pelo était sur le pont, mais il était malade à crever. Il ne pouvait plus bouger. Il y avait pas mal de mer ce jour-là, et quand je plongeais pour réparer, je me prenais le bateau sur la tête. J’ai bu la tasse deux-trois fois. J’ai finalement réussi à régler le problème. 

Vous ne vous êtes pas dit : « j’ai eu de la chance, j’en aurai moins la prochaine fois » ?

Non, j’ai pensé que je n’aurais pas dû faire ça. Je me suis dit que j’avais pris des risques inconsidérés. Et ça a bien marché puisque j’ai récupéré le bateau. J’ai assumé. Mais j’ai senti qu’à ce moment-là, j’étais proche de la correctionnelle. C’est un des rares moments où j’ai vraiment eu peur pour ma vie. Je me suis dit que ça allait mal se passer.

Vous n’êtes jamais passé aussi près de la mort qu’à ce moment-là ? 

(silence) Non, je ne crois pas. Je crois que c’est vraiment le seul moment où j’ai eu peur de mourir. Même l’hiver dernier [le 6 décembre 2016], sur le Vendée Globe, je n’ai jamais eu peur de ça. J’étais dans une situation préoccupante [après que son bateau eut percuté un cachalot], mais une solution est très vite arrivée. Quand t’es sous l’eau, le risque, c’est toujours de se noyer. L’eau, c’est le danger. C’est pour ça que j’ai horreur de l’eau. Un peu con pour un marin… (sourire)

Sur les grandes courses, vous êtes très surveillés, c’est moins dangereux, non ?

Oui, excepté que sur le Vendée Globe, par exemple, il y a des endroits où personne n’est capable de venir nous chercher si on est dans la patouille. Là, j’ai eu la chance incroyable que le seul bateau dans l’Océan Indien était juste à côté du mien. Un gros coup de bol ! Il est là trois jours par an. Je suis tombé sur le bon jour. On a toujours un peu de chance dans nos malheurs.

Enfant, vous étiez plutôt selle de cheval que sel de mer. Quelle a été l’influence de votre père dans ce changement?

Très forte. Mon père, qui était toubib, avait la passion du bricolage. Et il s’était mis en tête de construire un bateau dans son garage, en Dordogne. Finalement, il en a réalisé trois. C’était la grande époque de la construction amateur, on faisait des trucs en bois, c’était amusant et excitant. Une fois les bateaux terminés, il a fallu trouver un endroit pour le mettre à l’eau. Mes parents ont décidé de déménager et de s’installer au Grau-du-Roi, de quitter la Dordogne pour assouvir les deux passions qui les animaient : le cheval et le bateau. La Camargue paraissait être un bon endroit pour ça. Si j’étais resté en Dordogne, je n’aurais certainement pas été marin.

On sent dans votre récit que toutes les anecdotes que vous racontez, dont certaines qui ont failli vous coûter la vie, vous les prenez avec beaucoup de légèreté et de recul. Par exemple, en 1987, vous souffrez d’un staphylocoque, les médecins veulent vous garder trois semaines, mais vous vous évadez de l’hôpital au bout de deux jours parce que vous avez un bateau à ramener en Bretagne. Et vous relatez ça en quelques lignes, comme si ça n’avait pas tellement d’importance. C’est votre caractère ?

Mon caractère, c’est de prioriser certaines choses. Dans cette situation, en l’occurrence, c’était de ramener le bateau. Il y avait un équipage, et mon état ne me paraissait pas très grave. En fait, j’en ai bavé : au lieu de trois semaines, ça s’est soigné en deux ans. Mais il était hors de question que je reste enfermé dans un hôpital pendant trois semaines. Ce n’était pas imaginable.

Donc le bateau plutôt que la santé ?

Ah oui ! Oui ! Le fait d’avoir un père toubib, ça a contribué à ne pas faire confiance aux médecins. (sourire)

Vous avez beaucoup d’humour. C’est indispensable pour un skipper? 

Non, certains n’en ont pas du tout. (rires) Je pense qu’on me reconnaît ce petit trait d’humour qui me caractérise. Ça m’a peut-être aidé dans la mesure où je parcours le monde avec le concours de personnes qui agissent à mes côtés parce qu’elles me trouvent sympathiques. C’est la personnalité de chaque marin : certains sont très sérieux, certains sont des gagnants, certains veulent l’aventure avant tout… Chacun entraîne derrière lui des gens qui apprécient ce trait de caractère. Personnellement, ça m’a peut-être desservi par moments. Je n’en sais rien.

« Pour devenir millionnaire en faisant de la voile,
il faut commencer milliardaire »

Vous avez fait du convoyage pendant 20 ans. Ça vous a aidé pour les courses au large ? 

Ça a été ma façon de naviguer, de faire de la voile mon métier. J’ai énormément appris, et c’est la raison pour laquelle j’ai été bon tout de suite dans la course au large. La maîtrise de la météo, de la technique, du mouillage, le fait d’être à l’aise en mer, l’anticipation, j’avais acquis tout ça depuis très longtemps. Quand j’arrive sur la Solitaire du Figaro, ça marche immédiatement. C’est une bonne école.

La voile, ça s’apprend surtout sur le tas ?

Non, c’est comme tout : plus t’es jeune, plus t’apprends vite. La voile est une discipline très complète, il faut donc savoir beaucoup de choses et appréhender beaucoup de domaines. Pour la navigation, tu apprends à manier un bateau à partir de 8 ans. Mais tu dois aussi être calé en météo, en stratégie, en technologie… Et puis la voile a beaucoup évolué ces dernières années avec l’informatique. Il faut donc gérer pas mal de choses : les matériaux, la déformation, la mécanique des fluides, l’hydraulique, l’électricité, l’informatique, l’énergie, j’en passe et des meilleures.

En quoi l’arrivée du GPS a bouleversé la discipline ?  

Ça ne l’a pas bouleversé. Ça l’a complexifié. Ce sont des outils perfectionnés qui nous permettent d’aller plus vite, de réfléchir plus vite, d’avoir plus d’informations, mais il faut être capable de s’extraire de la machine. Pour les plus jeunes, c’est un peu compliqué parce qu’ils pensent que la vérité sort de l’ordinateur. En fait, l’ordinateur n’est qu’une reproduction d’un modèle mathématique. Ce n’est pas la vérité. Et les jeunes ont du mal à se dire que la vérité est ailleurs que ce qu’ils voient sur l’écran. L’expérience que j’ai acquise avec des outils très rudimentaires me sert aussi à appréhender les limites de l’ordinateur. En fait, l’arrivée du GPS a surtout changé l’apprentissage de la voile. C’est beaucoup plus rapide. Il y a beaucoup de choses qu’on peut acquérir avec un ordinateur. Il y a 20 ans, on naviguait au sextant. Aujourd’hui, tu appuies sur un bouton et tu sais où tu es. C’est quand même plus facile, non ?

Ça veut dire plus facile à apprendre, mais pas plus facile à naviguer ? 

Non, parce que les principes sont les mêmes. L’anticipation, c’est un apprentissage très long. Connaître les limites du matériel qu’on utilise. Auparavant, les bateaux étaient simples, il y avait une barre, des voiles, des bouts [des cordages], point barre. Aujourd’hui, ça devient super compliqué. 

Vous dites que vous avez toujours rêvé des grandes courses : à 17 ans, vous aspiriez à faire la Route du Rhum un jour. Vous avez pourtant commencé relativement tard, autour de 40 ans. Comment vous l’expliquez ?

On a un métier très compliqué, qui ne peut se faire qu’avec des partenaires. J’ai l’habitude de dire que pour devenir millionnaire en faisant de la voile, il faut commencer milliardaire ! Pour pouvoir naviguer sur des bateaux de course, il faut avoir les moyens de les acheter. Et pour ça, il faut d’abord avoir confiance en soi et dans le projet qu’on propose. Il y a des gens très confiants, qui y vont à l’esbroufe. Moi, j’avais besoin d’être certain de mener mes projets à bien. Ça prend du temps. C’est sans doute la raison pour laquelle j’ai fait ma première Solitaire du Figaro à 40 ans, mon premier Vendée Globe à 45 et ma première Route du Rhum à 50. Avant, je n’avais pas réuni cette confiance nécessaire pour embringuer des partenaires pour m’accompagner sur ces courses. J’étais plutôt introverti. Je le suis toujours, mais je me suis un peu soigné pour aller proposer des trucs.

« Faire le tour du monde à la voile,
c’est complètement inutile ! »

Vous n’arriviez pas à vous « vendre », en quelque sorte.

Il y a des gens capables de vendre des cercueils à deux places, mais pas moi… Il fallait d’abord que je sois convaincu que ce que je proposais avait un intérêt pour les gens que j’allais voir. Ce n’est pas si évident. On fait un truc complètement inutile. Faire le tour du monde à la voile, c’est complètement inutile ! Aller proposer un truc inutile à quelqu’un qui n’en a pas besoin, c’est compliqué… Et puis, on s’aperçoit petit à petit que ce n’est pas si inutile que ça. On fait rêver des tas de gens ! On le voit au départ des grandes courses : des millions de personnes vivent notre aventure par procuration. Ça vaut le coup rien que pour ça. Tu prends aussi conscience que des trucs inutiles, les footballeurs font ça très bien. S’ils y arrivent, il n’y a pas de raison pour que tu n’y arrives pas non plus. Ça m’a décomplexé. J’ai avancé étape par étape. J’ai commencé par le Figaro avec des petits budgets, ça a bien marché. J’ai gagné la Solitaire en 2002, personne ne s’y attendait. Ça m’a mis en confiance. Je suis monté en puissance. J’ai été accueilli par les Bretons dans les années 2000, des Jean Le Cam, des Yann Eliès, des Jérémie Beyou, qui m’ont permis d’avoir foi en mes capacités. J’étais un peu atypique dans le milieu de la voile. D’abord, j’étais méditerranéen. Et puis j’étais plagiste. Je paraissais assez cool. Les gens m’aimaient bien. Ils m’ont moins bien aimé quand j’ai commencé à gagner des courses sur leurs terrains…

Vous avez rapidement progressé ?

Je suis rentré par la petite porte de la course au large, et j’ai très vite vu que j’étais au niveau des meilleurs. Ça m’a permis d’envisager des trucs auxquels je n’avais pas du tout pensé quand j’ai commencé à faire la Solitaire du Figaro. Le Vendée Globe, c’était un truc de dingue ! Moi, ça ne m’intéressait même pas. Petit à petit, en côtoyant Jean le Cam, en naviguant sur ces bateaux, en prenant confiance, en sentant que ce n’était pas si compliqué… On s’imagine toujours des montagnes. Pour plein de gens, faire du ski, du cheval, du canoë, de l’alpinisme, c’est impossible. Mais tu t’aperçois très vite que tu es capable de le faire. Il faut y aller doucement. Ne pas trop préjuger de ses forces. Ni de ses faiblesses, d’ailleurs.

Pourquoi dites-vous que vous étiez atypique parce que méditerranéen ?

En Méditerranée, la course au large ne s’est pas beaucoup développée. On est un peu les parents pauvres de ce point de vue-là. Il y a davantage de gros bateaux, de riches propriétaires. Pour quelqu’un qui veut faire de la voile son métier, c’est beaucoup plus facile de devenir skipper d’un bateau de luxe ou de régate. En Bretagne, la course au large s’est développée parce que professionnellement, c’est la seule façon de faire. Il n’y a pas d’autres débouchés. Ça ne veut pas dire qu’il y a moins de coureurs méditerranéens.

Il y a peut-être des champions qui s’ignorent.

Sans doute. D’ailleurs, je fais partie des gens qui ont donné envie à d’autres. C’est pour ça qu’on a monté un centre d’entraînement à la Grande-Motte, en 2002. On s’est rendu compte qu’il y avait plein de marins qui rêvaient de faire ça, mais qui n’osaient pas, parce qu’ils ne savaient pas sur quel pied danser, ni comment trouver des sponsors. Toutes les courses sont en Bretagne, c’est loin, c’est un autre monde. Ce sont deux bassins de navigation opposés. Ça demande un peu plus d’énergie d’aller faire une Solitaire du Figaro quand t’es méditerranéen que quand t’es Breton.

Vous sentez que la Méditerranée est un peu écrasée ?

Ce sont deux mondes un peu différents. Chaque bassin de navigation a ses spécificités. En Méditerranée, les régates en équipage se sont beaucoup développées. En Bretagne, grâce à la Solitaire du Figaro, à la Route du Rhum, puis au Vendée Globe un peu plus tard, la course au large s’est ancrée. Il y a une vraie économie qui s’est créée dans des pôles, comme à Brest, à la Trinité-sur-Mer, à Concarneau, à Lorient plus récemment. Et les gens qu’on considère comme des Bretons ne sont pas forcément des Bretons à la base. Un petit exemple : il y a chaque année un Challenge Espoir Bretagne [qui gratifie un jeune skipper d’une formation professionnelle d’excellence dans le Finistère]. Pendant 10 ans, c’est un méditerranéen qui était sélectionné. Et une fois qu’on leur propose des sponsors et des formations, ils restent là-bas. On a perdu beaucoup de gens qui avaient le talent et l’envie de faire de la course au large, et qui sont finalement repartis en Bretagne parce que c’est plus facile. Il y a du boulot, des équipes, ce petit réseau de gens qui travaillent dans des domaines assez différents : la technologie, la tactique, la stratégie, la construction, les mâts, les coques, l’électrodynamisme… Il y a énormément de domaines dans lesquels on peut bosser, et c’est vrai que la Bretagne est clairement leader par rapport à ce qu’on est capable de faire. En Méditerranée, on construit de jolis bateaux. Il y a de très beaux chantiers, notamment en Italie et en Espagne, mais qui travaillent plutôt sur des bateaux de courses croisières en équipage que sur des bateaux qui vont faire la Route du Rhum.

Cette fuite des cerveaux, vous la regrettez ?

Oui. Il y a un gros déficit de jeunes qui apprennent à faire de la voile olympique, et qui, au moment de passer dans le monde professionnel, vers 20-25 ans, ont tendance à partir en Bretagne, là où il y a du boulot. Donc on essaie de dynamiser la course au large. Les marins, ce sont des gens qui ont la tête bien faite. La plupart des gamins qui sortent des écoles et qui font de la voile olympique finissent par avoir un diplôme d’ingénieur à 25 ans, et ils sont tentés par la course au large. Tout le monde n’y arrive pas. De plus en plus en gens en vivent, mais ça reste un métier très difficile.

Illustration : Bryan de Peter (dont les dessins sont visibles là)

*Le plus grand navigateur de tout l’étang, éditions Télémaque.

(La deuxième partie de l’entretien est à lire ici)

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