Kito de Pavant (2) : « Être au large, je ne peux pas m’en passer »

Par le 28 février, 2018

Après 20 ans de convoyage de bateaux, le Gardois d’adoption Kito de Pavant s’est mis à la compétition. Ce vainqueur de plusieurs courses de prestige et au départ de trois éditions du Vendée Globe (toutes avortées) fait désormais partie des grands navigateurs français. Il prendra le départ de la Route du Rhum à Saint-Malo, le 4 novembre 2018. Et a bien d’autres projets dans sa cabine…

Deuxième partie : les courses en solitaire, le chenal des Sables-d’Olonne, François Gabart, la littérature.

(La première partie est ici)

 

Êtes-vous intéressé par les records ?

Pas spécialement. Je suis plutôt un régatier, donc j’aime bien me frotter à des bateaux réels. Les records, ça revient finalement à une course virtuelle, contre un chronomètre. J’en détiens encore quelques-uns : le record de l’épreuve de la Transat AG2R, et le record de la mène entre Marseille et Carthage. Mais ça ne m’intéresse pas plus que ça. En revanche, c’est très intéressant pour les sponsors parce qu’ils sont seuls. Il n’y a pas de concurrence. A part celle du chronomètre, mais il n’est pas très actif en terme de communication… Ça permet de parler de ton projet, de ton produit, de ta marque un peu plus facilement que sur une course où il y a 10, 20, 50 bateaux avec toi. Je le regrette un peu parce que la compétition, c’est ce que je préfère. Tu peux faire une compétition contre un chronomètre, mais c’est tellement aléatoire, surtout les grands records autour du monde…

Vraiment aléatoire ?

Ah oui ! Tu connais les cinq premiers jours, mais tu ne sais pas ce que ça va donner après. Donc tu ne maîtrises pas grand-chose. Sans compter les aléas techniques. Il faut avoir du talent, de l’opiniâtreté, du matériel, une équipe derrière… Et beaucoup de réussite. Plus c’est long, plus la part de chance est importante. Sur un 100m qui dure 10s, l’impact de la réussite sur la performance est très faible. Sur une course qui dure trois mois, il peut y en avoir, des emmerdes.

Vous préférez naviguer en solitaire ou en équipage ?  

J’aime bien les deux. Il y a trois types de régate : solo, double et équipage. Sachant qu’un double, c’est déjà un équipage. Et peut-être qu’un solitaire, c’est déjà un équipage… Mais à y réfléchir, je pense que j’aurais une petite préférence pour les courses en double. L’équipage, c’est compliqué à organiser, il y a du monde sur le bateau, c’est sans doute ce que j’aime le moins. Ou alors il ne faut pas que ça dure trop longtemps. Je ne ferais pas la Volvo Ocean Race [une course autour du monde en équipage], par exemple.

Il y a un patron de défini sur le bateau ?

Oui, même en double, il faut décider le leader parce que ça arrive souvent qu’on soit en désaccord. En général, celui qui mène le projet et négocie avec ses sponsors mène la barque. Mais il ne faut pas se tromper dans le casting… Surtout en double.

Naviguer en solo implique sans doute une plus grosse charge physique ?

Il est clair que le bonhomme compte pour beaucoup. Au niveau physique, au niveau de sa capacité à résister aux contraintes, à bien réfléchir, à prendre les bonnes décisions, à tenir le coup sur de longues périodes. Et puis sa capacité à communiquer, à transmettre, à partager son expérience à un public très large. C’est un ensemble de choses. Évidemment, si tu as un mauvais bateau, ça ne marche pas. Mais sur une course comme le Vendée Globe, on s’aperçoit qu’avec des mauvais bateaux, il y a tout de même des gens qui racontent des histoires. C’est prépondérant. J’aime beaucoup les solitaires, mais c’est peut-être par nécessité. En France, on est un peu obligé de faire du solo : si on ne fait ni le Figaro, ni la Route du Rhum, ni le Vendée Globe, on n’existe pas. Je me suis toujours régalé, mais c’est quand même un peu extrême.

Le double a donc votre préférence ?

Oui, le double, c’est pas mal parce que tu passes quand même beaucoup de temps seul sur le bateau, à barrer, à réfléchir, et tu partages aussi des choses avec ton co-skipper. Et puis tu dors sur tes deux oreilles. Mais c’est moins médiatique… Je pense qu’en France, le jeu est un peu biaisé par ce qui fonctionne le mieux. Une course en solitaire est beaucoup plus facile à vendre qu’une course en double ou en équipage. Ce n’est pas vrai en Angleterre. Dans les pays anglo-saxons en général, c’est l’inverse.

Pourquoi ?

On est une exception dans le monde, on est les seuls à faire du solitaire. Il y a quelques étrangers qui viennent, évidemment, mais ils ne sont pas nombreux. Ce n’est pas du tout développé dans les autres pays. La Barcelona World Race [une course autour du monde en double], ils n’ont pas imaginé faire un truc en solo. C’est plus proche de leur culture maritime. Et déjà, faire un truc en double, ça leur paraît un peu extrême. En France, on a trois très grandes courses en solitaire, auxquelles j’ajouterais la Mini-Transat. Qui a été inventée par les Anglais, comme la course en solitaire, mais dans la mesure où ils se sont fait battre par les Français, ils ont joué à autre chose… (sourire)

Elle vient d’où, cette spécificité ?

Je n’en sais rien. Ca s’est surtout développé avec la Route du Rhum, un truc énorme avec des drames qui ont produit une espèce de mythe, des gens qui ont disparu, comme Alain Colas, Loïc Caradec, des histoires incroyables qui ont créé un énorme succès. En France, tout le monde connaît la Route du Rhum. Le Vendée Globe est peut-être un peu moins connu. C’est un événement énorme parce que ça dure quatre mois, mais c’est peut-être moins ancré dans le cœur des Français.

Justement, à propos du Vendée Globe, vous racontez dans votre livre, La mer n’est pas assez grande*, la sortie du chenal des Sables-d’Olonne. Tous les marins la décrivent d’ailleurs comme une expérience très forte. Comment vous l’avez vécue ?

C’est une journée compliquée. On passe par toutes les émotions. On est aux Sables-d’Olonne, on est cocooné, on est très sollicité par la foule, les journalistes, la famille, les partenaires. C’est beaucoup de monde. Et puis ça dure depuis 2-3 semaines, c’est compliqué. Tout le monde pleure au départ. J’ai l’habitude de dire que tu largues les amarres et les amours. Après, il y a effectivement ce chenal, ce moment complètement dingue où 350 000 personnes nous regardent partir. Ça, c’est exceptionnel, mais ça ne dure qu’un temps. Une demi-heure. C’est fort. L’équipe quitte ensuite le bateau, donc on ne sait plus rien faire parce que ça fait un mois qu’on n’a pas navigué. Le temps de reprendre ses marques, de se souvenir comment ça marche, vient alors le départ. Un moment très intense, le palpitant monte à 200, il ne faut surtout pas faire de conneries. La journée passe super vite, et tu te retrouves en fin de soirée, la nuit qui tombe, ça caille, t’es parti et tu te retrouves face à toi-même, à la réalité de ce que tu as entrepris depuis des années. Tu t’aperçois à ce moment-là que, ouah… ça ne va pas être simple. C’est une journée très compliquée. Et c’est l’aboutissement de dizaines de milliers d’heures de travail avec une équipe dense. Un truc absolument incroyable.

Les clameurs vous suivent longtemps dans le chenal ?

Non, ça s’arrête très vite. (silence) Et c’est marrant parce qu’on a presque envie que ça s’arrête vite. C’est irrationnel, quand même, on n’a pas tellement l’habitude de vivre ces moments-là. On ne le vit que deux fois, sur la Route du Rhum et le Vendée Globe.

Vous n’êtes pas préparés à ça ?

Ah pas du tout ! On prend une grosse claque. Mais c’est vraiment une parenthèse dans une vie de marin. C’est juste deux guillemets.

« Un quatrième Vendée Globe, ça s’est éloigné.
Mais ça peut revenir… »

Quel est le budget moyen pour un Vendée Globe ?

C’est très variable. Nous, c’était cinq millions sur trois ans. Certaines équipes mettent 25 millions, mais la moyenne, c’est autour de cinq. Et ce n’est pas facile à trouver…

Vous êtes remis d’aplomb pour un quatrième ?

En ce moment, on n’est pas en phase pour un quatrième. On y a cru cet été : un de nos partenaires voulait construire un bateau neuf, donc on s’était dit que dans ces conditions, on y allait. Et puis ça s’est éloigné. Mais ça peut revenir…

C’est juste une histoire de bateau ?

C’est plein de choses. Une histoire de partenaires, d’enthousiasme, de moyens, d’envie personnelle d’y retourner. Pour déclencher un désir chez les partenaires, il faut développer un désir individuel. Moi, je n’ai pas envie d’y aller juste pour y aller. Si j’y vais, c’est avec l’enthousiasme de partenaires. Et aujourd’hui, on n’a pas ça. Donc, très franchement, je crois qu’on n’ira pas. Il peut y avoir des opportunités, ça peut se décider très vite, mais aujourd’hui, je ne vois pas avec qui on pourrait faire ça. Et puis très clairement, j’ai d’autres projets.

Lesquels ?

On a notamment un projet qui consiste à aller faire le tour du monde avec un bateau d’expédition. Partir de France pour revenir en France le plus lointainement possible, en s’arrêtant pour accompagner des missions scientifiques et ramener des images de notre jolie planète bleue : dans les pôles, sous les tropiques, dans les fleuves, partout où il y a des histoires intéressantes à raconter. On est accompagné par des gens qui font des images, par des scientifiques. On s’est donné un an ou deux pour trouver le début de l’histoire. Et le début, c’est un bateau. C’est clairement le projet en haut de la pile. Et c’est peut-être lui qui m’éloigne d’un Vendée Globe. Ça m’excite davantage. C’est aussi plus en phase avec mon âge, mes ambitions sportives… A un moment, il faut se poser les bonnes questions.

Et ça vous rapproche un peu de votre passé de convoyeur.

Oui, en plus j’ai commencé par ça. Quand j’avais 20 ans, j’accompagnais des missions scientifiques. J’ai fait des trucs assez incroyables étant gamin, et si on pouvait y revenir, ça m’intéresse.

En 2009, vous avez fait la Transat Jacques-Vabre avec François Gabart…

(il coupe) Oui, sa carrière a commencé avec moi. Il est venu s’entraîner avec nous en Figaro, il a fait sa première année avec mon bateau (La Vache qui Rit), et on a fait deux Transats Jacques-Vabre ensemble. La première, il était au bureau comme routeur météo, en 2007. La deuxième, en 2009, il était à bord. On garde toujours de très bons rapports. Je crois que je lui ai beaucoup appris. Mais si je n’avais pas été là, il aurait trouvé quelqu’un d’autre. Parce que lui, il avait vraiment envie.

C’est facile à dire dix ans après, mais est-ce que vous sentiez chez lui un futur très grand ? 

C’est un gagnant. C’est un mec qui a une tête bien faite, qui sait où il veut aller, et qui va trouver les solutions pour y aller. Quoi qu’il fasse. Il a toujours fait ça. Quand il fait de l’Optimist, il veut gagner. Quand il passe à la série au-dessus, il veut gagner. Et ainsi de suite. A chaque fois, il a des objectifs forts, et il trouve les moyens de bien s’entourer, de bien comprendre. Quand il a voulu faire du Figaro, il est allé voir là où ça se passait, là où les meilleurs s’entraînaient. Je faisais partie des meilleurs à cette époque-là, donc il est venu à la Grande-Motte. Quand il a voulu faire le Vendée Globe, il s’est approché de Michel Desjoyeaux qui en avait gagné deux. C’est quelqu’un de bien élevé, de bien éduqué, il est à chaque fois rentré dans ce cercle un peu fermé de la course au large, et de manière hyper facile. Il est assez impressionnant de ce point de vue-là.

Vous êtes admiratif ?

Agacé, un peu. J’admets que ce qu’il fait, c’est quand même assez extraordinaire. Mais il agace tout le monde. (sourire) La réussite insolente de François, elle est pénible. Il est accompagné de gens intelligents, d’une super équipe… Il n’a pas de problèmes de moyens. Mais quand tu vois Spindrift, qui eux aussi ont des moyens, des gens intelligents, une super équipe, et qui démâte avant même la ligne de départ [du trophée Jules-Verne], tu hallucines. La différence entre les deux projets, elle se fait sur la réussite. C’est ce qui accompagne les grands champions. A chaque fois. Quoi qu’il arrive, c’est toujours ça. Mais quand même… Quand il bat des records de plusieurs jours, avec une espèce de facilité, c’est assez déconcertant. Il a cette faculté à s’adapter très facilement à un monde particulièrement hostile : le monde de la technologie, le monde de la course au large, le monde des médias, et plus largement l’environnement. Faire un tour du monde avec un engin comme il avait, ce n’est pas simple. Avec François, tu as l’impression que tout est facile. Ce qui n‘est pas vrai : il en chie comme tout le monde, il a eu et il aura des galères. Mais c’est vrai que son ascension est assez fulgurante.

« L’intérêt, ce sont les histoires racontées.
La course est juste un prétexte. »

C’est quoi le plus fort : gagner la solitaire du Figaro ou devenir cap-hornier ?

Gagner la Solitaire du Figaro, évidemment.

Je vous demande ça parce qu’à la fin d’un de vos livres, vous décrivez le cap Horn de manière…

(il coupe) Oui, c’est un mythe. Quand j’ai passé le cap Horn, j’étais très content parce qu’on était en train de perdre la quille et qu’on était en grave danger [lors de la Barcelona World Race]. Mais c’est super facile, de passer le cap Horn. Ce n’est pas une difficulté majeure. Gagner la Solitaire du Figaro… (il tape sur le bureau avec son index), ça, ce n’est pas simple. Ça demande beaucoup, beaucoup, beaucoup d’énergie.

Le cap Horn, ça parle aussi à des gens qui ne font pas de voile.

Oui, mais il y a des milliers de cap-horniers, tous les jours… Le cap Horn, c’est un caillou un peu mal placé sur la planisphère. Ce qui est important là-dedans, c’est le voyage qui t’y amène, la construction d’un projet qui te permet d’avoir des partenaires, de partir et de faire une boucle qui passe par le cap Horn. Ça, c’est compliqué de prévoir un projet qui passe par le cap Horn. Mais le cap Horn en lui-même… (silence) L’intérêt, ce sont les histoires qui te permettent de te lancer un défi et de le réaliser. Les objectifs sont plus ou moins forts, mais c’est ce qui nous anime tous les jours. Cette année, c’est la Route du Rhum, donc on se démène pour trouver des solutions, on travaille sur un bateau, on en a arraché un en Norvège, on travaille dessus, on cherche des partenaires parce qu’on a besoin de ça. Il y a un vrai défi, qui n’est pas celui du Vendée Globe. On sera 130 à faire la Route du Rhum, ce n’est pas exceptionnel, mais c’est un objectif super fort pour notre petite équipe et les gens qui gravitent autour. J’ai vécu un truc assez incroyable sur le dernier Vendée Globe, et je me suis aperçu que la course était juste un prétexte. Raconter l’histoire, créer une synergie qui te permette de vivre cette aventure, c’est primordial.

Qu’est-ce que vous allez chercher au large ?

La beauté. L’horizon. La lumière. Le côté sauvage de la nature. Être loin de tout, avec un truc qu’on aime, avec la lumière… Moi, je ne peux pas me passer de ça. Être au large, je ne peux pas m’en passer. J’ai besoin d’aller en mer. On s’invente des prétextes pour y retourner : une course, une aventure, une expédition… J’ai besoin d’aller sur l’eau. La compétition, c’est juste le prétexte pour se retrouver au large.

Vous essayez de vous intéresser à autre chose qu’à la voile ?

C’est assez chronophage, comme métier. On est assez concentré sur tout ce qui concerne le bateau et l’actualité de la voile.

Vous lisez quoi comme livre en ce moment ?

Je n’ai pas du tout le temps de lire… Le dernier livre qui m’a marqué, c’est une biographie de Marco Polo en deux tomes, Les voyages interdits, écrite par Gary Jennings. Son aventure est assez incroyable. Et on s’aperçoit qu’au 13e siècle, il y a exactement les mêmes tensions, les mêmes rivalités qu’aujourd’hui. Les mêmes points géographiques qui s’affrontent. C’est super intéressant.

Et les films sur la voile ?

J’en ai vu quelques-uns, et ils ne sont pas très réalistes. Ca ne marche pas très bien. Par exemple En solitaire, avec François Cluzet. On a suivi un peu le truc parce qu’il y avait des copains qui étaient impliqués sur cette histoire. Et puis comme ça a été tourné en même temps que le Vendée Globe, on était attentif. Mais je trouve que le résultat est très décevant. Parce que nous, on transmet de l’émotion. Et dans le film, il n’y en a pas.

L’art n’est peut-être pas adapté à la discipline ?

Si, on a des outils disponibles, mais on ne sait pas trop s’en servir. On arrive à faire des choses intéressantes avec des moyens traditionnels. Personnellement, je suis plus à l’aise avec l’écriture qu’avec la vidéo. On arrive par ce biais à transmettre 2-3 trucs.

Illustrations : Luisa Touya (dont les dessins sont visibles ici)

*La mer n’est pas assez grande, éditions Privat.

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