La folie du K2

Par le 16 novembre, 2018

Tous les vendredis, une oeuvre causant de sport décryptée par nos soins. Aujourd’hui, La folie du K2 (FR, 2004)

C’est un instant où l’histoire bascule, une fraction de seconde où ce qui pourrait arriver ne sera plus. Une corde qui se serre autour d’une taille.

Le 19 juillet 1939, peu avant sept heures du soir, deux silhouettes se détachent à 8370 mètres d’altitude, au-dessus de l’énorme étrave de glace qui forme l’ultime défense du K2, le deuxième sommet du monde. L’homme de tête, qui vient de surmonter une harassante longueur de rocher, lève les yeux vers ce point désormais tout proche, à 8611 mètres d’altitude. Seules l’en séparent des pentes de neige débonnaires qui rougeoient dans la lumière du couchant. L’homme, c’est Fritz Wiessner, alpiniste allemand de grande classe, émigré aux Etats-Unis. Le temps est au beau fixe, Wiessner, sans doute, est entré dans cette zone d’attraction du sommet. Ce point de non-retour où plus rien ne peut retenir l’alpiniste aimanté par la cime. Combien de temps faudra-t-il ? Trois heures, quatre peut-être. Il faudra lutter encore contre la somnolence, aspirer comme un poisson agonisant cet air trop pauvre qui brûle les poumons, remuer à chaque pas les orteils engourdis par le froid qu’un sang épais n’irrigue plus. Il faudra marcher de nuit, descendre à la lueur de la pleine lune. L’homme devant raisonne, calcule, dans le brouillard intérieur de l’hypoxie, le manque d’oxygène.

Mais la corde de chanvre qui lui ceinture la taille se tend. Derrière lui, le second s’est arrêté. Voilà l’instant où tout bascule.

Qui n’a pas envie de lire la suite de cet alléchant prologue ? Dans ce petit livre rouge, le journaliste et écrivain Charlie Buffet raconte plusieurs histoires liées au K2, deuxième sommet du monde après l’Everest mais réputé bien plus difficile à gravir. Ouvert à tous les vents, cet « espace de non vie aux confins de la stratosphère » attire les alpinistes aussi bien que les poètes (et peut-être Hélias Millerioux un jour ?). Ce 19 juillet 1939, Fritz Wiessner et son second auraient pu devenir les deux premiers hommes à laisser une trace au sommet, mais ce ne fut pas pour cette fois.

Le K2 défloré

La cime resta vierge jusqu’en 1954 et le succès de deux Italiens, Achille Compagnoni et Lino Lacedelli (photo ci-dessus), au cours d’une expédition organisée par Ardito Desio. La version officielle et romancée de ce succès a duré 50 ans. Walter Bonatti, un des alpinistes de l’expédition, 24 ans à l’époque, s’est toute sa vie battu pour la mettre à bas. Il reprochait aux deux conquérants « un homicide raté ».

Walter Bonatti a quelque chose d’un extraterrestre. Il vient d’avoir 71 ans, cela se voit à ses cheveux blancs comme neige et à quelques rides autour de la bouche, mais c’est bien tout. Il m’accueille dans sa maison de montagne, tout près du massif des Grigne, à l’est du lac de Côme, où il fit ses premières armes en montagne, dans les années quarante. On est surpris de le voir venir de sa voiture en courant à petits pas souples. (…)

Walter Bonatti est un volcan assoupi. Il n’avait plus accordé une seule interview depuis sept ans, mais sa colère s’est réveillée un soir d’avril [2001] lorsque, devant sa télévision, il a vu Ardito Desio reçu en grande pompe au palais présidentiel du Quirinale pour son 104e anniversaire. Aussitôt il a bondi sur sa vieille Olivetti et tapé une lettre d’une page au Président Carlo Azelio Ciampi : ‘Monsieur le Président, au nom de l’estime que je vous porte, je tiens à vous informer sur le faux historique contenu dans les relations officielles de la conquête du K2 ; un faux historique désormais reconnu par le monde entier.’

Les femmes sont l’avenir des hommes

Les alpinistes qui s’y risquent aujourd’hui sont plus aguerris, davantage conscients des dangers qui les guettent à l’approche du sommet. Mais l’orgueil, la fatigue et la folie demeurent des troubles intemporels des comportements que personne ne peut anticiper. Charlie Buffet fait ainsi le récit des deux premières femmes ayant gravi le K2, en 1986 (à gauche sur la photo ci-dessus).

Au camp de base, le couple Barrard affiche une tranquille ambition. Maurice, qui se rend pour la huitième fois au Pakistan, impressionne ses interlocuteurs par son assurance. Il semble tenir énormément à ce que Liliane soit avec Wanda Rutkiewitz, la grande alpiniste polonaise qui s’est jointe à leur groupe, la première femme à gravir le K2. Et Liliane projette déjà, après le K2, de gravir en solo le Broad Peak, un 8000 voisin.

Le 18 juin, ils quittent le camp de base à quatre : Maurice, Liliane et Wanda et Michel Parmentier, alpiniste et grand reporter à RTL. Dès le soir du premier jour, Michel remarque que Liliane progresse lentement et semble souffrir. Il s’en ouvre à Maurice et s’inquiète de leur obsession à vouloir arriver au sommet ensemble. A son retour en France, Parmentier écrira dans Paris Match : ‘Les sentiments sont parfois plus lourds à porter que les bardas les plus encombrants. En Himalaya, il ne faut compter sur personne parce qu’on est toujours à la limite de ses possibilités.’ A mesure que l’ascension avance, l’inquiétude s’épaissit. Le premier jour, ils sont montés à un bon rythme : 800 mètres de dénivelée. Mais le groupe, d’heure en heure, semble ralentir comme un jouet dont les piles s’épuisent.

Reprise d’articles fascinants parus dans Le Monde en août 2001, La folie du K2 peint le tableau d’une montagne vulnérable mais particulièrement meurtrière. Près d’un siècle d’ascensions vertigineuses se bousculent au sein de ces sept chapitres, comme autant de portraits d’alpinistes et/ou d’expéditions qui ont osé approcher le sommet. Et, pour plusieurs d’entre eux, qui n’en sont jamais revenus.

Paru aux Editions Guérin

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